Pierre Messmer grand commis de la République coloniale


article de la rubrique histoire et colonies > la France et son passé colonial
date de publication : vendredi 31 août 2007


Avant de devenir un homme politique de premier plan, Pierre Messmer avait été acteur et témoin d’un chapitre de l’empire colonial français en Afrique. Une brillante carrière d’administrateur colonial lui avait permis d’être le dernier Haut-Commissaire en Afrique occidentale française de juillet 1958 à décembre 1959. David Servenay le rappelle dans un article que nous reprenons partiellement ci-dessous.

Mais au Cameroun, c’est la “pacification” du pays, à l’époque où Pierre Messmer était Haut-Commissaire — du 17 avril 1956 au 29 janvier 1958 — qui est restée présente dans la mémoire des Camerounais. Une page sanglante et souvent méconnue de l’histoire coloniale qu’entend exhumer l’Association des vétérans du Cameroun.


Pierre Messmer

Pierre Messmer, un soldat que le Cameroun n’a pas oublié

par David Servenay, Rue89, 30 août 2007 [1]

A chaque disparition, la coutume veut que l’on oublie les zones d’ombre de la vie d’un homme. Pourtant, lorsque celle-ci fut celle, très publique, d’un « grand serviteur de l’Etat », il est nécessaire de ne rien omettre. Le récit de la vie de Pierre Messmer, décédé mercredi à 91 ans, n’échappe pas à la règle. « Soldat » pour La Tribune, « Légionnaire » du gaullisme pour Le Figaro ou encore un « homme de combat » pour Le Monde. Il y a, dans toutes ces expressions, la marque de ce que fut Pierre Messmer, toute sa vie, avec résolution : un soldat de métier. Et ce, dans une période, la guerre froide, qui supposait parfois de mettre de côté certaines convictions humanistes.

Tirailleur, légionnaire, administrateur colonial...

Alsacien d’origine, Pierre Messmer fut soldat bien avant la guerre. Dès 1937, jeune diplômé de l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer, il est nommé sous-lieutenant du 12e Régiment de Tirailleurs sénégalais. Quand survient la déroute de l’hiver 1939-40, il fait un choix courageux et minoritaire à l’époque, celui de Londres où il s’engage dans la 13e Demi-brigade de Légion étrangère. Cette unité occupe une place particulière dans la légende gaulliste. Elle est la première à incarner l’espoir de la reconquête contre les troupes du IIIe Reich en partant d’Afrique. Sénégal, Gabon, Libye, Tunisie, Londres à nouveau puis la Normandie et Paris où le capitaine Messmer entre en vainqueur le 25 août 1944.

La suite est moins connue. Promu commandant en janvier 1945, le jeune Messmer — il a alors 29 ans — choisit le front indochinois pour continuer le combat. Le 27 août 1945, il est parachuté sur le Tonkin et immédiatement capturé par le Viet-Minh. Il s’échappe au bout de deux mois de captivité. Une expérience traumatisante, après laquelle il retrouve le chemin de l’administration coloniale. Il passe alors cinq ans en Indochine, à Hanoï dans les arcanes du Haut commissariat. La suite figure dans toutes les biographies, comme celle établie par La Tribune :

« Administrateur du cercle de l’Adrar mauritanien (1950-1952), gouverneur de la Mauritanie (1952-1954), de la Côte d’Ivoire (1954-1956), directeur de cabinet du ministre de la France d’Outre-mer Gaston Defferre (1956), Haut commissaire de la République au Cameroun (1956-1958), en Afrique équatoriale (1958) et en Afrique occidentale française (1958-1959), Pierre Messmer joue un rôle primordial dans le processus de décolonisation douce qui voit la France se séparer sans drame de ses colonies africaines. »

Au Cameroun, la première opération de pacification en Afrique sub-saharienne

Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler de « processus de décolonisation douce » en évoquant le passage de Pierre Messmer au Cameroun. Les bribes d’histoire filtrant depuis les pays Bassa et Bamiléké nous disent même exactement le contraire. Depuis 1955, la France fait face dans ce territoire administré sous tutelle de l’ONU à une rébellion de l’Union des populations du Cameroun (UPC) emmenée par Ruben Um Nyobé, fils de sorcier Bassa et syndicaliste proche des communistes. Officiellement interdite depuis un décret de juillet 1955, l’UPC entretient un climat de guérilla dans le pays. Attentats, actions de sabotage, assassinats... Dans la nuit du 18 au 19 décembre 1956, pour appuyer son mot d’ordre de boycottage aux élections de l’Assemblée territoriale, elle opère une série d’attentats qui coûtent la vie à 96 « valets du colonialisme ». En Sanaga maritime, les opérations de vote sont suspendues, tandis que 80% des électeurs s’abstiennent à Douala.

Le Haut-commissaire Messmer va alors changer de stratégie. Au dialogue politique, il substitue une vaste manoeuvre contre-insurrectionnelle, directement inspirée de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » théorisée en Indochine et appliquée en Algérie. A Paris, il rend visite au général de Gaulle, qui est alors en pleine traversée du désert, dans son bureau de la rue de Solférino :

« Je lui expose la situation au Cameroun, écrit Messmer dans ses mémoires, et la politique arrêtée par le gouvernement sur ma proposition. Il m’écoute attentivement et me répond par des généralités car il s’interdit alors de se prononcer sur l’action gouvernementale. Mais je comprends que, sur ce point précis, il n’y est pas hostile. »

Quelle est cette nouvelle politique ? Réponse de l’intéressé :

« Désormais, ma stratégie sera simple : ayant réussi à contenir la révolte de l’UPC dans son berceau du pays bassa, je l’y étoufferai. Et j’y parviendrai, remportant l’un des deux succès français de l’après-guerre contre des insurrections outre-mer (l’autre étant Madagascar). »
David Servenay
[Pour lire la suite de l’article... ]

Pierre Messmer : « Je suis en position de force »

« Face à la rébellion d’Um Nyobé, j’avais d’abord temporisé en pratiquant la politique de “containment” que les AngloSaxons appliquaient à l’Union soviétique. Je l’empêchais de sortir du pays bassa. [...]

« Je me trouve maintenant en position de force, ce qui est rare pour un pouvoir “colonial” dans les années 1950. L’UPC réclame l’indépendance : je l’apporte, certain que le ministre ne me désavouera pas ? La réunification avec le Cameroun britannique ? Je suis d’accord, quitte à bousculer nos diplomates réticents devant une décision à laquelle nos voisins anglais restent hostiles. Donnant satisfaction franche et rapide à deux revendications essentielles que je connais pour les avoir rencontrées au Vietnam dix ans plus tôt ; ayant organisé sans lui, donc contre lui, des forces politiques et solides, j’empêche Um Nyobé de réussir l’opération magistralement menée par Ho Chi Minh, l’union des nationalistes autour du Parti communiste et sous sa direction. »

Pierre Messmer [2]

Cameroun : la guerre d’indépendance oubliée

par Valentine Lescot, vendredi 4 août 2006 [3]

L’Association des vétérans du Cameroun monte au créneau

S’ils ne se manifestent pas, l’Histoire pourrait les oublier. Marie Da Silva, 60 ans, ancienne combattante dans les maquis du Sud Cameroun, avait 8 ans quand l’armée gouvernementale a fait irruption dans son village, tuant la totalité de ses membres. « Nous étions 5 gosses a en avoir réchappé. Les rebelles nous ont alors recueillis. Quelques années plus tard, j’ai pris les armes », raconte-t-elle. Voici un volet du passé colonial plutôt méconnu des Français, et délibérément occulté côté camerounais. Mais il y a quelques semaines, les vétérans qui ont combattus pour l’indépendance, puis contre le régime du premier Président camerounais Ahmadou Ahidjo (1960-1982) ont refait parler d’eux, lors d’une conférence de presse à Douala le 5 juillet dernier. Leur première sortie médiatique depuis la fin des évènements en 1971. « Aucun livre d’histoire ne rapporte cette lutte au cours de laquelle de valeureux fils et filles de notre pays se sont sacrifiés », a expliqué Matthieu Njassep, ancien combattant emprisonné pendant 15 ans, et aujourd’hui Président de l’Association des vétérans du Cameroun (Asvecam) qui compte 200 membres.

Créée en mai 2005 « à l’occasion du cinquantenaire des massacres de mai 1955, commis sur ordre du Haut Commissaire Roland Pré lors d’un rassemblement de résistants à Douala », l’Asvecam demande aux autorités camerounaises de « rétablir la mémoire de ceux qui sont morts » et de reconnaître son implication dans la répression des indépendantistes. Faisant le parallèle avec la situation algérienne, l’association s’adresse également au gouvernement français. « Le Cameroun est, avec l’Algérie, le seul pays de l’Afrique coloniale à avoir mené une lutte de libération violemment réprimée par la France. Si celle-ci entreprend un rapprochement avec l’Algérie qui tienne compte du passé, il est inadmissible que le million de mort camerounais disparaisse dans la trappe de l’Histoire », déclare t-elle. Son président précise qu’il ne s’agit pas « d’une démarche anti-française mais d’une volonté de se réapproprier notre histoire. »

Les archives militaires françaises toujours inaccessibles

Selon l’association, le pays compterait aujourd’hui plusieurs charniers. Elle entreprend actuellement de les recenser mais aussi de récolter témoignages, documents et photos. Car cette partie de l’histoire franco-camerounaise est encore en friche, comme le constate Achille Mbembe, professeur de sciences politiques et d’histoire à l’Université de Witvatersrand et chercheur au Wits Institute à Johannesburg (Afrique du Sud) : « Nous ne disposons guère, a l’heure actuelle, d’études sérieuses sur ce qui s’est passé. A ma connaissance, personne n’a, jusqu’à présent, eu accès aux archives militaires françaises. Lors de la rédaction de ma thèse, j’avais à plusieurs reprises sollicité du Ministère de la Défense l’accès à ces documents qui m’a été chaque fois refusé. Il est évident qu’il faut rendre public ces archives afin d’établir la vérité sur ce que la France a fait au Cameroun entre 1955 et 1967 ».

Retour sur l’Histoire.

L’Union des populations du Cameroun (UPC), un parti politique d’idéologie communiste, est créé en 1948. Comme de nombreux mouvements indépendantistes africains, il est opposé à la colonisation. Son fondateur, Ruben Um Nyobé, plaidera sa cause jusqu’aux Nations-Unies. Personnalité dérangeante, il est assassiné 10 ans plus tard par des supplétifs de l’armée coloniale. Deux de ses collaborateurs subiront le même sort. L’UPC, frappé d’illégalité par l’administrateur colonial, entre alors dans la clandestinité et la résistance via l’Armée de libération nationale du Kamerun. (ALNK). La répression, contre les rebelles et les villageois qui les cachaient, est sanglante. Des chercheurs ou témoins [4] de l’époque parlent de bombardements au napalm par l’armée française.

En 1960, Ahidjo est porté à la présidence du tout nouvel Etat camerounais, mais avec l’aide de la France qui cherchait à maintenir le contrôle sur ses anciennes colonies. Considéré comme un usurpateur par l’ALNK, la guerre continue alors contre le pouvoir en place jusqu’en 1971, date à laquelle les principaux leaders, dont le président de l’Asvecam Matthieu Njassep, sont arrêtés, emprisonnés et pour certains condamnés à mort. Sous le régime d’Ahmadou Ahidjo, puis sous celui de Paul Biya (1982- ?) jusqu’au début des années 90 avec « l’ouverture démocratique », les anciens combattants vivaient dans la peur des représailles, témoins dérangeants d’une indépendance, pour eux, mal acquise. Ils entendent aujourd’hui sortir de l’ombre pour que la lumière soit faite sur une page sombre de l’histoire du pays et qu’on reconnaisse enfin le poids de leurs engagements et de leurs sacrifices.

Valentine Lescot

Notes

[1] Source : http://rue89.com/2007/08/30/pierre-....

[2] « Après tant de batailles. Mémoires », Aibin Michel, 1992. Cité par Marc Michel, « La guerre oubliée du Cameroun », L’Histoire N° 318, mars 2007.

[3] Source : http://www.afrik.com/article10203.html.

[4] Achille Mbembe Les écrits sous-maquis, Richard Joseph Le mouvement national camerounais, Georges Chaffard Les carnets secrets de la décolonisation, Guy Georgy Le petit soldat de l’empire, Gaston Donnat Afin que nul n’oublie, Mongo Beti Le Cameroun d’Ahidjo, Yves Benot Massacres coloniaux.


Suivre la vie du site  RSS 2.0 | le site national de la LDH | SPIP