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Rony Brauman : “en Syrie, on a le choix entre le pire et le moins pire”

dimanche 17 mars 2013

Une guerre qui dure depuis 2 ans, des morts tous les jours – au moins 70 000 victimes depuis mars 2011. Lors du sommet européen du 15 mars 2013 à Bruxelles, François Hollande a réclamé la levée de l’embargo sur les armes pour l’opposition syrienne.

Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, s’exprime, à titre personnel, sur ce conflit et notamment sur le fait que la France veuille livrer des armes aux rebelles. Il avoue sa perplexité « parce que l’on ne sait pas très bien quel est l’objectif réel » : « s’agit-il de soutenir les forces qui entendent renverser le régime », ou « de rééquilibrer un rapport de forces pour obtenir un compromis politique ? » « Est-ce qu’on livre des armes pour plus de violence ou, au contraire, pour parvenir à contenir la violence ? »

« On a le choix qu’entre le pire et le moins pire. La question est : quel est le moins pire ? »

Un entretien enregistré le 15 mars :


Rony Brauman : “livrer des armes à l’opposition syrienne revient à privilégier l’option militaire”

[Propos recueillis par Jean-Luc Eyguesier, TV5, le 17 mars 2013]


Rony Brauman est chercheur associé à Sciences-Po Paris où il poursuit une réflexion sur l’action humanitaire et ses implications géopolitiques. Sur la livraison d’armes à l’opposition syrienne, il reconnait être partagé, mais déplore que l’option militaire soit privilégiée au détriment de l’action politique ou humanitaire.

  • Quel est votre opinion sur ce projet de livraison d’armes évoqué par les responsables politiques français et britanniques ?

J’ai beaucoup de mal à avoir une position tranchée face à la complexité de ce conflit. Cependant, je voudrais faire une remarque : il y a un an, une partie de l’opposition a choisi de rompre avec l’option de l’autodéfense pour se lancer dans une guerre généralisée avec pour objectif d’abattre le régime. Cela s’est traduit par une hausse du niveau de violences. Je ne veux pas blâmer l’opposition car c’est bien la violence du régime qui en est à l’origine. Pourtant, je trouve problématique ce changement de registre politique ou stratégique dans lequel s’inscrit la décision franco britannique. Livrer des armes revient en fait à encourager cette option militaire.

Nous sommes en mars 2013 et la spirale de violence a quelque chose d’accablant. Je crains que fournir des armes encourage ceux qui ne pensent qu’en termes militaires et ne marginalise encore plus ceux qui ne voient pas d’issue à cette violence. Voilà pourquoi, tout en étant perplexe, je suis plutôt hostile à cette décision de livrer des armes.

  • Après deux ans de guerre, la livraison d’armes n’est-elle pas au moins une sorte de « moins mauvaise solution » face à l’impératif de « faire quelque chose » ?

Je suis sûr que ceux qui ont décidé de cela n’y voient pas une bonne solution mais la moins mauvaise des mauvaises solutions. Personne n’aurait l’audace de penser qu’on tient là la bonne manière de résoudre la crise. C’est bien le dilemme.

Il y aurait peut-être un choix à faire entre tenter d’apporter une aide aux groupes qui essayent de sortir de cette situation par le compromis, qui poursuivent l’objectif difficile d’une négociation, d’une paix des braves et d’une discussion politique… ou alors soutenir ceux qui considèrent que le moment du compromis est passé, qu’il s’agit de couper la tête du régime et qu’on verra ensuite. Pour ma part, je penche plutôt pour la première option et je regrette qu’aucune attention n’ait été portée aux groupes et personnalités politiques tentant d’agir en dehors de la violence.

D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’il faille toujours « faire quelque chose ». Décider, c’est toujours décider de « faire quelque chose » et l’abstention militaire peut être une décision qui relève du courage politique tout autant que son contraire.

Depuis deux ans, on entend dire de tout coté que la Syrie est la proie d’un conflit effroyable, ce qui est une réalité objective, et que personne ne fait rien, ce qui est faux. Au contraire, beaucoup de choses sont faites dans tous les sens : du coté du soutien au régime par la Russie, l’Iran et la Chine et du coté du soutien à la rébellion par le Qatar, les pays du Golfe. Les pays européens eux-mêmes n’ont pas ménagé leur soutien politique… En fait, l’expression « il faut faire quelque chose » signifie de manière subliminale, il faut faire quelque chose de militaire, employer la force… Tout ce qui est de l’ordre du politique, de la négociation, est renvoyé dans la catégorie des faux semblants, de la gesticulation stérile. Ce partage entre la vraie action -qui serait militaire- et le faux semblant est fâcheux et inquiétant car discréditer la parole politique, c’est discréditer la politique et laisser le dernier mot à la violence. On ne peut s’en remettre à une telle extrémité.

J’ajouterais qu’il y a quand même une catégorie d’armes qui me semblent pouvoir faire l’objet d’une véritable discussion, ce sont les armes anti aériennes car elles ont une vocation de protection. Là, les Syriens eux-mêmes pourraient se protéger contre une partie des agressions. Ce serait quelque chose qui aurait une certaine clarté : ne pas aider les rebelles à abattre le régime mais au moins à protéger leur zones, ce serait pousser l’autodéfense un cran plus loin, mais rester dans ce registre.

  • Qu’en est-il de l’action dans le domaine humanitaire ? Aujourd’hui on n’en parle plus, on parle de livrer des armes.

Les ONG en parlent. MSF, par exemple, a souligné le caractère déséquilibré de l’aide internationale. Celle-ci se déploie pour l’essentiel dans les zones contrôlées par le gouvernement et ni l’Europe, ni les Etats Unis ne semblent soucieux d’apporter des vivres ou des médicaments dans les zones contrôlées par l’opposition. Il y aurait tout à fait moyen de remédier à cela en décidant de financer l’action d’ONG qui agissent à partir d’un pays voisin. Là, il y a vraiment quelque chose à faire.

On parle de faire passer des armes par la frontière, on pourrait aussi -sans en parler autant- faire passer des vivres, de l’argent, des médicaments, du carburant. On aiderait ainsi la population syrienne à se protéger.

  • Certaines ONG réclament des corridors humanitaires, ce qui implique une protection. Est ce aussi une solution à envisager ?

Il est vrai que le terme « corridor humanitaire » est très ambigu. Quoi de plus pacifique qu’un corridor mais en réalité, c’est d’abord une zone qui est étroitement protégée. Pour la mettre en place, il faut déployer des forces aériennes, de l’artillerie conséquentes. Avec ce dispositif, on n’est pas loin de l’acte de guerre. Et cela, je ne pense pas que quiconque en fasse la demande, même l’opposition syrienne.

  • Craignez-vous que les éventuelles livraisons d’armes ne bénéficient aux djihadistes islamistes présents sur le terrain ?

Tout à fait, les djihadistes existent. Je doute fort que la population syrienne soit très attirée par les sirènes djihadistes mais sur le plan militaire, ils ont du pouvoir. Ce sont des combattants entrainés et expérimentés et dans une guerre comme ça il n’y a jamais un cloisonnement étanche. Il y a des échanges entre les combattants. Ces armes anti aériennes dont nous parlions, elles auront une vocation défensive entre les mains d’une rébellion qui se défend, mais entre les mains de terroristes, elles peuvent avoir une dimension offensive, comme servir à tirer sur des avions civils. Ce type de préoccupation obsède un certain nombre de spécialistes de la sécurité. Aujourd’hui, la question se pose de façon très concrète.
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