Histoire coloniale et postcoloniale

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Schlomo Sand, historien israélien anti-sioniste

dimanche 30 septembre 2012

Professeur à l’université de Tel-Aviv, Shlomo Sand s’est engagé dans une déconstruction des mythes de l’historiographie israélienne. Avec Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008), il s’était attaqué à la thèse selon laquelle les juifs formeraient un peuple au sens ethnique du terme. Il poursuit sa recherche en questionnant leur lien avec “Eretz Israël” dans Comment la Terre d’Israël fut inventée (Flammarion, 2012). Comme le précédent, ce second livre a suscité un vaste débat en Israël même : il en ira sans doute de même en France... Voir la note de lecture de Pierre Stambul sur cet ouvrage.

Ci-dessous un compte-rendu de la rencontre avec Shlomo Sand animée par Dominique Vidal, qui a été organisée le 28 septembre 2012 (12h30-14h) à l’Institut d’études et de recherches sur la Méditerranée et le Moyen Orient.

Shlomo Sand, historien israélien anti-sioniste

publié par Jean-Christophe Ploquin, le 29 septembre 2012, source


« Je vis sur la terre d’Arabes innocent »

« Israël a le droit d’exister mais pas celui d’occuper depuis 45 ans une population entière d’aujourd’hui 4 millions de personnes à qui sont déniées à la fois le droit à l’autodétermination et à la souveraineté, et les droits politiques, civiques, syndicaux des citoyens israéliens. C’est insupportable. On ne pourra pas vivre avec cette situation d’apartheid dans les territoires occupés, avec les routes, les logements séparés. Quant à Israël, les Arabes, qui représentent 25% de la population, y vivent une ségrégation ».

Shlomo Sand ne mâche pas ses mots. Cet historien israélien, qui a passé les deux premières années de sa vie, en 1946-47, dans des camps de réfugiés juifs polonais en Allemagne, ne cesse de provoquer les polémiques en Israël. En 2008, il a publié Comment le peuple juif fut inventé [1], une étude cherchant à prouver que le récit sioniste qui a légitimé la création d’Israël trahirait la réalité.

Selon lui, l’histoire selon laquelle les juifs forment un peuple uni par une même
origine et possédant une histoire commune remontant aux temps bibliques est un mythe élaboré au 19° siècle. En réalité, le judaïsme aurait traversé les âges surtout du fait de conversions, parfois par tribus ou clans entiers.

« Les ancêtres de juifs ne sont pas “les Hébreux” »

« J’ai voulu expliquer que les ancêtres des juifs n’étaient pas « les Hébreux », de même que les ancêtres des Français ne sont pas « les Gaulois » », a expliqué vendredi 28 septembre Shlomo Sand devant une soixantaine de personnes réunis dans les locaux de l’Institut d’études et de recherches sur la Méditerranée et le Moyen Orient (iReMMO), qui jouxtent une des librairies de l’éditeur L’Harmattan, dans le 5° arrondissement de Paris. « Malheureusement, beaucoup d’Israéliens aujourd’hui croient qu’ils sont les descendants directs de David et de Salomon ».

Dans la même veine, Shlomo Sand vient de publier Comment la terre d’Israël fut inventée [2], un ouvrage qui remet en cause la vision messianique d’une terre promise à un peuple élu. Un sujet à nouveau très sensible, tant l’histoire est utilisée pour affirmer ou contester la légitimité des Israéliens ou des Palestiniens sur la même terre du Proche Orient.

« Le nationalisme de Herzl était très différent du nationalisme français »

« Herzl a eu une intuition juste quand il a senti à la fin du 19° siècle que les
Européens pourraient faire beaucoup de mal aux juifs
 », analyse ce professeur
d’histoire à l’université de Tel Aviv. « Il a voulu sauver les juifs, et comme il était très nationaliste, il a élaboré le projet de créer un État juif ».

« Son nationalisme était plutôt inspiré par celui qui se forgeait en Allemagne, sur une base ethno-biologique, ou en Pologne, en Ukraine, en Lituanie, sur une base ethno-religieuse », souligne l’historien. «  C’était très différent du nationalisme français, fondé sur l’idée de contrat entre les citoyens, et du nationalisme britannique. »

« Je récuse le sionisme du point de vue moral »

« Quant à moi, je récuse le sionisme, du point de vue moral, car il se concrétise au détriment d’autres » , prévient Shlomo Sand. « Les juifs ne sont pas venus en Palestine comme ils sont allés à New York ou à Paris, en voisins. Ils sont venus pour bâtir un État juif sur un territoire où l’écrasante majorité des habitants était non juive. En novembre 1917, selon les statistiques britanniques, il y avait 700 000 Arabes et 60 000 juifs en Palestine. Mais les puissances impérialistes comme l’Angleterre et la France ont fait comme s’il ne l’avait pas vu, comme si la terre était vide ».

« Je suis contre le concept de droit historique »

« Je ne nie pas qu’il y a toujours eu une affinité profonde, un lien religieux des juifs envers Jérusalem » , précise Shlomo Sand. « Mais je nie le droit historique des juifs sur la terre de Palestine parce que je suis contre le concept de droits historiques. De même, je n’accepte pas que les Serbes invoquent des droits historiques sur le Kosovo. Et si l’État d’Israël a finalement été créé, ce n’est pas comme fruit d’un droit historique. Sa base, c’est le malheur, c’est l’Europe qui a craché les juifs ».

« Le sionisme a créé deux peuples nouveaux »

« En revanche, je constate qu’il y a eu un processus historique au cours duquel le sionisme a réussi à créer un État avec une culture, une langue, une littérature, un cinéma, un théâtre israéliens », poursuit l’historien. « Le sionisme a créé un peuple nouveau, et même deux peuples nouveaux, car le peuple palestinien a été créé par la colonisation sioniste. »

« Les fondateurs du pays ont voulu qu’Israël soit une démocratie. L’est-il vraiment ? », s’interroge Shlomo Sand. « C’est un pays qui a une culture libérale. Il y a à Tel Aviv une jeunesse laïque, républicaine et démocratique, mais elle est minoritaire et Tel Aviv n’est pas représentatif d’Israël ».

« Israël appartient plus à Woody Allen qu’à mes étudiants arabes »

« Un État démocratique est toujours l’expression d’un rapport de force social mais il cherche aussi à refléter toute la communauté civique. Or dès le début, Israël n’a pas été l’État des Israéliens sans distinction mais l’État des juifs du monde entier. Donc il appartient à Woody Allen ou à Bernard-Henri Lévy plus qu’à mes étudiants arabes de Galilée qui parlent parfaitement l’hébreu et adorent le cinéma israélien ».

« Oui à un État refuge, mais pas un État des juifs du monde entier »

« L’Etat d’Israël ne peut-être à la fois démocratique et juif, car 25% de sa population n’est pas juive », assène cet ancien étudiant à Paris, qui rédigea un mémoire sur Jean Jaurès et une thèse sur le philosophe marxisant George Sorel. « Je suis bien sûr d’accord pour qu’Israël soit un État refuge pour les juifs persécutés pour des raisons ethniques ou religieuses. Mais je suis contre l’idée d’un État des juifs pour tout le “peuple” juif. Et je suis stupéfait quand des juifs vivant à New York ou Paris se permettent en plus de justifier la politique expansionniste d’Israël ».

« Contre le droit au retour des réfugiés palestiniens »

Partisan de la paix avec les Palestiniens, Shlomo Sand bute sur une difficulté morale et politique, la question des réfugiés. « Il n’y aura pas d’accord sans qu’Israël reconnaisse la “Nakba”, la “catastrophe” de l’expulsion des Palestiniens en 1948, ce qui enclenchera un processus d’indemnisation » prévient-il. « Mais tout comme, intellectuellement, je m’oppose au concept de droit au retour des juifs, je ne peux accepter la reconnaissance d’un droit au retour des réfugiés palestiniens en Israël. Car on ne peut à la fois reconnaître le droit à l’existence d’Israël et le droit au retour de 5 millions de réfugiés et descendants de réfugiés vivant à travers le monde. Ce serait la fin d’Israël ».

« Le rêve du retour n’est pas une solution politique »

« Je respecte le rêve du retour. Mais le rêve n’est pas une solution politique », insiste ce citoyen israélien. « Je trouve qu’il est aussi criminel d’apprendre aux petits Palestiniens des camps qu’un jour, ils reviendront à Haïfa ou à Jaffa, que d’apprendre aux petits judéo-Israéliens que la Nakba n’a jamais existé. Il faudra permettre le retour de quelques-uns, pour montrer qu’Israël accepte sa
responsabilité. Et pour les autres, Israël devra prendre la tête d’un vaste effort
d’indemnisation
 ».

« Mon rêve, deux États dans une confédération »

« Mon rêve, c’est deux États vivant au sein d’une confédération » , insiste Shlomo Sand. « D’abord, la création de l’État palestinien, avec Jérusalem capitale de deux États – ou alors le partage de la ville. Puis la création d’une confédération. Et un jour, la libre circulation ».

« Les Arabes de Galilée vont demander l’autodétermination »

« Mais mon rêve est en train de disparaître , s’alarme l’intellectuel. La colonisation se poursuit dans les territoires occupés et en Galilée, la partie nord d’Israël, la majorité arabe va un jour demander son autodétermination, comme le Kosovo vis-à-vis de la Serbie. Ce sera un acte démocratique mais qui pourrait déboucher sur une révolte. Avec le risque de massacres. »


« Deux best sellers en Israël »

L’analyse de Shlomo Sand est marginale en Israël. Mais ses livres créent le débat.

  • Comment le peuple juif fut inventé a été best-seller pendant 19 semaines et
  • Comment la terre d’Israël fut inventée, pendant 10 semaines souligne-t-il.

[1Fayard, 446 p., 23 €, ou en format poche, Champs Flammarion, 606 p., 12,20 €.

[2Flammarion, 365 p., 22,50 €.