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Pierre Vidal-Naquet, « historien militant », est décédé

dimanche 30 juillet 2006, par la rédaction

L’historien Pierre Vidal-Naquet est décédé dans la nuit de vendredi 28 à samedi 29 juillet 2006, à l’âge de 76 ans. Il était dans le coma depuis lundi à la suite d’une hémorragie cérébrale.

Ce "grand savant de la Grèce antique" était "l’archétype de l’intellectuel dreyfusard", a déclaré François Gèze, l’un de ses éditeurs. Toute sa vie, il a lutté contre la raison d’Etat et la tyrannie - l’une de ses dernières actions aura été d’apporter sa signature à la pétition « assez ! » par le collectif Trop, c’est trop.


Né le 23 juillet 1930 à Paris, Pierre Vidal-Naquet se définissait lui-même comme un "historien militant". Fils d’un avocat entré très tôt dans la Résistance pour ne pas devenir "un juif errant", Pierre Vidal-Naquet était docteur ès-lettres et agrégé d’histoire. Il a consacré ses recherches à la Grèce antique, à l’histoire juive et à l’histoire contemporaine.

Marqué à l’adolescence par l’arrestation en mai 1944, par la Gestapo, de ses parents, disparus dans le camp d’extermination nazi d’Auschwitz, Pierre Vidal-Naquet s’engagera toute sa vie dans la lutte contre la raison d’Etat et la tyrannie. Dénonciateur de la torture et de la responsabilité de l’Etat durant la guerre d’Algérie, il protesta de la même façon en 1962 contre les tortures infligées à des membres de l’OAS. Il est intervenu dans la plupart des grands débats des dernières décennies [1].

Deux extraits des déclarations récentes de Pierre Vidal-Naquet, sur la guerre en Irak puis sur le conflit Israël-Palestine :

« Les Américains ont tout de suite déshumanisé l’adversaire. Depuis le 11 Septembre, on nous répète que contre les terroristes il n’y a pas d’autres voies que la violence. Rappelez-vous la manière dont on a montré Saddam sortant de sa cave, comme s’il s’agissait d’une bête. Dieu sait ce que je pense de Saddam, mais la façon dont on a exposé ce type, en le retournant, en lui ouvrant la bouche, en lui coupant la barbe devant les télés du monde entier, c’était absolument abject, on se mettait à son niveau. Dans un tel contexte, le plus étonnant aurait été que la torture ne fût pas employée. » [2]

« Le rapport au passé est à ce point perverti en Israël qu’on proclame la continuité entre les héros du siège de Jérusalem en 70 de notre ère et les combattants de 1948, sautant allégrement par-dessus vingt siècles de diaspora, frappés d’un signe négatif. Par rapport aux Palestiniens, il y a une double dénégation : on nie les avoir expulsés en 1948, et on nie aujourd’hui exercer sur eux une domination. La « pureté des armes » est proclamée, à défaut d’être toujours réelle. Entre Israéliens et Palestiniens, y aura-t-il un jour une Commission vérité et réconciliation, comme c’est le cas en Union sud-africaine ? » [3]

On pourra lire l’entretien rapporté en septembre 2001 par la revue Vacarme sous le titre la vérité de l’indicatif

COMMUNIQUÉ LDH - Paris, le 31 juillet 2006

Pierre Vidal-Naquet est mort

Nous avons perdu Pierre Vidal-Naquet, membre d’honneur du Comité central de la LDH.

Nous avons perdu un des plus éminents représentants de ce que l’affaire Dreyfus a fait naître : un intellectuel. Ce mot, décrié par les chantres de l’apolitisme, continue à désigner celles et ceux qui mettent leur intelligence au service d’un « engagement », autre terme qui n’est daté que pour les théoriciens de leur propre confort.

L’engagement ! Toute l’existence de Pierre Vidal-Naquet en fut tissée. La disparition de ses parents en juin 1944, presque en même temps que Victor et Ilona Basch, ne se limita jamais pour lui à une tragédie familiale : l’histoire était là, avec le poids monstrueux du négatif en cette période noire. L’histoire à laquelle il allait consacrer toute sa vie active.

L’histoire de la Grèce antique certes, dont il a été l’un des plus grands spécialistes de son temps, mais ce choix, qui visait à maîtriser par l’éloignement du sujet la passion militante qui était la sienne, ne l’empêcha jamais d’affronter parallèlement les démons du présent. Il était, avec Madeleine Rebérioux, avec Daniel Mayer et quelques autres au début assez peu nombreux, de ceux qui n’ont pas supporté l’ignominie de la torture en Algérie. Il était aussi, avec Jean-Marie Domenach et Michel Foucault, l’un des signataires du manifeste du Groupe d’information sur les prisons en 1971. Et en 2003 encore, il était l’un des auteurs de l’appel « Une autre voix juive », qui disait la solidarité de personnalités juives avec le peuple palestinien. Solidarité qui avait d’autant plus de poids qu’elle était celle d’un pourfendeur du révisionnisme et du négationnisme : celui qui avait écrit « Les assassins de la mémoire » ne pouvait être suspecté d’aucune complaisance ni d’aucune faiblesse pour la moindre trace d’antisémitisme.

Innombrables seraient les exemples de combats partagés avec la LDH dans cette vie si riche et si dense. Il nous est arrivé bien sûr de ne pas être entièrement d’accord avec Pierre Vidal-Naquet, par exemple ces derniers mois sur la « loi Gayssot ». Mais jamais ces discussions ne nous ont séparés sur l’essentiel : elles n’étaient que la vitalité du débat fraternel entre militants de l’universel.

Il y a moins de dix-huit mois nous nous retrouvions avec lui pour célébrer la mémoire de Madeleine Rebérioux qui venait de disparaître. Nous disions de Madeleine alors qu’elle avait été de tous les combats pour la dignité des Hommes. Comment ne pas le redire aujourd’hui ?

La mémoire des justes ne s’efface pas tant que leurs idées continuent à vivre. Pierre Vidal-Naquet reste parmi nous, comme un ami fidèle et un exemple pour demain.


[1Bibliographie :

  • L’Affaire Audin (éd. de Minuit, 1958).
  • La Raison d’Etat (éd. de Minuit, 1962).
  • La Torture dans la République (éd. de Minuit, 1972 ; rééd. La Découverte, 1983).
  • Mythe et tragédie dans la Grèce ancienne, avec Jean-Pierre Vernant (éd. Maspero, 1972 ; rééd. La Découverte, 1986).
  • Les Crimes de l’armée française (éd. Maspero, 1975).
  • Le Chasseur noir (éd. Maspero, 1981 ; rééd. La Découverte, 1983).
  • Les Assassins de la mémoire (La Découverte, 1987).
  • Les Juifs, la Mémoire et le Présent (La Découverte, 1991).
  • La Grèce ancienne, avec Jean-Pierre Vernant, (3 vol., Seuil, 1990-1992).
  • Mémoires, I et II : "La Brisure et l’Attente" et "Le Trouble et la Lumière"(Seuil/La Découverte, 1995-1998).
  • L’Atlantide. Petite histoire d’un mythe platonicien (Belles Lettres, 2005).

[2Entretien publié par Le Monde le 9 mai 2004.