Histoire coloniale et postcoloniale

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Suzanne Citron : le choc indélébile de la guerre d’Algérie...

lundi 24 mars 2014, par nf

Historienne passionnée, enseignante au lycée puis à l’université de Villetaneuse, Suzanne Citron revient sur sa traversée du XXe siècle avec une posture de résistance et de combats sous l’Occupation et pendant la guerre d’Algérie. Son ouvrage de référence sur le mythe national a remis en question un regard historiographique positiviste identifiant la nation à l’État [1].

Une France des diversités et des multiples racines reste à inventer

[Entretien réalisé par Ixchel Delaporte
publié dans L’Humanité des 21, 22 et 23 mars 2014]


  • Vous êtes née le 15 juillet 1922. Dans votre livre Mes lignes de démarcation, vous racontez comment s’opère un premier choc avec la grande histoire, pour l’adolescente que vous étiez, à travers l’effondrement de juin 1940. Que symbolise cette date ?


Sur la plan personnel, ce fut en effet un choc inouï. J’ai été élevée dans le culte d’une France dreyfusarde et dans la mémoire de la Grande Guerre. Issue d’une famille bourgeoise juive avec des racines alsaciennes, parisiennes et portugaises, mes parents se désignaient comme français “israélites” participant d’une légitimité républicaine et patriotique fière d’elle-même. La croix de guerre de mon père m’évoquait une juste guerre cependant que pour ma mère tant de morts et de souffrances ne se justifiaient que parce que cette guerre serait “la der des ders”. J’ai vécu la débâcle de juin 40 comme un arrachement à mes interrogations d’adolescente de 18 ans et l’entrée dans un univers inattendu, déni des légitimités antérieures. Je retrouverai plus tard dans L’étrange défaite de Marc Bloch, l’écho de cette fin de monde ressentie à la vision des quais envahis de réfugiés de la gare de Bordeaux Saint-Jean, la honte de la capitulation et l’espoir ressurgi de Londres.

  • Après les rafles du Vel d’Hiv, vous quittez Paris pour Lyon avec votre mère et vos sœurs. Mais vous continuez vos études d’histoire, en participant à la résistance...

Entre juin 40 et juillet 42 c’est Vichy, l’Occupation, la France coupée en deux, mon père prisonnier en Allemagne, la bataille d’Angleterre, le statut des juifs, les premières rafles, deux cousins de ma mère arrêtés le 12 décembre 41, le port de l’étoile en juin 42, les dramatiques arrestations des 16-17 juillet. Avec ma sœur Janine nous passons la ligne de démarcation clandestinement à bicyclette le 15 août. À Lyon, occupée par les Allemands le 11 novembre, je poursuis mes études d’histoire tout en participant à des activités de résistance. À la fac Henri Marrou, mon professeur d’histoire ancienne, est l’un des animateurs des Cahiers du Témoignage chrétien.

  • Vous fréquentez aussi un milieu protestant ?

Oui. Paradoxalement, affrontée à tous ces problèmes, je me suis convertie à la foi chrétienne réformée et je découvre la Bible comme Parole de vérité que mon éducation par des parents juifs incroyants ne m’a pas fait connaître. À Lyon la fréquentation d’étudiants protestants – la “Fédé“ – et de l’Eglise réformée est une source d’enrichissement intellectuel. Un pasteur objecteur de conscience, Henri Roser, me fait découvrir les écrits de Karl Marx ! Après la Libération, je rencontrerai Paul Ricoeur, jeune professeur au collège du Chambon-sur-Lignon et participerai à l’effervescence intellectuelle et idéologique des années 45.
Parallèlement l’enseignement d’Henri Marrou m’éblouit. Ses saillies moqueuses me font entrevoir de façon critique le positivisme dominant dans le milieu historien français de l’époque.

  • Vous êtes arrêtée à Lyon par la Gestapo. Que s’est-il passé ?

Le 26 juin 1944, peu après le débarquement, allant voir une amie assistante sociale dans son bureau du Service d’aide aux immigrants je tombe sur une souricière de la Gestapo. Par chance je ne lui apportais pas de numéro clandestin du Témoignage chrétien, mais je suis retenue pour mon patronyme – Grumbach – et embarquée avec le reste du bureau jusqu’à la place Bellecour, siège de la Gestapo. Là, grâce à ma carte d’identité falsifiée – le nom de ma mère, Dreyfus, avait été maquillé – je serai considérée comme demi-juive, ce qui me sauvera de la dernière grande déportation de Drancy.

  • Vous avez pu tenir un journal lorsque vous étiez à Drancy. Comment avez-vous vécu cet internement ?

Après quelques jours d’internement à Lyon au fort Montluc je suis conduite par train spécial à Drancy où j’arrive le 3 juillet. J’en sortirai à la libération du camp. Avec deux autres filles connues dans le train et quelques garçons, nous formons dès les premiers jours un groupe solidaire de jeunes de vingt ans. Tous sauf moi étaient de parents étrangers. Dans mon journal, je décris la tension intérieure, l’incertitude. Nous ne savions rien de ce que recouvrait le mot déportation, sinon que l’on voyageait en wagons à bestiaux. Auschwitz était un mot inconnu. Tous mes camarades sauf une ont été déportés, un seul est revenu.
Il s’agit de la dernière grande déportation, celle du 31 juillet pour laquelle Brunner, le commandant du camp, fit amener à Drancy trois cents enfants de parents déjà déportés, qui avaient été recueillis dans des centres administrés par l’UGIF (Union générale des israélites de France), institution regroupant sous contrainte allemande les œuvres juives. Entassés 48 heures dans les blocs de départ, les enfants furent déportés avec leurs monitrices.

J’ai surtout écrit dans mon journal après ce 31 juillet. J’ai raconté la libération du camp le 17 août et comment j’ai ensuite assisté à la libération de Paris. Je voudrais souligner que contrairement à une sorte d’exclusive de la mémoire de la Shoah, je n’ai, pour ma part, jamais séparé la persécution juive du devenir de la France. C’était intrinsèquement lié. Je vivais mon histoire juive dans une histoire qui la dépassait, celle de la France et celle de la lutte pour l’anéantissement du nazisme.

  • Un deuxième séisme intérieur intervient avec la découverte du colonialisme. Une histoire de France qui, expliquez-vous, vous a été cachée. Comment avez-vous pris conscience de cette dimension ?

La découverte du colonialisme est essentielle dans ma distanciation critique de l’histoire de France et la révélation d’occultations dans le récit républicain traditionnel. J’apprends d’abord les répressions des années 30 en Indochine parallèlement aux origines de la guerre, un non dit dans les journaux de l’époque. Dans le milieu protestant j’entends parler de la terrible tuerie de 1947 à Madagascar ignorée du public. Le livre (interdit) de Francis et Colette Jeanson, « l’Algérie hors la loi » publié en 1955, révèle les enfumades du général Bugeaud à la professeure agrégée que j’étais. On m’a donc menti sur l’histoire de France. Je comprends bientôt que les pouvoirs spéciaux accordés au gouvernement Guy Mollet le 12 mars 1956 par la Gauche toute entière, communistes compris, sont le paravent d’un système de torture rappelant la Gestapo.
La guerre d’Algérie, c’est donc la République qui torture au nom de la France une et indivisible de Dunkerque à Tamanrasset. Mon image de la République, préservée par la Résistance, s’effondre.

  • Vous avez ensuite beaucoup critiqué les méthodes d’enseignement, la pédagogie mais aussi les programmes eux-mêmes. Quel cheminement vous amène à produire cette vision distanciée de l’école française ?

J’étais une ancienne “bonne élève” et une militante convaincue de l’école publique. En 1959 la scolarité obligatoire est prolongée jusqu’à 16 ans. Mais je découvre comme parent et comme enseignante que cette école a bien des défauts : surcharge des programmes, enfermement des enseignants dans leur discipline, méfaits du système de notation, rigidités administratives. Les années 1960, voient une floraison de revues pédagogiques et d’ouvrages traitant de l’école. La société française est traversée d’interrogations : en mars 1968 un grand colloque réunit à Amiens 600 participants “pour une école nouvelle”. On a oublié aujourd’hui les remises en question de mai 68 que j’ai moi-même expérimentées dans mon lycée d’Enghien : des élèves et des professeurs réinventaient l’enseignement dans leurs “livres blancs”. Mais, pour toutes sortes de raisons, grandes furent les déceptions immédiates, ce qui m’incita à écrire mon premier livre L’Ecole bloquée (1971).

  • Votre rapport à l’histoire devient progressivement critique. En 1987, vous écrivez le Mythe national, l’histoire de France en question, devenu un ouvrage de référence. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de décortiquer les fondements d’un roman national ?

Ce livre est l’aboutissement de longues réflexions et de nombreuses lectures. Il y a d’abord le choc indélébile de la guerre d’Algérie, la Raison d’Etat républicaine qui censure l’information sur les tortures. Je puise dans de nouvelles histoires de France, dans des travaux étrangers les outils d’une déconstruction critique du petit Lavisse. Je décortique la façon dont les historiens libéraux et républicains du XIXème siècle imprégnés de la Révolution française, ont identifié la Nation à l’Etat et construit le récit d’une France toujours déjà là qui légitimait l’Etat même dans ses crimes. Disposant d’annales dynastiques qui débutaient avec Clovis, ces historiens leur ont rabouté en amont un peuple souche gaulois et couturé en aval l’inattendu de la Révolution. L’école républicaine a nationalisé les petits Français bretons, corses, basques, antillais, juifs… par ce récit d’une commune origine gauloise, d’une chaîne de grands souverains débutant avec Clovis et Charlemagne, d’une Révolution célébrée comme un avènement messianique.

  • Mais ce roman national ne continue-t-il pas à se transmettre intact encore aujourd’hui ?

Il n’a en effet jamais été véritablement déprogrammé. Certes d’importants travaux novateurs sont publiés. Mais les journalistes et le public se réfèrent aux souvenirs d’école primaire dès qu’il s’agit d’histoire de France et le récit scolaire demeure enfermé dans sa linéarité du 19ème siècle. La grande majorité des responsables politiques, de droite comme de gauche, ont une conception positiviste de l’histoire qui fétichise l’ancien récit comme socle indestructible de la nation.

  • Vous avez un regard très critique sur les lieux de mémoire. Pourquoi ?

J’ai beaucoup espéré des historiens des Annales lors de ma quête critique du Mythe national. Dans son entreprise des Lieux de mémoire, Pierre Nora, qui bénéficiait d’un grand pouvoir médiatique, s’est voulu l’initiateur d’un regard patrimonial sur le passé. Mais dans cette histoire de France au second degré, il a maintenu en filigrane le récit du 19ème siècle et n’a pas recomposé le passé d’une France marquée par la honte de Vichy, les séquelles de la guerre d’Algérie et profondément renouvelée par les immigrations postcoloniales.

  • Nous assistons à un retour des conservatismes et à une propagation des idées du Front national. En tant que résistante et historienne, quelle serait d’après vous la meilleurs manière de combattre ces thèses ?

Le savoir faire de Marine Le Pen dans son entreprise de “dédiabolisation“ consiste en la manière dont, avec le support des media, elle s’est appropriée et utilise le vocabulaire politique commun en le détournant : nation, Etat, République, laïcité. Face à cette emprise le discours antifasciste des années trente et le front républicain de 2002 s’avèrent inefficaces. Du P.S. à Mélenchon on n’a jamais autant brandi la République. Mais cette invocation quasi religieuse d’une République au dessus de tout soupçon sous le manteau d’une bonne conscience de Gauche (ou de droite), n’est pas la bonne méthode. La désaffection pour les gouvernants conforte l’impact démagogique du discours passéiste de Marine Le Pen. Débusquer le totalitarisme masqué du Front national derrière son autolégitimation arrogante, exige de ses adversaires par delà l’incantation des mots la refondation des choses : l’exemplarité éthique et civique des gouvernants et la simplification du train de vie de l’Etat, une administration proche des gens, une école ouverte à tous les talents, des débats constructifs entre adversaires politiques. Face au projet d’une nation maurassienne clôturée dans ses frontières et nourrie de roman national, une France des diversités et des multiples racines est à inventer, morceau d’humanité, bribe d’Europe, présage d’avenir.

Suzanne Citron



[1Deux livres de Suzanne Citron :

  • Le Mythe national, l’histoire de France revisitée, 1ère édition 1997. Réédition avec une nouvelle préface, mars 2008, 352 pages, 11.90 €, éd. de l’Atelier.
  • Mes lignes de démarcation, avril 2003, 374 p., 20.28 €, éd Syllepse.