Histoire coloniale et postcoloniale

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SOS-Disparu(e)s : les folles d’Alger

vendredi 16 septembre 2005

Jean-Paul Mari a publié dans le Nouvel Observateur n° 2086, du 28 octobre 2004, un article consacré à l’Algérie " [...] au lendemain d’une guerre civile d’une violence inouïe qui a fait entre 100 000 et 200 000 victimes " [1].

En voici l’extrait consacré aux militant(e)s de l’association SOS-Disparu(e)s [2].

Elles voulaient manifester devant le palais présidentiel, à El-Mouradia, ce 5 octobre [2004]. En vieilles routières des rassemblements, les « Mères de disparus » sont arrivées par petits groupes, à pied, en bus, en taxi, têtes nues ou enveloppées dans leurs voiles, en essayant de s’infiltrer par les petites rues. Peine perdue. A Alger, toute marche est interdite. Autour du palais, cars de police, gaz lacrymogènes, matraques et canons à eau les attendaient : le quartier était bouclé. Une centaine de femmes ont été arrêtées, certaines matraquées, d’autres retenues jusqu’à la nuit.

Dans les locaux de SOS-Disparus, les portraits couvrent les murs, les placards débordent de plus de 7 000 dossiers ; une vieille femme tient son épaule blessée d’un coup de matraque, une autre boitille ; toutes font le bilan de huit ans de calvaire, depuis ce premier mercredi où elles se sont retrouvées devant le ministère des Droits de l’Homme pour exiger qu’on leur dise où sont passés leurs enfants. Paysannes ou citadines, bourgeoises ou misérables, mères, filles ou grands-mères d’un sympathisant islamiste ou d’un enfant sans problème, elles racontent la même histoire. Toutes, même celle à qui cela n’aurait jamais dû arriver. Dalila Kouidri est une femme de notable de 56 ans, son mari est un ancien conseiller du ministre du Commerce, et son fils, Jalal, 23 ans, vivait reclus, absorbé par ses études de sciences économiques. D’ailleurs, ce 13 juin 1996, il révise encore à plus de minuit. Coup de sonnette. Jalal ouvre la porte à des policiers et des hommes en cagoule. L’un d’eux regarde l’appartement bourgeois et s’étonne : « Qu’est-ce qu’on fait ici ? » Un autre répond, laconique : « Quelqu’un a donné son nom. » On rassure les parents : « Quelques questions de routine et on vous le rend. » L’étudiant est emmené vers la caserne de Beni Messous. Sa mère ne le reverra plus. Des amis militaires lui font parvenir un message : « Il va bien. Il sortira le 26 juin. » On prépare un couscous de fête, on attend. Rien. Nouveau contact rassurant. Dalila demande que le messager demande à son fils par quel sobriquet - secret - il désigne sa mère. Deux jours plus tard, la réponse arrive, exacte. L’été passe. Toujours rien. Puis les contacts amis s’évanouissent ou se taisent. Au printemps 1997, le père écrit une série de lettres recommandées à la caserne, au ministre de l’Intérieur, à la Justice, au président : aucune réponse. On apprend que Jalal a été transféré à Ben Aknoune, la sinistre caserne de la Sécurité militaire. Son père court voir un ami gradé, un colonel : « Ben Aknoune ! » L’autre se prend la tête dans les mains. « Ces gens sont des affreux ! Même s’il s’agissait de mon propre frère... je ne pourrais rien faire ! »

Sans le savoir, Dalila entame alors le long chemin de calvaire de toutes les mères de disparus. La photo de son fils dans son sac à main, elle frappe à la porte des casernes, des commissariats, des gendarmeries, des prisons, prend un bus jusqu’à Berroughia, à 130 kilomètres au sud d’Alger, épopée d’une femme seule et têtue qui parcourt un immense pays. On la rabroue, souvent. On la reçoit, parfois. Et un directeur de garnison, ému, lui conseille : « Ne cherchez plus dans les casernes, cela ne sert à rien. » Depuis, chaque mercredi, elle manifeste avec les autres. Le président Bouteflika a nommé un médiateur et une commission ad hoc qui a proposé des indemnités. Quelques-unes ont accepté ; la plupart ont refusé. « Ce qui me tue, c’est le mutisme, dit Dalila. S’il est au secret, qu’ils me le disent. S’il est mort, je veux le corps. » Elle désespère : « Huit ans ! Et pas une lueur, rien de concret. Rien ! Voyez-vous, si on me disait aujourd’hui qu’il est mort... cela me reposerait. »

Libérez Malik MEDJNOUN !

Alger, le 10 septembre 2005

Le CFDA demande la libération de Malik MEDJNOUN, détenu sans jugement depuis près de 6 ans à la prison civile de TIZI OUZOU.

Le 28 septembre 1999, Malik MEDJNOUN a été enlevé sur la voie publique par trois personnes armées en civil appartenant aux services de sécurité algériens. Il a ensuite été détenu 7 mois au secret. Sa famille ignorait tout de son sort.

Au cours de ces 7 mois, durant lesquels il était porté disparu, le CFDA a commencé le suivi de son dossier, et s’était bien entendu félicité de sa « réapparition » le 2 mai 2000, alors que Malik MEDJNOUN était (enfin) officiellement présenté devant un juge d’instruction.

Néanmoins, depuis cette date, et pour des raisons vraisemblablement politiques, il est en attente de jugement, ce qui est contraire au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel l’Algérie est partie, et qui stipule que toute personne a le droit d’être jugée sans retard excessif.

Une demande de liberté provisoire a été déposée récemment par ses avocats auprès de la chambre d’accusation de la Cour de TIZI OUZOU. Cette dernière devrait rendre sa décision courant.

Sa mise en liberté en liberté provisoire constituerait un recouvrement des droits de Malik MEDJNOUN, qui ont été considérablement bafoués au cours des 6 dernières années. En effet, Malik MEDJNOUNE, inculpé dans l’affaire de l’assassinat du chanteur kabyle MATOUB Lounes a subi les pires tortures au cours de sa détention au secret à la caserne de BEN AKNOUN, et vit depuis en détention arbitraire, alors qu’il a toujours, témoins a l’appui, clamé son innocence dans cette affaire.

Désespéré, il attend cette décision du 19 septembre dans l’angoisse et compte recourir à une grève de la faim illimitée. En effet, alors que la détention préventive en matière de terrorisme ne devrait pas dépasser 24 mois, l’emprisonnement de Malik MEDJNOUN est à ce jour d’une durée deux fois supérieure !

Le CFDA, qui suivra ce dossier jusqu’à son terme, se réserve le droit de saisir toutes les organisations et instances internationales compétentes afin que cessent les violations multiples des droits de l’Homme dont Malik MEDJNOUN est victime.


[1L’article de Jean-Paul Mari était intitulé " Algérie : La paix et les cendres ".

[2SOS-Disparu(e)s représente des familles de victimes de disparitions « forcées » (imputées aux agents de l’Etat). Présidée par Fatima Yous, l’association dispose d’un bureau central à Alger, et de deux bureaux régionaux à Oran et Relizane.

SOS-Disparu(e)s a été fondé en septembre 2001, comme antenne algérienne du CFDA - Collectif des Familles de Disparu(e)s en Algérie ; les deux associations, SOS-Disparu(e)s en Algérie et CFDA à Paris travaillent en étroite relation.

Le CFDA a été créé à Paris en mai 1998, sous l’impulsion de quelques mères de disparus dont Nassera Dutour, qui en est aujourd’hui la porte-parole, afin d’œuvrer à l’établissement de la vérité et de la justice sur le sort des disparus en Algérie. [Note de la LDH de Toulon]