Histoire coloniale et postcoloniale

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René Jannin : “l’OAS, une sorte de syndicat du crime”

dimanche 31 juillet 2005, par nf

La déposition de René Jannin, ancien préfet de police d’Alger, au procès de Raoul Salan [1].

Audience du 17 mai 1962.

LE PRÉSIDENT. - Faites votre déposition d’ensemble sur ce que vous savez de ce qui s’est passé en Algérie pendant votre présence là-bas. Vous y étiez en qualité de Préfet de Police.

M. JANNIN. - Préfet de Police de mars 1961 à décembre, depuis directeur de la Sûreté nationale de décembre 1961 à avril de cette année.

A ce titre je dois vous dire que l’O.A.S. a été ma principale préoccupation alors que parallèlement, dès mon arrivée en Algérie comme Préfet de Police d’Alger, j’avais en même temps à assurer la lutte contre la rébellion musulmane.

Aux deux postes où j’ai exercé ces responsabilités, j’ai assisté aux maux toujours grandissants que cette organisation portait à l’Algérie, et j’ai été amené en conscience à la considérer toujours plus nettement comme une sorte de syndicat du crime. Le bilan très lourd des exactions, je le rappellerai rapidement si vous le voulez bien : plus de 7 000 plasticages contre les biens, plus de 2 000 attentats contre les personnes, qui ont fait, au moment oü j’ai quitté l’Algérie, environ 1 200 victimes musulmanes et près de 200 européennes. Plus de 5 000 armes ont été volées, et je rappellerai que plus de 4 milliards d’anciens francs ont également été dérobés de différentes façons.

Les forces de l’ordre qui se sont trouvées sous ma responsabilité, notamment à Alger, ont subi des coups durs de la part de cette organisation.
Plus de 140 hommes et officiers ont payé de leur vie leur
sens du devoir. Plus de 90 policiers dans ces 140 ont également été exécutés. Dans ces 90 : 6 commissaires de police dont 2 musulmans.

Je manquerais au serment que je vous ai prêté tout à l’heure, si je ne faisais certaines observations à ce triste bilan.

Les chiffres que je viens de donner pourront être soumis à discussion, mais il ne faut pas oublier que nous avons affaire a une organisation clandestine pour laquelle tous les mensonges, toutes les manœuvres sont possibles. Je vous citerai un exemple qui me vient à l’esprit : l’assassinat dans des conditions abominables du directeur musulman de l’école des Sources à Birmandreis, assassiné dans sa classe, devant ses élèves. Devant l’émotion soulevée par un tel acte, l’organisation a rédigé un tract ne reconnaissant pas la paternité de cette affaire. Malheureusement, quelques semaines après, mes services ont arrêté un des membres du réseau Delta de Degueldre qui, lui, a reconnu être l’auteur de cet acte.

Ma seconde observation sera que le bilan de ces actes qui peuvent donner lieu à inculpation ne traduit que très faiblement la triste histoire de cette organisation, car encore faudrait-il avoir des documents photographiques ou filmés pour se faire mieux une idée de ce que cela représente. Ainsi je vous dirai que le plasticage, qui parait être un moyen bénin de terreur, peut avoir quelquefois des conséquences extrêmement graves. Je me souviens du cas du Dr Lejeune qui avait accepté, c’était là je crois son seul tort, de faire partie de la délégation spéciale de la ville d’Alger, délégation spéciale qui avait été créée après la dissolution du Conseil municipal d’Alger après le putsch, et je rappellerai, en dehors d’aucune action politique, qu’elle avait comme mission simplement de faire tourner les services publics d’Alger, eh bien ! la villa du Dr Lejeune a été plastiquée très peu de temps après sa nomination, et un de ses très jeunes enfants a perdu la parole pendant cinq jours. D’après des renseignements précis qui me sont parvenus depuis, il est probable que ce jeune enfant conservera toute sa vie des suites de cette commotion.

Je ne m’étendrai pas sur la vie du plastiqué banal qui, sans aucun tort, sans avoir rien à se reprocher, se trouve tout d’un coup avoir perdu tous ses biens, voué à l’hostilité de son voisinage et obligé de quitter son quartier.

J’en ai terminé pour les biens, je parlerai rapidement des
circonstances particulièrement tragiques de certains attentats.

Le grand écrivain Feraoun ne figurait pas sur la liste noire des personnes à abattre lors de l’affaire des Centres sociaux de Bel Aknoun. Une erreur d’orthographe ou de prononciation l’a fait mettre sur la liste d’appel. Il me faudrait des heures parler de ces souffrances, de ces meurtres qui donnent l’impression d’un délire de la part de l’organisation. Mais les documents que nous avons saisis - car on écrit beaucoup dans cette organisation - les déclarations des individus arrêtés - on parle aussi beaucoup lorsqu’on est arrêté- ces documents, ces déclarations donnent la certitude d’une volonté concertée de destruction, destruction des personnes et destruction des biens.

A partir du mois de février, en raison des coups très durs que les forces de l’ordre avaient portés à l’organisation, on en arrive à établir des listes d’étudiants européens simplement suspects de fréquenter des étudiants musulmans, et ordre est donné d’en abattre quelques-uns.

Je serais incomplet, si je ne parlais pas du climat de haine dans lequel se sont trouvées les forces de l’ordre ; je veux dire la police, la gendarmerie, les C.R.S. Et si vous me permettez, je leur rendrai ici un très particulier hommage.

Ces forces particulièrement fragiles, étant donné qu’elles vivent au milieu de la population, sont entourées d’un climat de haine. A un moment il a été indiqué dans l’organisation, je crois fin février, qu’on devait tirer à vue sur les gendarmes et sur les C.R.S., sur ces gens qui, pendant sept ans, au mépris de très grandes souffrances, de très grandes fatigues, ont défendu là-bas les personnes et les biens, et qui continuent à le faire.

J’évoquerai très rapidement la mémoire de mon principal collaborateur : le commissaire divisionnaire Gavoury, auquel la population d’Alger doit tant, lors des tragiques événements de 1960, car il a su par son courage, à ce moment-là, éviter des dizaines, des centaines de morts
inutiles.

La population européenne d’Algérie souffre également de
l’organisation et elle vit sous la terreur. Je pourrais vous donner l’exemple suivant : il a fallu abattre plusieurs médecins pour que le reste du corps médical, notamment celui de l’hôpital Mustapha, se prête à des évasions de détenus ou de personnes inculpées.

Je pense en toute conscience que cette population européenne d’Algérie mérite de meilleurs défenseurs que ces aventuriers orgueilleux qui ont créé et dirigé l’O.A.S.

J’en ai terminé.

LE PRESIDENT. - Vous avez fait allusion à de très nombreux crimes commis pendant votre présence à Alger. Voulez-vous dire quelques mots sur l’un crime qui a été particulièrement remarqué : c’est le meurtre et l’assassinat de six membres du groupe social du Centre social d’Alger.

M. JANNIN. - Les Centres sociaux de Bel Aknoun : il s’agit là d’une organisation publique, officielle, s’intéressant à la jeunesse musulmane. Un matin, une réunion des principaux dirigeants des Centres sociaux avait été prévue, une sorte de Conseil d’administration. Au tout début de la séance, un commando est arrivé, a fait sortir un certain nombre de personnes qui figuraient sur une liste et, dans la cour, ces professeurs, ces inspecteurs de l’enseignement ont été abattus. A ce jour, à ma connaissance, nous n’avons pas retrouvé les coupables.


[1"Le procès de Raoul Salan", éd Albin Michel, nov. 1962.