Histoire coloniale et postcoloniale

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La venue d’Abdelaziz Bouteflika à Toulon

jeudi 12 août 2004, par nf

Les chefs d’État des 22 pays dont étaient originaires les vétérans ayant combattu sur les plages de Provence en 1944 ont été invités par Jacques Chirac à la cérémonie internationale, qui se tiendra à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle ancré au large des sites du débarquement.

Parmi les personnalités ayant déjà annoncé leur présence figurent le roi Mohammed VI du Maroc, ainsi que les présidents tunisien Zine El Abidine Ben Ali et algérien Abdelaziz Bouteflika.

L’invitation de ce dernier provoque des réactions en France.


Le 13 juillet 2004, à l’initiative de Geneviève Lévy et Claude Goasguen, une soixantaine de députés français ont adressé la lettre ouverte suivante [1] à Michel Barnier, ministre français des affaires étrangères.

Paris, le 13 Juillet 2004

Monsieur le Ministre,

L’annonce de la venue du Président algérien, Monsieur Abdelaziz BOUTEFLIKA, aux cérémonies de commémoration du Débarquement en Provence le 15 août prochain suscite de très nombreuses réactions.

Les anciens combattants et les rapatriés d’Algérie s’indignent de cette invitation de la France qui représente une insulte à la mémoire de ceux qui sont tombés pour libérer la France et que Monsieur Abdelaziz BOUTEFLIKA a toujours ignorés, voire bafoués.

Nous avons l’honneur de vous demander qu’à cette occasion le Président algérien puisse annoncer un certain nombre de mesures très attendues par les rapatriés d’Algérie et notamment Harkis, et parmi lesquelles la libre circulation des Harkis, la coopération sur le sort des disparus et la reconnaissance de la violation des accords d’Evian.

Ces annonces permettraient d’atténuer les remous que suscite la présence de Monsieur Abdelaziz BOUTEFLIKA à Toulon le 15 août prochain. L’oubli des Harkis et des rapatriés n’honore pas la France dans son souci de célébrer son légitime devoir de mémoire.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Ministre, en l’expression de nos sentiments distingués.

Geneviève LEVY, Claude GOASGUEN

Cette lettre a été signée par les députés suivants (tous UMP) :

Brigitte BAREGES, Jean-Claude BEAULIEU, Marc BERNIER, Jean-Michel BERTRAND, Loïc BOUVARD, Bernard BROCHAND, Dominique CAILLAUD, François CALVET, Pierre CARDO, Richard CAZENAVE, Roland CHASSAIN, Georges COLOMBIER, Alain CORTADE, Jean-Michel COUVE, Paul-Henri CUGNENC , Jean-Pierre DECOOL, Bernard DEFLESSELLES, Jean-Jacques DESCAMPS, Georges FENECH, Jean-Michel FERRAND, Daniel FIDELIN, Arlette FRANCO, Jean-Paul GARRAUD , Bruno GILLES, Georges GINESTA, Jean-Pierre GIRAN, Maurice GIRO, Louis GISCARD D’ESTAING, Claude GOASGUEN, Arlette GROSSKOST, Louis GUEDON, Gérard HAMEL, Jean-Yves HUGON, Christian KERT, Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET, Jacques KOSSOWSKI, Patrick LABAUNE, Jacques LAFLEUR, Geneviève LEVY, Lionnel LUCA , Daniel MACH, Alain MADELIN, Thierry MARIANI, Hervé MARITON, Muriel MARLAND-MILITELLO, Alain MARSAUD, Henriette MARTINEZ, Jean-Jacques MERLY, Gilbert MEYER, Pierre MICAUX, Etienne MOURRUT, Hervé NOVELLI, Bernadette PAIX, Josette PONS, Daniel PREVOST, Christophe PRIOU, Michel RAISON, Jacques REMILLER, Jérôme RIVIERE, Michèle TABAROT, Jean-Sébastien VIALATTE, Philippe VITEL, Michel VOISIN, Louis ZUMKELLER.


Voici la réponse du ministre des Affaires étrangères en date du 9 août 2004

Votre lettre du 13 juillet concernant la participation du Président algérien Abdelaziz Bouteflika aux cérémonies commémorant le Débarquement de Provence m’est bien parvenue. Afin d’éviter tout malentendu, je souhaite vous faire part des éléments suivants pour vous exposer la démarche qui préside à cette manifestation et à l’invitation faite à des personnalités étrangères d’y participer.

Comme vous le savez, le Président de la République a invité à Toulon le 15 août les Chefs d’Etat des pays d’Afrique dont les combattants ont participé au Débarquement de Provence afin d’exprimer notre reconnaissance envers ceux qui ont versé leur sang pour la libération de la France et de l’Europe. Des vétérans des différents Etats seront ainsi présents à cette manifestation et décorés à cette occasion.

Un grand nombre de dirigeants du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest ont accepté cette invitation. A travers eux et les anciens combattants présents, c’est bien un hommage à la solidarité et aux sacrifices de tous ces peuples qui sera rendu le 15 août prochain à Toulon. Les Algériens ont à l’évidence pleinement leur place dans cette commémoration. Les affrontements qui ont déchiré nos deux peuples après la Seconde guerre mondiale, dont je sais le souvenir douloureux qu’ils ont laissé en particulier chez les Harkis, ne peuvent cependant pas affecter la reconnaissance que la Nation éprouve à l’égard de ces soldats venus d’Outre mer pour participer à la libération du pays en 1944.

Dans ce contexte, il était légitime que le Président algérien, comme les autres Chefs d’Etat concernés par cette page de notre histoire, soit convié à cette commémoration.

Au delà, il me paraît important, pour l’Algérie et la France, de surmonter le passé, sans l’occulter, afin de construire ensemble un avenir dépassionné dans lequel nos deux peuples puissent mettre en commun tout ce qui les unit. Cette ambition, voulue de part et d’autre au plus haut niveau, correspond au vœu des populations française et algérienne.

Dans ce cadre, un travail de mémoire commun a été engagé entre nos deux pays et a produit d’ores et déjà des résultats sur des questions concrètes comme la libre circulation des Harkis, la réhabilitation des cimetières français en Algérie ou la duplication des actes d’état civil des Rapatriés. Le ministère des Affaires Etrangères a par ailleurs rendu publics le rapport du Comité international de la Croix Rouge de 1963 sur les disparus français de la guerre d’Algérie ainsi que la liste de ceux-ci, en liaison avec la Mission interministérielle aux Rapatriés.

Je suis convaincu qu’une relation assainie et confiante avec l’Algérie, qui constitue pour nous un partenaire naturel par l’histoire et par la géographie, permettra de progresser ensemble vers la prise en compte de notre passé commun, y compris ses pages les plus difficiles. La grande majorité des associations françaises concernées a salué les progrès déjà accomplis sur cette voie.

En vous remerciant de m’avoir exposé avec franchise votre sentiment et restant disponible pour poursuivre ce dialogue, je vous prie de croire ...

Michel Barnier


La réaction de Geneviève Lévy et de Claude Goasguen, le 11 août 2004 [2] :

Mme Lévy et M. Goasguen ont salué, mercredi 11 août, dans un communiqué, la volonté du ministre d’engager "un dialogue nécessaire et constructif" avec Alger. "Cela montre que notre démarche était justifiée", précise Mme Lévy, qui assure qu’elle restera "vigilante" et veillera au respect des engagements pris par le ministre.

La polémique est-elle pour autant close, comme veut le croire Mme Lévy ? Mardi 10 août, sur Europe 1, M. Goasguen a renchéri : le député de Paris attend désormais du président algérien qu’il profite des cérémonies du 15 août pour "revenir sur ses propos" concernant les harkis, qu’il avait qualifiés, en 2000, de "collaborateurs". "Les propos de M. Bouteflika insultent des citoyens français qui ont fait confiance à la France, qui se sont battus -pour elle-", a-t-il déclaré.


Parmi les autres réactions

- Philippe de Villiers, eurodéputé, s’est insurgé le 31 juillet 2004 contre l’invitation du président algérien Abdelaziz Bouteflika.

- Selon le FN, la France "s’insulterait elle-même en recevant" M. Bouteflika.

- Bernard Antony, leader FN des catholiques traditionalistes, "s’indigne de l’insulte faite à l’armée d’Afrique et à ses morts". Il appelle à une manifestation le 14 août à Toulon pour protester contre la venue du président algérien Abdelaziz Bouteflika.

- Les associations d’anciens de l’Algérie française critiquent elles aussi la venue du président algérien. « Par respect pour la mémoire des victimes du terrorisme, nous allons réagir dans la dignité », explique Yves Dertié, de la Fédération des cercles algérianistes (12 000 adhérents), en annonçant des manifestations culturelles à Saint-Raphaël. Pour lui, les deux parties qui s’affrontaient pendant la guerre d’Algérie doivent maintenant faire un pas. « Des gens de l’OAS ont fait des choses lamentables, ceux du FLN aussi », explique-t-il.

- Le député UMP Eric Raoult explique [3], pourquoi il est en désaccord avec ses collègues UMP :

"C’est une position qui me paraît décalée par rapport aux réalités. L’Algérie de 2004 n’est plus l’Algérie de 1962 et de la signature des accords d’Evian [4]. Bouteflika n’est plus un fellagha, c’est le président réélu d’un grand pays, un chef d’Etat reconnu. Il est le bienvenu en France d’autant qu’il souhaite ouvrir une nouvelle période de réconciliation avec notre pays."


[1Cette pétition fait écho à la lettre adressée le 12 juillet au premier ministre par des associations de Harkis et des associations de Pieds-Noirs

[2Le Monde daté du 13 août 2004.

[3Le Parisien, 11 août 2004.

[4Les accords qui ont mis fin à la guerre.