Histoire coloniale et postcoloniale

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à l’ouest, rien de nouveau, les mines sont toujours là

samedi 27 octobre 2007, par nf

Les souffrances et les déracinements qu’ont vécus des centaines de milliers d’Européens à l’occasion de la guerre et de l’accession à l’indépendance d’un pays où ils étaient nés, sont abondamment évoqués depuis 1962. Des centaines de milliers d’Algériens “de souche” ont également connu l’exode au Maroc ou en Tunisie, à cause de cette guerre. Cette page est consacrée à ceux qui ont dû se réfugier au Maroc à la suite de la construction de la ligne Morice.

En 1961, François Chevaldonné et Paul Moity, deux jeunes Français qui travaillaient alors au Maroc, avaient commencé à préparer un court métrage sur ces réfugiés algériens, mais le cessez-le-feu est intervenu avant que le film ne soit achevé. Quarante ans après, à l’occasion de l’année de l’Algérie en France, ils ont pu réaliser un livre et une exposition avec les photos et les éléments de documentation qu’ils avaient alors recueillis. Cette page a été réalisée à partir du site internet qu’ils ont consacré à ces oubliés de l’histoire. [1]

Progressivement l’Algérie s’est trouvée enfermée entre deux barrages, souvent appelés “lignes Morice”, du nom du ministre de la Défense nationale de l’époque [2]. En principe, c’était pour empêcher les passages d’armes et de combattants en provenance de Tunisie à l’Est ou du Maroc à l’Ouest.

Mais c’était aussi le couronnement de la politique générale : “enfermer et punir” les villes et villages (à commencer par la Casbah d’Alger), les campagnes (zones interdites, regroupements), et puis logiquement, le pays tout entier. Travail commencé en août 1956, achevé pour l’essentiel en 1958, mais prolongé et perfectionné jusqu’en 1960.

Ligne Morice (barrage électrifié).

Les deux barrages s’étendent chacun sur des longueurs gigantesques : 750 km du côté marocain, et 450 km le long de la frontière tunisienne. Réseaux de fil de fer barbelé, sur deux à trois lignes successives ; haies électrifiées (1 150 km au total côté marocain, dont 70 éclairés) ; champs de mines (au total 3,5 millions de mines), miradors, radars déclenchant le tir automatique de canons, pistes de surveillance, etc. ; largeur de 1 à 5 km selon le terrain. Soit un coût de 2 250 000 f le km (environ 3 500 euros) [3].

Pour implanter ce dispositif, et lui ménager de vastes glacis bien dégagés, il a fallu d’abord faire évacuer des milliers de kilomètres carrés ; des dizaines de milliers d’hommes ont ainsi perdu leurs terres et leurs troupeaux.

Un général déclare à une journaliste : « Quand on a nettoyé le terrain, on est tranquille ; à partir de ce moment-là, tout ce qui se trouve devant soi, c’est du méchant. » (France-Soir, 14 avril 1960).

Le déplacement des populations est massif : environ 120 000 personnes à la frontière marocaine [4]. Le Maroc vient seulement d’acquérir son indépendance en mars 1956, après le retour de Mohamed V. Ses capacités d’accueil, quelles que soient les bonnes volontés et les solidarités, sont largement dépassées. La grande majorité des arrivants sont entièrement démunis ; ils s’installent tant bien que mal, de la Méditerranée aux Hautes plaines et au désert, mais en général non loin de la frontière.

Les moins malheureux, citadins d’Oran ou de Tlemcen pour la plupart, ont été accueillis par des compatriotes déjà installés au Maroc, surtout dans l’Oriental mais un peu dans toutes les régions du pays. D’autres, par de lointains cousins de nationalité marocaine ; de tout temps il a existé de nombreux échanges (commerce, main d’oeuvre) de part et d’autre de la frontière, y compris chez les ruraux — plusieurs tribus comportent une fraction de Gharaba (à l’Ouest) et une de Charaga (à l’Est). L’établissement du protectorat avait été précédé et préparé, dès 1908, par l’occupation d’Oujda et de sa région par les troupes françaises ; bien des Algériens de l’Ouest s’y sont installés à cette occasion.

A elle seule la ville d’Oujda, qui comptait 100 000 habitants à l’époque, a reçu 43 000 arrivants en deux à trois ans. La plupart vivent en dortoirs. Un séjour qui devait n’être que “provisoire”, mais qui dure finalement quatre à sept années. Oisiveté forcée, hors du temps, dépendance quasi complète vis-à-vis d’une aide extérieure : les effets déstructurants et démoralisants sont comparables à ceux qu’ont observés Bourdieu et Sayad dans les camps de regroupement [5].


Cet homme a la “chance” de disposer d’une petite pièce pour vivre avec tout ce qui reste de sa grande famille, femme, brus, petits-enfants, fils (à gauche) récemment sorti de prison — en tout, quinze personnes.

Dans leur grande majorité ce sont de simples paysans, commerçants, artisans. Dès le retour du roi du Maroc, et à mesure qu’en Oranie se multiplient (fin 1955, début 56) les opérations militaires, les bombardements, les contrôles et arrestations, les disparitions sans nouvelles, ils s’enfuient, laissant leur lopin ou leur échoppe.

« Ils nous ont dit : dans trois jours nous reviendrons pour incendier la forêt et si vous serez toujours là, nous vous brûlerons avec...nous avons eu peur... les jeunes pleuraient, les vieux marchaient à pied avec leur bagage sur leur dos...Le parcours a duré une semaine entre marche et repos. »
(Enr. en français, Mokhtar Ben Sfia, 12 ans, région de Sebdou)[2]

En juin 1957 le FLN en est déjà à 49 000 pour les seuls recensés. Mais durant l’été de la même année l’exode ne fait que s’accélérer : la pratique des zones interdites est en pleine extension. Le long de la frontière, autrefois parcourue continuellement par les travailleurs saisonniers et les troupeaux, est en cours de construction un barrage, de plus en plus infranchissable, et s’étendant progressivement vers le Sud : tant qu’il n’est pas encore entièrement en place, tous ceux qui le peuvent affluent massivement, prenant souvent des risques importants, se joignant à des détachements de l’A.L.N. pour profiter des brèches que celle-ci pratique dans les barbelés du barrage. Par la suite, la “ligne Morice” rendra de plus en plus dangereux non seulement le passage de ces détachements, mais a fortiori ceux des civils, inexpérimentés. À partir de 1959, pratiquement aucun fugitif n’arrivera plus à passer (vivant) par ses propres moyens.

« Le barrage avait atteint ses objectifs » (Colonel J. Vernet, « La ligne Morice », in La guerre d’Algérie magazine, janvier 2002).

Leur ancienne maison, ils l’ont quelquefois directement sous les yeux ; comme cette paysanne réfugiée près d’Ahfir, dans une cahute à flanc de colline, à deux cents mètres de l’Oued Kiss qui forme la frontière. On distingue trois lignes de barbelés du barrage. Ses champs, minés, et sa maison, détruite, sont juste de l’autre côté de l’oued, à proximité d’un poste militaire.

Parmi ces gens qui fuient la guerre et la répression, beaucoup de Marocains, qui travaillaient jusque là régulièrement en Oranie ou à cheval sur la frontière, et que l’extension des opérations de guerre dans l’Ouest algérien et la construction du barrage miné et électrifié ont privés de leur gagne-pain et obligés à se replier. La solidarité s’exerce pour eux aussi. D’ailleurs au début beaucoup d’Algériens arrivent, pour se sauver, à obtenir des consulats d’Espagne en Oranie des papiers les déclarant originaires de l’ancienne “zone espagnole” (“Rif”), donc Marocains.

La situation, dans ces débuts, est catastrophique : les réfugiés affluent par milliers, aucune structure d’accueil n’est encore en place, il est quasi impossible de faire face à leurs besoins les plus urgents. Ainsi en février 1956, ont lieu des bombardements dans la région des Beni-Snous, à l’ouest des Monts de Tlemcen : on voit en deux jours arriver 8 000 personnes dans la zone de Boubeker. Peu après, l’ouest des Trara est décrété zone interdite : en quelques jours 13 000 réfugiés dans la région d’Ahfir, sur l’Oued Kiss. Par les routes, les pistes, les sentiers, à travers les champs dont certains sont déjà minés, passent quotidiennement les familles, et souvent femmes ou enfants seuls, rescapés, ayant perdu les leurs.

Après la guerre

Qu’est-il arrivé, “après”, à ces cent mille hommes, femmes et enfants ? Dans les quarante ans qui se sont écoulés depuis, l’Algérie a fait l’objet d’une abondante littérature ; mais sur eux, nous n’avons relevé aucune étude, aucun rapport. Pourtant ils avaient représenté un enjeu important, dans la politique internationale du GPRA, puis dans la prise de pouvoir indirecte des militaires à Alger. Mais ensuite ils sont devenus, littéralement, marginaux, devant l’ampleur des problèmes politiques et sociaux qui se sont posés à l’échelle nationale. Comme le prévoyaient eux-mêmes les réfugiés, l’après-indépendance n’a pas été un long fleuve tranquille.

Les orphelins de guerre rentrèrent en Algérie, où ils furent recueillis dans des centres spécialisés. Et tous les autres ? Sur leurs terres, tout le long du barrage des frontières et dans les anciennes zones interdites, l’armée coloniale emporta soigneusement son matériel, mais laissa des millions de mines enterrées (dont 3 à 4 millions sur les frontières). Beaucoup de choix : des “anti-personnel simples (encriers)”, des “éclairantes”, des “bondissantes” calculées pour bien décapiter. Pendant des années, toute l’économie de ces régions était paralysée : en allant chercher du bois, en conduisant son troupeau, en allant à l’école, on risquait sa vie, ou au moins une jambe ou un bras.

Aujourd’hui ...

Aujourd’hui il est indispensable, de rappeler ces souffrances, déracinements, migrations forcées, avec leurs effets déstructurants et démoralisants. Non seulement parce qu’en Occident l’histoire, a fortiori les médias amateurs de consensus mou, ont tendance à faire court sur ce genre de “dommages collatéraux” quand ils arrivent aux autres. Mais aussi parce que ces déracinements et ces migrations ont des conséquences encore aujourd’hui, même s’ils ne sont pas les seuls à mettre en cause. Conséquences aussi bien sur le plan interne (déséquilibres de développement, violences, terrorisme fondamentaliste) qu’externe : l’émigration de l’un nourrit forcément, même à terme, l’immigration pour l’autre.

D’après François Chevaldonné et Paul Moity

Quarante cinq ans après ...

Et, aujourd’hui, quarante cinq ans après la fin de la guerre, nous apprenons que la France vient de remettre à l’Algérie les plans
des mines
qu’elle avait posées aux frontières marocaine et tunisienne de l’Algérie.


[1Nous remercions
François Chevaldonné et Paul Moity qui nous ont autorisé à utiliser les documents disponibles sur leur site : http://www.mmsh.univ-aix.fr/pisrsh/....

[2André Morice : “un ministre de la Défense, dont l’entreprise familiale a une expérience des fortifications” (P. Viansson-Ponté, Histoire de la République gaullienne. L’auteur fait allusion à la participation de cette même famille, déjà, à la construction... du “Mur de l’Atlantique”). Le nom s’applique plutôt au barrage Est, le plus perfectionné, doublé d’une "ligne Challe".

[3Cf Général J. Delmas, "La guerre d’Algérie. La défense des frontières", Revue intern. d’Hist. militaire (76), 1997 ; A.-R. Voisin, Algérie, 1952-62, la guerre des frontières, 2002 ; H. Alleg, dir., La guerre d’Algérie, 1981. Dès la fin de 1958 le franchissement du barrage devient quasi impossible sans un matériel perfectionné. En 1960 il devient exceptionnel, même pour l’ALN (cf également M. Harbi, FLN, mythe et réalité).

[4175 000 en Tunisie.

[5Le Déracinement, éd. de Minuit, 1964.