Histoire coloniale et postcoloniale

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Suzanne Citron : “une subjectivité négatrice de l’histoire”

samedi 4 août 2012, par nf

L’historienne Suzanne Citron répond ci-dessous aux “arguties sémantiques” des quelques “notables de la politique” – Henri Guaino, Jean-Pierre Chevènement et Bruno Le Maire – qui ont critiqué le discours prononcé par François Hollande le 22 juillet 2012, à l’occasion du 70e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv.

Cette tribune de l’auteure de Mes Lignes de démarcation » (Syllepse 2003) a été initialement publiée dans Libération le 31 juillet 2012.

“Henri Guaino : une subjectivité négatrice de l’histoire”,
par Suzanne Citron

« Ma France, elle n’était pas à Vichy, elle était à Londres depuis le 18 juin. Il n’a pas parlé au nom de la France que j’aime », a déclaré Henri Guaino, en réplique au discours de François Hollande commémorant la rafle des 16 et 17 juillet 1942.

Comme historienne, mais surtout en mémoire de ce que j’ai vécu dans ma vingtième année, j’ai ressenti l’envie d’une réponse à Henri Guaino. Verra-t-on surgir un nouveau genre de négationnisme, au nom des subjectivités et des ego de quelques notables de la politique ? Les propos de M. Guaino, opposant « sa » France au constat de faits historiques avérés, et à sa suite ceux de Bruno Le Maire ou de Jean-Pierre Chevènement, ergotant au nom de distinctions sémantiques floues sur la nation et l’Etat, pourraient en effet s’apparenter à une sorte de néo-négationnisme de l’existence matérielle de la France de Vichy. Aucun de ces déclarants n’a mentionné la phrase clé du discours de M. Hollande. « La vérité, c’est que la police française, sur la base de listes qui avaient été établies, s’est chargée d’arrêter des milliers d’enfants et de familles. […] La gendarmerie les a escortés jusqu’aux camps d’internement […]. La vérité, elle est dure, elle est cruelle, c’est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l’ensemble de cette opération. La vérité, c’est que le crime fut commis en France par la France. »

Par pur opportunisme d’opposants, Henri Guaino et Bruno Le Maire ont éludé également l’importance historique des mots de Jacques Chirac reconnaissant que « la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ».

En opposant sa France à celle de Vichy, Henri Guaino, du reste, conteste ses propres affirmations lorsque, le 9 mars 2007, à Caen, il faisait dire au candidat Sarkozy : « Ce que je sais, c’est qu’il n’y a qu’une histoire de France et non pas deux, parce qu’il n’y a qu’une seule France. » Mais le négationnisme affleurait puisque, dans le même discours, le candidat récusait toute participation à la solution finale : « La France n’a jamais cédé à la tentation totalitaire. Elle n’a jamais exterminé un peuple. Elle n’a pas inventé la solution finale, elle n’a pas commis de crime contre l’humanité ni de génocide. »

Quant à Bruno Le Maire, il assène : « On confond la France et l’Etat français et je le regrette. […]. Il aurait été plus juste de dire que la rafle a été organisée par l’Etat de Vichy et pas par la France. » Pour le député de l’Eure, la rafle du Vél d’Hiv restera une « tache noire dont l’Etat français est responsable » mais « pas la France comme nation ». Ce brillant produit des grandes écoles pourrait se rafraîchir la mémoire en se replongeant un instant dans l’Etrange Défaite de Marc Bloch. Moins péremptoire dans ses distinguos, il se demanderait alors si, entre l’exode aveugle des foules, la débandade des armées, l’abandon des ministères parisiens, le gouvernement en errance, les comploteurs autour de Pétain ce n’était pas la France entière qui était plongée dans le chaos.

Quand toute une administration fait allégeance, quand tous les magistrats sauf un acceptent de prêter serment, quand la majorité des députés de la Chambre élue en 1936 (hormis ceux partis sur le Massilia) votent les pleins pouvoirs à Pétain, s’agit-il de la France ou de l’Etat et peut-on exonérer la nation de s’être fourvoyée, sans parler des foules qui, jusqu’en juin 1944, se pressaient pour accueillir « le maréchal » ?

On ne devrait, au contraire, jamais oublier que, en juin 1940 et jusqu’à l’occupation de la France entière, ils ne furent qu’une poignée autour de « la France libre » de De Gaulle à Londres et dans les premiers groupements de résistance. En face, une « France » de Vichy a existé réellement avec ses dénaturalisations, son statut des Juifs, ses camps de jeunesse, sa milice en béret basque, le portrait de Pétain dans les écoles, l’hymne au maréchal, la propagande anti-anglaise, la chasse aux « terroristes », les dénonciations…

Les arguties sémantiques sur la responsabilité ou non de « la France » dans la rafle du Vél d’Hiv et dans la solution finale sont en réalité forcloses depuis le discours fondateur de Chirac. Elles ne tiennent aujourd’hui que de la polémique politicienne et du désaveu implicite des fortes paroles de 1995. En prétendant à tout prix gommer les quatre années d’une France de Vichy et donc de ses prémices dans la IIIe République, on élude toute réflexion critique sur les menaces dans le présent d’un toujours possible basculement dans une horreur inattendue.

La complexité et la polysémie du mot France devraient donc être analysées. La multiplicité contradictoire de son emploi par les gouvernants comme par les citoyens doit être reconnue : tantôt Etat, tantôt nation, tantôt essence sacralisée, tantôt le tout à la fois. Mais la transmission d’une histoire officielle construite sur l’idée d’une nation essentialisée confondue avec l’extension d’un pouvoir monarchique légitimé par la raison d’Etat – et sublimée dans le postulat d’une République une et indivisible au-dessus de tout soupçon – ne fait qu’entériner les faux débats sémiologiques au gré des subjectivités de chacun.

Pour la France, la rafle du 16 juillet marque la mise en œuvre décisive du génocide des Juifs européens voulu par les nazis. Sa commémoration ne pourrait-elle être l’occasion de la fin des arguties et d’une réflexion apaisée sur les fondamentaux de l’histoire transmise ?

Suzanne Citron