Histoire coloniale et postcoloniale

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Ségolène Royal : la France doit regarder en face son histoire

mardi 6 février 2007, par la rédaction

Le conseiller spécial de la candidate socialiste à la présidence française Ségolène Royal, Jack Lang, a plaidé dimanche 4 février à Alger pour une « reconnaissance [par la France] des crimes commis par la colonisation » en Algérie, comme alternative aux « excuses » réclamées par Alger à Paris.
« La meilleure façon de s’excuser est de reconnaître la réalité des crimes qui ont été commis par la colonisation en Algérie de 1830 à 1962 », a déclaré M. Lang à l’AFP.

Vous trouverez plus bas le commentaire que Gilbert Meynier, historien de l’Algérie, nous a adressé à ce sujet.

[Première publication, le 5 février 2007,
complétée le 6 février 2007]

Les propos de Jack Lang sur les "crimes" commis par la France en Algérie suscitent la polémique

LEMONDE.FR avec AFP

Jack Lang a déclenché une polémique en plaidant, dimanche 4 février, pour une "reconnaissance [par la France] des crimes commis par la colonisation" en Algérie. "La meilleure façon de s’excuser est de reconnaître la réalité des crimes qui ont été commis par la colonisation en Algérie de 1830 à 1962", a déclaré le conseiller spécial de la candidate socialiste Ségolène Royal.

"Il faut réformer les manuels scolaires français (...) qui présentent une histoire idyllique du colonialisme" et "décoloniser les mentalités", a dit M. Lang, à l’issue d’une conférence donnée à Alger à l’invitation de l’Institut des études stratégiques globales. "Il y a un devoir de réparation historique" à l’égard de l’Algérie, a ajouté M. Lang, insistant sur la nécessité de "construire des relations exemplaires entre la France et l’Algérie".

"GRAVE IMPRUDENCE"

Premier à réagir, le candidat FN à la présidentielle, Jean-Marie Le Pen, a estimé que la France n’avait "bien sûr" pas d’excuses à présenter à l’Algérie, déclarant que la "repentance" lui "sortait par les yeux". "Je suis fier d’être Français, j’accepte l’histoire de la France, quelle qu’elle soit, malgré ses erreurs, malgré ses faiblesses, et aussi grâce tout de même" à son "apport exceptionnel", d’abord pour les Français, "et ensuite pour le monde", a-t-il ajouté, lors du "Grand Rendez-Vous Europe 1/TV5Monde/Le Parisien".

Même son de cloche chez François Bayrou, candidat de l’UDF à la présidentielle, qui a qualifié de "grave imprudence" les déclarations du socialiste Jack Lang. "Chaque fois qu’on essaie d’instruire le procès, en injuriant ou en insultant ceux qui ont donné leur vie", qui ont participé à "un effort dont je rappelle qu’il était l’effort de la République et spécialement de la gauche, on creuse à nouveau les blessures du pays", a-t-il estimé sur LCI.

"REGARDONS VERS L’AVANT"

Enfin, le ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a jugé que la France devait cesser de "battre sa coulpe". "Méfions-nous de la mauvaise conscience et de la repentance permanente. Tout cela est lié au raidissement de la mémoire, au souvenir nécessairement douloureux de la colonisation", a déclaré le ministre sur Europe 1. "Mais regardons vers l’avant. 74 % des Algériens ont moins de 25 ans. Il faudrait maintenant tourner une page et arriver à regarder l’Algérie comme un partenaire d’égal à égal", a poursuivi M. Douste-Blazy [1].

D’après Plantu (Le Monde, décembre 2005)

Les divergences entre Paris et Alger sur leur appréciation des effets de la colonisation en Algérie empêchent depuis 2005 la signature d’un traité de paix scellant leur réconciliation définitive. Alger demande notamment des "excuses" à la France pour les "crimes" commis en Algérie pendant la période coloniale (1830-1962), avant de signer ce traité voulu par les présidents Chirac et Bouteflika.

Jack Lang entre déclarations avisées et informations erronées

par Gilbert Meynier, historien de l’Algérie
Professeur émérite à l’université Nancy 2

A propos des déclarations de Jack Lang, je ne vois pas pourquoi l’Etat français, en effet, ne reconnaîtrait pas les responsablités étatiques françaises dans les traumatismes qui ont secoué l’Algérie lors de la conquête, puis pendant la domination coloniale, enfin, dans ce qui fut bien, côté français, la sale guerre de reconquête colonale de 1954-1962, et, côté algérien, la guerre de libération nationale. Là, Jack Lang a raison. Cela me paraîtrait une marque de courage politique français et ce serait une oeuvre de salubrité publique internationale. Etant entendu que, pour moi, les Pieds-Noirs et les Juifs d’Algérie ont été, à la fois, in situ, certes les agents, mais, in fine, aussi, les victimes du système colonial. Victimes certes bien moins nombreuses, mais victimes tout de même.

La seule chose qui m’étonne dans les propos de Jack Lang, c’est ce qu’il a dit sur la "vision idyllique" de la colonisation française portée par les manuels d’histoire français. Comme si l’on était à l’époque du Petit Lavisse. Manifestement Jack Lang n’a jamais regardé un manuel scolaire d’histoire français, ou alors il fait comme s’il n’en avait jamais regardé. Ces manuels ne sont peut-être pas parfaits, mais ils ne présentent en aucun cas cette "vision idyllique". Jack Lang (mon ancien collègue à l’université de Nancy...) serait-il un familier des propos de circonstance ? En tout cas, là, ce sont bien des propos de circonstance, prononcés qu’ils ont été à Alger ; et ils ne correspondent pas aux réalités de terrain que connaissent les gens qui ont enseigné et enseignent au jour le jour l’histoire en collège et en lycée. De ce point de vue, moi qui connais assez bien l’Italie, je peux affirmer que, là, en effet, les manuels d’histoire sont encore davantage installés dans une vision idyllique de la colonisation italienne. Cela n’a rien à voir avec les manuels français.

Il restera aussi, côté algérien, à faire le ménage côté histoire officielle et côté manuels d’histoire. Là il y aura du travail car ce sont assez globalement des caricatures d’histoire. Pour autant, je ne pense pas que la puissance publique française doive conditionner la reconnaissance des responsabilités françaises par un balayage devant sa porte du partenaire algérien. Elle doit le faire unilatéralement. Mais sans se priver, au besoin, de faire remarquer, aussi, qu’il y a beaucoup, beaucoup de ménage, aussi, à faire Outre-Méditerranée.

Lyon, le 6 février 2007

Gilbert Meynier

[1Le 5 mars 2003, à l’initiative de Philippe Douste-Blazy, alors député UMP, et de Jean Leonetti (UMP, Alpes-Maritimes), une centaine de députés UMP avaient déposé une proposition de loi comportant un seul article : « L’œuvre positive de l’ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française est publiquement reconnue. ».

Cette proposition de loi devait être reprise et développée dans les articles 1 et 4 de la loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ».

Pour plus de détails, voir, sur ce site : la genèse de la loi du 23 février 2005.