Tchétchénie : la guerre


article de la rubrique international
date de publication : juillet 2003



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(Le Monde - 24 mars 2003)

L’"ami" Poutine

[ LE MONDE | éditorial du 03.06.03 ]

Rarement, sans doute, le cynisme l’aura emporté aussi crûment et l’absence de scrupules aura-t-elle été aussi ouvertement affichée : la manière dont les Etats-Unis et l’Union européenne viennent de traiter la Russie de Vladimir Poutine restera comme un modèle de realpolitik. Le président russe peut se féliciter de la fête grandiose qu’il a organisée les samedi 31 mai et dimanche 1er juin aux bords de la Neva pour célébrer le tricentenaire de Saint-Pétersbourg. Invités de marque, parmi d’autres, le président George W. Bush et les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union l’ont adoubé comme un pair qui devait être reçu sans réserves ce lundi au G8 d’Evian.

M. Bush, qui évoquait avec des trémolos dans la voix les monstrueuses violations des droits de l’homme perpétrées par Saddam Hussein, salue en M. Poutine un "bon ami" ; le chef de l’Etat russe est pardonné pour avoir osé s’opposer à Washington dans l’affaire irakienne. M. Bush oublie que les forces armées de son "ami" commettent depuis des années en Tchétchénie ce que toutes les organisations de défense des droits de l’homme - y compris russes - qualifient de "crimes de guerre" à grande échelle. M. Bush oublie que les mêmes forces armées infligent au peuple tchétchène un traitement de même nature que celui que le régime de Saddam Hussein appliqua aux Kurdes d’Irak. Mais sans doute l’indignation de la Maison Blanche est-elle à géométrie variable : à vif quand cela sert les intérêts de la politique américaine ; inexistante quand il en va autrement.

Dans un communiqué commun russo-européen, confirmant un "partenariat stratégique" entre les deux parties, l’Union européenne approuve l’ersatz de processus politique que Moscou aurait enclenché en Tchétchénie. Il s’agit du référendum organisé en mars dans la petite République caucasienne, que la presse russe s’est refusée à prendre au sérieux, tant l’affaire lui a rappelé l’ère soviétique... Jacques Chirac, inaugurant l’Académie polaire à Saint-Pétersbourg, a jugé que cette institution "met la Russie au premier rang des démocraties, pour le respect dû aux peuples premiers, pour le dialogue des cultures et tout simplement pour le respect de l’autre". Il a ajouté : "C’est un message très fort adressé aux démocraties du monde, qui ne l’ont pas entendu." Un peu sourds, les Tchétchènes non plus "ne l’ont pas entendu" et doivent regretter de ne pas figurer parmi les "peuples premiers".

Le raisonnement avancé par les Américains et les Européens est le suivant : nous savons bien les atrocités dont les Tchétchènes sont victimes, mais notre relation avec un pays aussi important que la Russie ne peut pas être l’otage de la situation en Tchétchénie. On peut admettre une partie de ce raisonnement et ne pas comprendre, pour autant, tant d’obséquieuse complaisance à l’égard de Moscou, ce déni de réalité, cette renonciation à exercer toute pression sur M. Poutine. Tout cela depuis trop longtemps et pour un résultat nul : la guerre se poursuit en Tchétchénie, et le malheur avec.

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L’autre guerre

[ LE MONDE | éditorial du 24.03.03 ]

Alors que les forces de la coalition anglo-américaine foncent vers Bagdad, un des principaux représentants du "camp de la paix" poursuit depuis plus de trois ans, en Tchétchénie, une autre guerre. Sans être inquiété. Dans l’indifférence, voire avec l’approbation de ses pairs du monde occidental, qui ne trouvent rien à redire à la répression féroce exercée à l’encontre d’un petit peuple musulman du Caucase.

Il est vrai que Vladimir Poutine est, depuis le 11 septembre 2001, membre à part entière de la coalition antiterroriste. Le président George W. Bush, qui se fait fort de libérer les Irakiens du joug de Saddam Hussein, a admis l’amalgame fait par le pouvoir russe entre les indépendantistes tchétchènes du président Aslan Maskhadov, élu démocratiquement en 1992, et les fondamentalistes islamistes, émules de Ben Laden. Tony Blair, qui parle volontiers d’un nouvel internationalisme des droits de l’homme, n’est pas plus regardant sur la Tchétchénie que son ami Poutine.

Défenseur de la "légalité internationale" contre une "guerre illégale" en Irak, Jacques Chirac s’accommode du soutien de Vladimir Poutine, qui n’est pourtant pas aussi attaché au droit quand il s’agit d’utiliser la guerre pour arriver au pouvoir et s’y maintenir.

Quant aux foules qui manifestent dans les capitales européennes pour dénoncer l’opération "Liberté de l’Irak", elles étaient étrangement absentes, il y a quelques années, quand Grozny était écrasée sous les bombes.

La guerre en Tchétchénie dure depuis dix ans avec une brève interruption de 1996 à 1999. Elle a fait plus de 200 000 morts et plus de 150 000 réfugiés. 35 000 soldats russes occupent toujours cette petite République dont la population ne dépasse pas actuellement 500 000 personnes. Les affrontements entre forces russes et combattants indépendantistes sont devenus sporadiques. La répression a pris d’autres formes avec les "escadrons de la mort", émanation du pouvoir central, qui enlèvent les jeunes susceptibles de devenir des boïviki - combattants - et qui tirent même sur les milices tchétchènes officiellement prorusses.

Quel sens peut avoir, dans ces conditions, le référendum organisé dimanche 23 mars en Tchétchénie sur un projet de nouvelle Constitution ? Selon M. Poutine, soucieux de son image internationale, ce devrait être le début de ce "processus de règlement politique" que lui réclament timidement les Occidentaux. Ne seront dupes que ceux qui le voudront bien. Ce n’est pas le cas, au moins, du Conseil de l’Europe. Celui-ci a refusé d’envoyer des observateurs en Tchétchénie pour ne pas cautionner une consultation qui, dans les conditions de l’état de guerre, ne peut être qu’une farce.

Les Tchétchènes qui se sont rendus aux urnes ont moins voté pour une Constitution octroyée par Moscou que pour la paix. Mais celle-ci ne sera pas possible aussi longtemps que le Kremlin refusera de négocier avec les vrais représentants du peuple tchétchène.

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Lettre ouverte de la FIDH et de la LDH
à Monsieur Jacques Chirac, Président de la République française

Paris, le 7 février 2003

Monsieur le Président de la République,

Vous recevez à Paris le 10 février 2003 Monsieur Vladimir Poutine, Président de la République de Russie.

En novembre 2000, vous aviez assuré la FIDH de la « vigilance continue » de la France « sur le dossier douloureux » de la Tchétchénie ayant « pleinement conscience des conditions éprouvantes qui prévalent dans le Caucase Nord ». Vous aviez aussi rappelé les positions défendues par la France auprès des autorités russes lors de réunions bilatérales et multilatérales : « respect des engagements souscrits par la Russie, notamment dans le cadre de l’OSCE et du Conseil de l’Europe, priorité à l’action humanitaire ; nécessité et urgence d’une solution politique, seule à même de permettre un règlement durable de la crise ».

Depuis lors la situation des droits de l’Homme en Tchétchènie n’a eu de cesse de se dégrader et la FIDH a qualifié de crimes contre l’humanité les pratiques des services russes placés sous l’autorité directe de votre homologue.

La population est en effet quotidiennement soumise à des actes de violence indiscriminés qui continuent d’être principalement le fait des forces armées et du FSB, notamment lors d’opérations de "nettoyage". Celles-ci relèvent de véritables opérations punitives visant l’ensemble de la population civile : encerclement par les blindés, déploiement massif de militaires, arrestations de la population masculine, interrogatoires durant lesquels le recours aux mauvais traitements et à la torture est la règle. La systématisation du racket et des demandes de rançons par les militaires pour libérer les civils arrêtés est devenue l’une des caractéristiques majeures de cette guerre, et sans doute une des causes de l’intérêt que trouvent les militaires à la poursuite de cette guerre.

Ces violations continuent d’être pratiquées en totale impunité. L’absence patente de volonté du pouvoir russe de sanctionner les auteurs de violation des droits de l’Homme contrairement aux intentions proclamées, est apparue avec encore plus de cynisme lorsque le Colonel Boudanov, auteur du viol et du meurtre d’une jeune fille tchétchène, seul officier supérieur à avoir été jugé, a été acquitté, après deux ans d’un procès dilatoire. Le 31 décembre 2002, au terme d’une quatrième expertise psychiatrique, il a été déclaré pénalement irresponsable du meurtre pour cause de troubles mentaux.

Cette situation dénoncée dans nos rapports d’enquêtes publiés conjointement avec l’organisation russe Mémorial ont été confirmés récemment par le Comité contre la torture de l’ONU. En outre, la décision de la CEDH rendue publique le 16 janvier 2003 qui pour la première fois déclare recevables des plaintes contre la Russie émanant de victimes des forces fédérales dans le conflit tchétchène sont une première reconnaissance de l’impossibilité d’obtenir justice sur le territoire national.

Mais peut-être les victimes de ces pratiques sont-elles des terroristes, auquel cas, conformément à une doctrine qui n’est malheureusement plus l’apanage du seul V. Poutine, l’annihilement doit être la règle, quel qu’en soit le prix à payer par les populations civiles..

En outre, la guerre se poursuit toujours à huis-clos. L’accès des ONG internationales et des médias indépendants au territoire tchétchène n’est toujours pas libre, étant soumis à l’autorisation de l’administration tchétchène désignée par les autorités russes et à la bonne volonté des pouvoirs militaires. Les enlèvements de représentants de la société civile se sont multipliés depuis l’été 2002, sans qu’aucune information n’ait été donnée sur le sort par exemple d’un collaborateur de MSF Hollande et d’un membre d’une ONG russe. De plus, en janvier 2003, plusieurs ONG tchétchènes, seules à pouvoir fournir une information différente de l’information officielle, ont vu leurs sites internet menacés et l’un d’entre eux effectivement fermé le 21 janvier.

Aux demandes répétées de négociations de la part des autorités tchétchènes démocratiquement élues, le pouvoir russe répond par une fin de non recevoir et tente de faire croire à l’avancée d’une solution politique. En témoigne l’organisation le 23 mars 2003 d’un référendum destiné à doter la république tchétchène d’une nouvelle Constitution. Toute tentative de solution politique rejetant a priori la partie adverse est vouée à l’échec, comme l’ont dénoncé plusieurs personnalités russes importantes. Le précédent des élections truquées de 1995 (élection du leader pro russe D. Zavgaev) et le résultat hautement fantaisiste du recensement de l’automne 2002 (plus d’un million d’habitants recensés alors que toutes les évaluations parlaient de 500 à 600 000 personnes) laissent planer les plus forts doutes quant à la validité d’un scrutin qui ne sera l’objet d’aucune observation internationale. Dans ces conditions et alors qu’il ne peut y avoir de solution au conflit tchétchène sans des négociations entre les parties en conflits, le discours sur la normalisation des autorités russes n’est qu’un leurre grossier et scandaleux.

La FIDH et la LDH ne peuvent qu’exprimer leur indignation au regard du comportement de la communauté internationale qui, de sacrifier à des raisons d’Etat dites impératives l’indispensable critique publique de la responsabilité criminelle du président Poutine, relève de la duplicité sinon de la complicité.

Monsieur le Président,

Nous voulons croire que la politique étrangère de la France dans le domaine des droits de l’Homme, fondée sur le respect du droit international et des normes universelles qu’il édicte, vise à mettre un terme également à tous les crimes contre l’humanité commis à ceux commis en Russie.

Aussi, nous vous demandons d’aborder avec franchise et détermination la situation des droits de l’Homme en Tchétchénie avec votre homologue russe lors de sa prochaine visite, en exprimant clairement les préoccupations de la France, que déjà vous nous disiez partager en novembre 2000.

Nous espérons en outre que la France, à l’occasion de la prochaine session de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU jouera, au sein de cette enceinte de concert avec ses partenaires européens un rôle déterminant pour emporter l’adoption d’une résolution de cette instance exigeant l’arrêt des violations des droits de l’Homme perpétrées contre la population civile et l’accès à la Tchétchénie des mécanismes d’enquêtes de l’ONU, des ONG et des médias indépendants.

Veuillez recevoir Monsieur le Président, l’expression de notre plus haute considération.

Sidiki Kaba - Président de la FIDH Michel Tubiana - Président de la LDH

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La manière Poutine

[ éditorial du Monde du 14 novembre 2002 ]

Pas d’hypocrisie : ceux qui découvrent la manière de Vladimir Poutine, pour s’en choquer, sont ceux qui ne veulent ni voir ni entendre - et depuis trop longtemps. Ils ne veulent pas voir ce qui se passe en Tchétchénie ; ils ne veulent pas entendre ce que disent quelques rares élus, journalistes et défenseurs des droits de l’homme russes. Ils pratiquent la politique de l’autruche. Ils fantasment un interlocuteur russe qui n’aurait, à l’en croire et à les en croire, d’autre souci que de faire de la Russie un grand pays occidental. Aucun rappel à la réalité de Vladimir Poutine, à sa vraie nature, policière, avant tout policière, ne paraît suffisant.

La dernière en date des explosions d’humeur du chef du Kremlin - il a du mal à garder l’image de calme et de sérénité qu’il semble affectionner - est pourtant riche d’enseignements. M. Poutine répondait à la question d’un de nos collaborateurs sur la Tchétchénie, lors du dernier sommet entre l’Union européenne et la Russie. Il y eut deux temps. D’abord, l’habituelle - et mensongère parce que tellement partielle et partiale - assimilation de la guerre coloniale que la Russie mène en Tchétchénie avec la lutte contre le terrorisme islamiste. Ensuite, la touche raciste empreinte d’une invraisemblable vulgarité pour un chef d’Etat s’exprimant en public dans une capitale dont il était l’hôte : "Si vous voulez devenir islamiste radical et êtes prêt à vous faire circoncire [comme le font les musulmans] je vous invite à Moscou (...) et je vous recommande de pratiquer cette opération de façon que rien ne repousse."

La vraie leçon de ce propos ne sera pas tirée par ceux qui devraient en être les destinataires : les dirigeants occidentaux, à commencer par le président George W. Bush. Il a entériné le discours du Kremlin sur la Tchétchénie. Il a accepté ce gros mensonge d’Etat russe, qui ferait de tous les combattants tchétchènes des terroristes islamistes en guerre contre la chrétienté - raccourci inacceptable même s’il y a bel et bien des terroristes islamistes parmi eux. M. Bush ratifie l’équation poutinienne : la guerre en Tchétchénie fait partie de la guerre contre Al-Qaida. Les collègues européens de M. Bush, à commencer par Jacques Chirac, manifestent autant de complaisance avec cette tromperie.

Ce faisant, ils minent la cause de la lutte contre le terrorisme. Car si le terrorisme consiste à s’en prendre à des populations civiles à des fins politiques, alors les atrocités perpétrées par l’armée russe en Tchétchénie - enlèvements contre rançons, bombardements aveugles, tortures, camps de filtration, etc. - rentrent bel et bien dans la catégorie terrorisme de masse. Ne pas le reconnaître, alors qu’on le sait, ne pas le dire, quand tous les témoignages l’attestent, c’est délégitimer la lutte contre le terrorisme en ne stigmatisant que celui qui convient politiquement, pour l’heure et pour les circonstances.

Sélectif, le discours occidental sur le terrorisme perd de sa crédibilité, notamment là où il devrait compter : dans le monde musulman.

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Le 23 février 2000, nous avons diffusé dans la presse locale le communiqué suivant :

Tchétchénie : Plus que jamais, réagir !

23 Février 1944, les Tchétchènes sont déportés par Staline.

23 Février 2000, Grozny est rasée.

Les forces russes font régner l’ordre militaire sur la Tchétchénie et continuent répression et massacre de civils, destructions des villes et villages. Médecins, journalistes, civils sont envoyés dans les camps de filtration où l’on torture et exécute. Plus de 200.000 réfugiés sont bloqués en Ingouchie dans des conditions catastrophiques.

Nous demandons :

- l’arrêt de tous bombardements, tirs d’artillerie et " nettoyages " ;
- un cessez-le-feu immédiat prévoyant le retrait des forces armées fédérales sous contrôle international et la reprise des négociations politiques ;
- la protection des civils et l’accès libre aux organisations humanitaires jusque dans Grozny ;
- la mise en place d’un Tribunal International pour juger des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

Le gouvernement français, l’Union Européenne, le Conseil de Sécurité de l’O.N.U. doivent faire pression sur le gouvernement russe pour ces objectifs.


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