Histoire coloniale et postcoloniale

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Wissous : chronique de l’islamophobie

mardi 30 septembre 2014, par nf

La commune de Wissous-Plage a fait l’objet de deux condamnations successives par la justice pour pratique islamophobe. Saisi par le Collectif contre l’islamophobie en France, le Tribunal administratif de Versailles avait annulé début juillet le règlement qui permettait d’interdire l’accès d’une base de loisirs à des femmes voilées.

A nouveau saisi en référé par deux femmes qui s’étaient vu refuser l’accès de l’opération estivale Wissous Plage, parce qu’elles étaient voilées, le tribunal administratif de Versailles a suspendu mardi 12 août le nouveau règlement établi par la mairie UMP de Wissous (Essonne) interdisant le port ostentatoire de « signes religieux susceptibles d’occasionner un trouble à l’ordre public (niqab ou burqa, croix ou étoile de dimensions manifestement excessives) ».

Plainte a été déposée au Tribunal de grande instance d’Evry pour discrimination et incitation à la haine raciale.

Wissous, la petite ville tranquille où les islamophobes se lâchent

par Nathalie Funes, Nouvel Obs, le 27 septembre 2014


Depuis l’interdiction du voile dans une base de loisirs, les commentaires antimusulmans fusent dans cette commune de l’Essonne. En tête : le maire, qui mène ouvertement son combat contre l’islam.

C’est un village sans histoires, un des coins les plus paisibles de l’Essonne, curieusement épargné par l’urbanisation, à seulement 15 kilomètres de Paris. Avec une église du XIIe siècle, une grange aux dîmes, un lavoir, des maisonnettes entourées de jardins, des parcs, des champs, des étangs, des perruches, des abeilles...

"Ah, on était bien tranquilles", soupire Catherine, blonde chômeuse de 55 ans, en faisant ses courses dans l’unique supermarché de la commune et dont la famille est installée là "depuis 1911, madame. On était chez nous, on se connaissait tous, il y avait une ambiance campagnarde. Vraiment, on n’avait pas besoin de ça...".

Ça ? Ce sont les femmes voilées qui "ont conquis", dit-elle, la bourgade de Wissous. Ici, depuis cet été, les propos islamophobes ne sont plus uniquement chuchotés. La parole s’est libérée. L’autre jour, Malek, une mère de famille de 37 ans, foulard en soie beige et lunettes de soleil Chanel, a entendu crier "Oh, la putain !", alors qu’elle passait devant un bar en centre-ville avec son fils de 9 ans.

Un après-midi où elle ramenait ses enfants de l’école La Fontaine, Delphine, jeune convertie de 27 ans, s’est fait doubler par une voiture, d’où a jailli un "Vive la France !" D’autres ont été traitées de "salopardes" ou interpellées dans la rue d’un "merci les allocations". Le matin de la rentrée, à l’école Victor-Baloche, un père de famille a même râlé, ostensiblement :

"Voilà, c’est le défilé des foulards. Et ça va durer toute l’année..."

Bachir, restaurateur, 60 ans, et Merem, 36 ans, sont installés à Wissous depuis deux ans et n’avaient "jamais connu ce genre de réaction. Maintenant, on nous regarde comme si on était des bêtes curieuses".

Le maire attaque les musulmans sur internet

Tout a commencé début juillet. Le maire UMP Richard Trinquier [contacté par "le Nouvel Observateur", il a refusé de s’exprimer], réélu après six ans d’intermède socialiste, décide d’interdire le hidjab dans le stade du Cucheron, transformé en station balnéaire avec sable, transats et rebaptisé Wissous-Plage le temps d’un été. Pour refouler les contrevenantes, l’édile en personne fait le guet le jour de l’ouverture. Deux mères de famille et leurs enfants doivent faire demi-tour. Le Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF) et quinze Wissoussiennes musulmanes portent alors l’affaire devant le tribunal administratif de Versailles. La justice suspend le règlement à deux reprises, le 12 juillet puis le 12 août. Fin du premier épisode.

Mais Richard Trinquier n’est pas homme à s’avouer vaincu. Fils de feu le colonel Roger Trinquier, parachutiste de la 10e DP pendant la guerre d’Algérie, le maire s’était déjà illustré lors de ses deux précédents mandats pour avoir équipé ses policiers municipaux de 357 Magnum et de fusils à pompe, pour s’être octroyé le port d’arme par arrêté municipal et pour avoir voulu rebaptiser une rue au nom du général Raoul Salan, chef de l’OAS.

Cette fois, il a l’intention de poursuivre le combat anti-islam sur internet. Sur sa page Facebook, il publie le jugement du tribunal, les noms et adresses des plaignantes, poste ce qu’il appelle une "photo de famille", une mère et sa fille en burqa, entourées de deux sacs-poubelle noirs, annonce qu’il n’accordera pas de salle à l’association Al Madina spécialisée dans les cours d’arabe :

"Il y a le risque que cela devienne une salle de prière tous les vendredis [...] Cela se passe partout ailleurs."

"Une France qui se vend à l’islam"

Son équipe municipale fait dans la surenchère.

"S’ils croient qu’on risque de leur piquer leurs laiderons parce qu’elles montreraient leurs cheveux..., commente sur la page du maire le premier adjoint, Dominique Bouley. Il faudrait vraiment avoir faim."
"Que ceux qui ont la double nationalité soient déchus de la nationalité française et retournent au cul de leur âne dont ils n’ont pas su évoluer", ajoute une adjointe, Danielle Jeannerot, dans ce français approximatif.

Et des habitants de Wissous se lâchent.

"Pauvre France, écrit le père d’une élève de l’école La Fontaine. Une France qui se vend à l’islam et qui se laisse ronger de l’intérieur."

La plupart des plaignantes reçoivent des lettres anonymes : des articles de Riposte laïque, de Boulevard Voltaire, "Le voile ? Les Français en ont ras la casquette" ... La ville ne compte guère plus d’une centaine de familles musulmanes pour un total de 7.000 habitants, selon les estimations de l’association Al Madina. Elles étaient seulement une dizaine au début des années 2000. La plupart se sont installées récemment.

"Bordé à l’ouest par l’autoroute, au nord par le RER et au sud par une piste de l’aéroport d’Orly, Wissous s’est longtemps vécu comme une enclave, un village gaulois, raconte l’ancien maire socialiste Régis Roy-Chevalier. Beaucoup d’habitants sont nés ici. Les gens déménagent peu. Pendant des décennies, on n’a pratiquement rien construit. Ce n’est qu’en 2008 que deux nouveaux quartiers ont commencé à sortir de terre, Saint-Eloi et les Vergers, et que les premiers logements sociaux ont été créés."

La fête de la patate

La ville gagne 2.000 habitants d’un coup. Un été, à Saint-Eloi, une famille musulmane jette ses poubelles par la fenêtre, un appel à la prière est lancé d’une tourelle. Une habitante se souvient : certains Wissoussiens commencent à murmurer "qu’il n’y a pas que du beau monde parmi les nouveaux arrivants. Un rejet latent s’est sans doute cristallisé et attendait de se manifester".

Aujourd’hui, la page Facebook de Richard Trinquier a été expurgée de ses propos anti-islam. Le préfet et le député de l’Essonne François Lamy ont saisi le procureur de la République. Le bureau politique de la fédération UMP du département, réuni ce 26 septembre, risque de sanctionner le maire s’il ne s’est pas engagé par écrit à se désolidariser et à réorganiser son équipe municipale.

Wissous, ville conservatrice, plus aisée que la moyenne du département, et qui se sentait si éloignée des barres HLM de Massy, la cité voisine, vient de célébrer la fête de la patate, comme tous les ans. Au forum des associations, le club de tir à l’arc avait recouvert la cible d’une image de cochon et offrait un saucisson aux gagnants.

Nathalie Funès – Le Nouvel Observateur