Thierry Le Bars et Claude Liauzu : Les insultes d’un ministre de la République


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date de publication : jeudi 12 mai 2005


Dans un article paru dans Le Monde du 12 mai 2005, Thierry Le Bars et Claude Liauzu répondent à Hamlaoui Mekachera "Colonisation : réconcilier les mémoires".

A la négation par des Algériens des crimes du FLN répond, ici, un mouvement de normalisation des thèses colonialistes, sous couvert de « devoir de mémoire ».


Hamlaoui Mekachera, ministre délégué aux anciens combattants, a fustigé dans Le Monde ( « Colonisation : réconcilier les mémoires », 7-8 mai) ceux qui dénoncent la loi du 23 février 2005 - dénonciation dont nous sommes en partie à l’origine. Selon le ministre, « certains mouvements », en « s’emparant de façon simpliste » de cette loi, « prétendent que le Parlement voudrait instaurer rien moins qu’une histoire officielle ».

En écrivant cela, on laisse entendre qu’il pourrait s’agir de mouvements peu recommandables. Parmi eux figurent, notamment, la Ligue des droits de l’homme et la Licra. Chacun appréciera. De plus, en décidant que les « programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » (article 4, alinéa 2, de la loi), le Parlement a effectivement instauré une histoire officielle, et il n’y a rien de « simpliste » à le dire.

Sur le fond, M. Mekachera nous propose une interprétation lénifiante de cet alinéa. A son sens, le législateur entendrait simplement proclamer qu’à côté de ses aspects négatifs la colonisation a eu des aspects positifs qui ne doivent pas être occultés. Si tel était le cas, pourquoi la loi ne dit-elle pas que les programmes doivent « traiter également des aspects positifs » de ce que fut la présence française outre-mer ? Si les mots ont encore un sens, « reconnaître » n’est pas synonyme de « traiter de », comme le « rôle positif » n’est pas synonyme des « aspects positifs ». Dire qu’il faut « reconnaître le rôle positif » de la colonisation par la France signifie bien qu’il faut admettre que ce rôle a été positif !

M. Mekachera tient également des propos inexacts lorsqu’il affirme que, « nulle part, on ne voit l’esquisse d’instructions données aux historiens ou aux enseignants ». N’est-ce pas donner des instructions aux professeurs que d’ordonner que les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer ?

Il ajoute que « diffuser une histoire homologuée en classe serait stupide et n’a jusqu’à présent été réalisé sur notre continent que par les régimes totalitaires ». C’est justement pourquoi nous dénonçons un article 4 à la fois stupide et dangereux pour la démocratie et qui, de surcroît, porte atteinte à la neutralité et à la déontologie des enseignants.

Pour finir, le ministre ne voit « vraiment pas au nom de quoi les représentants de la nation ne pourraient pas s’exprimer sur ces sujets qui devraient être réservés à des spécialistes plus ou moins autoproclamés ». Que les représentants des citoyens s’expriment, c’est leur droit. Mais il ne leur appartient pas de définir le contenu des programmes scolaires. Cette mission relève du seul pouvoir réglementaire.

Afin d’éclairer monsieur le ministre délégué, nous lui suggérons la lecture des articles 34 et 37 de la Constitution qui définissent les rôles respectifs du législateur et du pouvoir réglementaire.

Quant aux propos insultants tenus par un ministre de la République envers ceux qu’il appelle « des spécialistes plus ou moins autoproclamés », ils illustrent la dégradation du niveau de la classe politique de notre pays. Les personnes visées sont, en réalité, des pétitionnaires représentatifs de nos professions, des chercheurs dont les travaux sont soumis à des règles d’évaluation, des intellectuels connus et des enseignants recrutés sur concours.

Notre société est traversée par des guerres de mémoires, alors que les plaies ne sont pas refermées. Aux massacres de Sétif, on oppose ceux d’Oran. Aux atrocités du FLN, on oppose les crimes de l’OAS et la torture pratiquée par l’armée française. Quand on évoque le sort épouvantable des harkis restés en Algérie après l’indépendance, les uns oublient que la France les y a abandonnés sans armes, les autres que ce sont des Algériens qui les ont suppliciés.

A la négation par des Algériens des crimes du FLN répond, ici, un mouvement de normalisation des thèses colonialistes, sous couvert de « devoir de mémoire ».

L’édification de monuments commémoratifs à la gloire de l’OAS dans plusieurs villes - prochainement à Marignane - en témoigne. L’article 4 de la loi du 23 février va dans le même sens. Son article 13 permet même l’indemnisation des anciens de l’OAS qui, du fait de leur condamnation, ont dû autrefois cesser leur activité professionnelle ! Quelle image de la France veut-on donner à l’étranger, notamment dans des pays indépendants depuis un demi-siècle ?

Elément aggravant : un renforcement du politique dans la définition des programmes scolaires se met en place. Etablis, jusqu’à présent, après avis du Conseil national des programmes, composé de personnalités qualifiées nommées par le ministre de l’éducation, en particulier de représentants des enseignants, ils seront bientôt élaborés après avis du Haut Conseil de l’éducation, composé de personnalités nommées par le président de la République, les présidents des deux Assemblées et celui du Conseil économique et social (loi du 24 avril d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, article 14). Si nous n’y prenons garde, l’enseignement du rôle positif de la colonisation sera bientôt une réalité dans nos écoles.

Il est urgent d’abroger l’article 4. François Fillon, ministre de l’éducation nationale, gardera-t-il le silence sur ces problèmes qui inquiètent enseignants, parents et élèves ?


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