Histoire coloniale et postcoloniale

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Uri Avnery : “la vraie Naqba”

dimanche 14 juin 2015

« Selon la version arabe, les Juifs sont venus de nulle part, ont attaqué un peuple pacifique et l’ont chassé de leur pays.
Selon la version sioniste, les Juifs ont accepté le plan de compromis des Nations unies, mais les Arabes l’ont rejeté et ont commencé une guerre sanglante, au cours de laquelle ils furent convaincus par les États arabes de quitter leurs maisons afin d’y retourner avec les armées arabes victorieuses. » [1]

Pour Uri Avnery, « ces deux versions sont totalement absurdes, un mélange de propagande, de légende et de sentiments de culpabilité cachés. » [1]

La vraie Naqba [2]

Il y a trois semaines, c’était le Jour de la Naqba – le jour où les Palestiniens à l’intérieur d’Israël et en dehors commémorent leur « catastrophe » – l’exode de plus de la moitié du peuple palestinien des territoires occupés par Israël au cours de la guerre de 1948.

Chaque côté a sa propre version de cet événement capital.

Selon la version arabe, les Juifs sont venus de nulle part, ont attaqué un peuple pacifique et l’ont chassé de leur pays.

Selon la version sioniste, les Juifs ont accepté le plan de compromis des Nations unies, mais les Arabes l’ont rejeté et ont commencé une guerre sanglante, au cours de laquelle ils furent convaincus par les États arabes de quitter leurs maisons afin d’y retourner avec les armées arabes victorieuses.

Ces deux versions sont totalement absurdes, un mélange de propagande, de légende et de sentiments de culpabilité cachés.

Pendant la guerre je fus membre d’une unité de commando mobile qui était actif sur tout le front sud. Je fus un témoin oculaire de ce qui s’est passé.

J’ai écrit un livre pendant la guerre (« Dans les champs des Philistins ») et un autre immédiatement après (« l’autre face de la pièce »). Ils ont paru en anglais tous les deux ensemble sous le titre « 1948 : histoire d’un soldat ». J’ai aussi écrit un chapitre sur ces événements dans la première partie de mon autobiographie (« Optimiste ») qui est sortie en hébreu l’année dernière. Je vais essayer de décrire ce qui est réellement arrivé.

TOUT D’ABORD, nous devons veiller à ne pas regarder 1948 avec les yeux de 2015. Aussi difficile que cela puisse être, nous devons essayer de nous transporter à la réalité d’alors. Sinon, nous serons incapables de comprendre ce qui a effectivement eu lieu.

La guerre de 1948 est unique. Elle a été le résultat d’événements historiques sans aucun équivalent ailleurs. Si on ne tient pas compte de son contexte historique, psychologique, militaire et politique, il est impossible de comprendre ce qui est arrivé. Ni l’extermination des Amérindiens par les colons blancs, ni les différents génocides coloniaux lui ressemblent.

La cause immédiate a été la résolution des Nations unies de novembre 1947 de partition de la Palestine. Elle fut rejetée d’emblée par les Arabes qui considéraient les Juifs comme des intrus étrangers. Le côté juif l’accepta, mais David Ben Gourion, plus tard, se glorifia du fait qu’il n’avait eu aucune intention de se satisfaire des frontières de 1947.

Quand la guerre a commencé à la fin de 1947, il y avait en Palestine sous administration britannique environ 1.250.000 Arabes et 635.000 Juifs. Ils vivaient en proximité étroite, mais dans des quartiers séparés dans les villes (Jérusalem, Tel-Aviv-Jaffa, Haïfa), et près les uns des autres dans les villages voisins.

La guerre de 1948 a comporté en fait deux guerres qui se sont fondues en une seule. De Décembre 1947 à mai 1948, c’était une guerre entre la population arabe et la population juive de Palestine, à partir de mai jusqu’aux armistices au début de 1949, une guerre entre la nouvelle armée israélienne et les armées des pays arabes – principalement la Jordanie, l’Egypte, la Syrie et l’Irak.

DANS LA PREMIÈRE phase, décisive, la partie palestinienne était clairement supérieure en nombre. Les villages arabes dominaient presque toutes les grandes routes, les Juifs ne pouvaient se déplacer que rapidement dans des autobus blindés et avec des gardes armés.

Cependant, la partie juive avait une direction unifiée sous Ben-Gourion et organisa une force militaire unifiée et disciplinée, tandis que les Palestiniens furent incapables de mettre en place une direction et une armée unifiées. Ceci s’avéra décisif.

Des deux côtés, il n’y avait pas de réelle différence entre les combattants et les civils. Les villageois arabes possédaient des fusils et des pistolets et se précipitaient quand un convoi juif qui passait était attaqué. La plupart des Juifs étaient organisés dans la Haganah, la force armée clandestine de défense. Les deux organisations « terroristes », l’Irgoun et le groupe Stern, avaient également rejoint la force unifiée.

Des deux côtés, tout le monde savait que c’était une lutte existentielle.

Du côté juif, la tâche immédiate a été d’enlever les villages arabes le long des routes. Ce fut le commencement de la Naqba.

Dès le début, les atrocités ont jeté une ombre sinistre. Nous avons vu des photos d’Arabes défilant à Jérusalem avec les têtes coupées de nos camarades. Des atrocités ont été commises de notre côté, atteignant un point culminant dans le tristement célèbre massacre de Deir Yassin. Deir Yassin, un quartier près de Jérusalem, fut attaqué par une force Irgoun-Stern, beaucoup de ses habitants de sexe masculin furent massacrés, on fit défiler les femmes dans la partie juive de Jérusalem. Des incidents comme ceux-ci faisaient partie de l’atmosphère de lutte existentielle.

Tout le temps, ce fut une lutte ethnique totale entre les deux parties, chacune d’elles revendiquait tout le pays comme sa patrie exclusive, niant les revendications de l’autre. Bien avant que le terme "nettoyage ethnique" fut largement utilisé, il a été pratiqué dans cette guerre. Seuls quelques Arabes sont restés dans le territoire conquis par les Juifs, aucun Juif n’est resté dans les quelques zones conquises par les Arabes (le bloc d’Etzion, la Vieille Ville de Jérusalem.)

A l’approche du mois de mai et en prévision de l’entrée des armées arabes dans le conflit, la partie juive a essayé de créer une zone vide de tous ses habitants non-juifs.

Il faut bien comprendre que les réfugiés arabes ne « quittèrent pas le pays ». Lorsque leur village était attaqué (généralement la nuit), ils prenaient leurs familles et s’ échappaient vers le village voisin, qui alors essuyait le feu, et ainsi de suite. A la fin, ils ont trouvé une frontière d’armistice entre eux et leur maison.

L’EXODE PALESTINIEN ne fut pas un processus simple. Il changeait de mois en mois, d’un lieu à l’autre et selon les situations

Par exemple : la population de Lod fut incitée à fuir en lui tirant dessus indistinctement. Lorsque Safed fut conquise, selon le commandant « nous ne les avons pas chassés, nous leur avons seulement ouvert un couloir pour qu’ils fuient. »

Avant l’occupation de Nazareth, les dirigeants locaux avaient signé un document de reddition et les habitants de la ville reçu des garanties pour leur vie et leurs biens. Le commandant juif, un officier canadien nommé Dunkelman, reçut ensuite verbalement l’ordre de les chasser. Il refusa et exigea un ordre écrit, qui ne vint jamais. C’est pour cela que Nazareth est aujourd’hui une ville arabe.

Quand Jaffa fut conquise, la plupart des habitants prirent la fuite par mer vers Gaza. Ceux qui étaient restés après la capitulation furent chargés sur des camions et envoyés aussi à leur tour vers Gaza.

Bien qu’en grande partie l’expulsion était dictée par la nécessité militaire, il y avait certainement un désir inconscient, semi-conscient ou conscient de mettre la population arabe dehors. C’était « dans le sang » du mouvement sioniste. En effet, bien avant que le fondateur, Theodor Herzl, ait même pensé à la Palestine, lors de la rédaction du projet initial de son livre révolutionnaire « Der Judenstaat », il a proposé de fonder son Etat juif en Patagonie (Argentine), et a proposé d’inciter tous les habitants indigènes à partir.

Après l’entrée en guerre des armées arabes, en mai, les Egyptiens furent stoppés à 22 km de Tel Aviv. Un cessez-le-feu d’un mois fut décrété par les Nations unies, et utilisé par le côté israélien pour se doter pour la première fois d’armes lourdes (artillerie, chars, armée de l’air) vendus par Staline. Dans les très durs combats de juillet, l’équilibre a changé et la partie israélienne a lentement pris le dessus.

A partir de là, une décision politique – à la différence de militaire – a été prise de supprimer la population arabe. Des unités ont reçu l’ordre de tirer à vue sur tous les Arabes qui essayaient de retourner dans leur village.

Le moment décisif se situe à la fin de la guerre, quand il fut décidé de ne pas permettre le retour des réfugiés dans leurs foyers. Il n’y eut aucune décision officielle. L’idée n’a même pas surgi. Des masses de réfugiés juifs d’Europe, les survivants de l’Holocauste, se sont déversés dans le pays et ont rempli les places laissées par les Arabes.

La direction sioniste était certaine qu’en une ou deux générations les réfugiés seraient oubliés. Ce n’a pas été le cas.

IL FAUT se rappeler que tout cela n’est arrivé que quelques années après l’expulsion massive des Allemands de Pologne, de Tchécoslovaquie et des Etats baltes, qui fut acceptée comme naturelle.

Comme une tragédie grecque, la Naqba fut conditionnée par le caractère de tous les participants, l’agresseur et la victime.

Toute solution du « problème » doit commencer par des excuses sans équivoque par Israël pour sa part dans la Naqba.

La solution pratique doit comprendre au moins un retour symbolique d’un nombre convenu de réfugiés vers le territoire israélien, une réinstallation de la majorité dans l’Etat de la Palestine quand il sera effectif, et une généreuse indemnisation pour ceux qui choisiront de rester là où ils sont ou d’émigrer ailleurs.

Dimanche 7 juin 2015

Uri Avnery



[1Un exposé "global" de la guerre entre Israéliens et Palestiniens : l’article de Pierre Stambul.