Histoire coloniale et postcoloniale

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à Montpellier, le solo de Philippe Saurel

mercredi 18 juin 2014, par nf

A un an de son ouverture, le Musée d’histoire de France et d’Algérie est remis en cause par le maire de Montpellier. Sous la pression, selon certains, de nostalgiques de l’Algérie française. Décision finale, le 19 juin.

A Montpellier, le Musée d’histoire de France et d’Algérie déchaîne les polémiques

par Mathieu Dejean, Les Inrocks, le 17 juin 2014


A Montpellier, le moment fatidique approche pour les membres du conseil scientifique du Musée d’histoire de France et d’Algérie (MHFA), dont les efforts fournis bénévolement depuis 2010 pourraient être brutalement anéantis. Le 19 juin, le conseil d’agglomération, présidé par le maire de la ville Philippe Saurel (DVG), devra décider du sort de ce musée. Il est probable qu’il soit remplacé par un espace d’art contemporain suite à la décision de l’édile, qui aurait obtenu l’accord des 31 maires de l’agglomération.

Cette substitution inédite a été proposée le 14 mai dernier par cet ex-adjoint à la culture en rupture avec le PS depuis les municipales de 2014, sans concertation avec les membres du conseil scientifique ni avec la conservatrice du musée, Florence Hudowicz. A la surprise générale, Philippe Saurel a décidé d’y ériger à la place l’espace d’art contemporain qu’il avait promis à ses administrés. Pourtant, en pleine conquête de la ville, il avait déclaré à propos du MHFA : “J’y suis favorable. J’estime qu’en histoire, il n’y a rien de pire que le non-dit. Concernant le passé de la France en Algérie, il y a eu des heures sombres mais également des moments de gloire, les deux doivent y être décrits. Si cela est fait en toute objectivité, je pense qu’il s’agit de quelque chose d’utile et bénéfique…

Mettre un terme au “musée des fellaghas”

Les raisons de ce changement de programme inopiné ne font plus mystère pour les personnes proches du dossier. La réorientation du projet, intervenue peu avant le décès de Georges Frêche, a contrarié une partie minoritaire mais très mobilisée de la communauté pied-noir, encore marquée par la “nostalgérie”. Cette minorité agissante aurait convaincu le nouveau maire d’y renoncer. A l’origine, en 2002, George Frêche voulait ériger un “musée de l’œuvre française en Algérie”, limité au cadre de la seule mémoire pied-noir, et des dates emblématiques de 1830 et 1962 (qui marquent le début de la conquête de l’Algérie par la France, et la fin de la guerre d’Algérie). Depuis la réorientation de 2010, il s’agissait au contraire de permettre à toutes les mémoires d’être représentées, dans une vision dépassionnée de l’histoire.

Selon Paul Siblot, professeur émérite en sciences du langage à l’Université de Montpellier 3, et membre du conseil scientifique du musée, qui a lu attentivement la presse locale, “des tractations auraient eu lieu pendant la campagne de 2014 entre des représentants d’extrême droite de la communauté pied-noir, et Philippe Saurel : en contrepartie de l’abandon du projet, il aurait obtenu leur vote”.

“Pendant la campagne municipale, il a fait feu de tout bois pour gagner, a flatté toutes les communautés, confirme Georges Morin, président de l’association Coup de soleil, qui travaille au rapprochement des deux rives de la Méditerranée. Il existe un lobby d’extrême droite pied-noir qui ne représente numériquement que 5 % de la communauté, mais qui est le seul à s’exprimer. Il leur a certainement dit qu’il mettrait un terme à cette ‘lubie’ de ‘musée des fellaghas’, comme ils le surnomment”.

Visé par ces allégations, le Cercle algérianiste prétend pourtant n’avoir appris l’existence du comité scientifique, et la réorientation du musée, que le 14 mai, avec “stupéfaction”, et lui reproche depuis d’être “composé exclusivement d’historiens proches de l’Algérie et adeptes de la repentance de la France”.

Philippe Saurel, pour se remettre dans les pas de son mythique et très populaire prédécesseur, aurait donc voulu obéir à l’injonction du lobby pied-noir. Dans Le Monde, il expliquait ainsi : “Je ne marcherai pas sur la mémoire des Français d’Algérie. Le projet a changé d’âme le jour où Georges Frêche est mort.” Pourtant, selon Georges Morin, “En 2010 Georges Frêche était revenu sur sa position : c’est lui qui a créé le comité scientifique, et c’est lui qui a nommé Florence Hubowicz conservatrice. Le fait que sa fille, Julie Frêche, ait signé la pétition prouve que d’une certaine manière, Philippe Saurel trahit son maître.

“Il va perdre sur tous les tableaux”

Les membres du comité scientifique se sont mobilisés contre la décision unilatérale du nouveau maire de Montpellier. Leur pétition a obtenu 4 000 signatures – celles de “4 000 bobos parisiens”, aurait réagi le maire, d’après un proche du dossier. Pourtant un dixième d’entre elles proviennent de pays étrangers, dont une centaine des pays du Maghreb, et près d’un tiers du Grand Sud, selon le décompte de Paul Siblot. Des personnalités prestigieuses se sont jointes aux rangs des soutiens au MHFA. L’ancien ministre de la Culture et président de l’Institut du monde arabe, Jack Lang, a ainsi tenté de convaincre Philippe Saurel de revenir sur sa position, en lui adressant une lettre, apparemment en vain. Pourtant, selon Georges Morin, Philippe Saurel “a tout à perdre à annuler ce musée” :

“Il risque d’être ravalé au rang de maire UMP-FN dans le style du maire de Béziers [Robert Ménard, co-auteur en 2012 du pamphlet Vive l’Algérie française !, ndlr], d’avoir une image de marque négative, et de contrarier des centaines de pieds-noirs qui veulent confronter leur mémoire à celle des autres. Il va perdre sur tous les tableaux. De plus, comment peut-il espérer obtenir le soutien du ministère de la Culture, alors qu’il gâche des fonds publics investis dans le MHFA ? Jamais le ministère n’acceptera de soutenir un musée construit sur les cendre d’un autre.”

Le solo funèbre de Philippe Saurel

Pour combler le tout, de nombreux professionnels des musées et de l’art contemporain ne comprennent pas non plus la décision du maire, et s’en désolidarisent. Alors que M. Saurel avait envisagé que des œuvres de Pierre Soulages, actuellement exposées au musée Fabre de Montpellier, soient transférées dans le nouveau musée, le peintre a fait savoir dans Le Journal des Arts (06/06/2014) qu’il y était opposé. Le maire de Montpellier avait aussi évoqué la possibilité d’ouvrir des partenariats avec le musée du Louvre et Beaubourg pour des expositions temporaires. Mais Pierre Rosenberg, ancien président du Louvre, Michel Laclotte, son ancien directeur, et Werner Spies, l’ancien directeur de Beaubourg, entre autres, soutiennent le MHFA.

Enfin, l’opportunité de créer un nouvel espace dédié à l’art contemporain laisse dubitative. Bien que le Frac manque effectivement d’espace, Montpellier dispose déjà de lieux dédiés à l’art contemporain : le Carré Sainte-Anne, la Panacée, le Musée Fabre, de même que sa région : le Carré d’art à Nîmes, le Musée de Sérignan et le Crac de Sète.

Tout laisse pourtant à croire que Philippe Saurel ira au bout de sa décision. Véritable arlésienne de la vie culturelle montpelliéraine depuis douze ans, le MHFA ne verra sans doute pas le jour cette fois-ci…

Mathieu Dejean