Histoire coloniale et postcoloniale

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à la mémoire d’un humaniste, Max Marchand

samedi 9 avril 2011

Enseignant originaire de Normandie, Max Marchand (1911-1962) est nommé en 1948 en Algérie, pays où il tissera de forts liens. Enseignant, il s’attache à promouvoir l’histoire et la culture algériennes et s’inscrit clairement dans le camp des Européens « libéraux » qui prônent une émancipation de l’Algérie. Franc-maçon, il a appartenu aux loges “Union africaine et Raison réunies” et “Hippone” du Grand Orient de France.

Inspecteur d’Académie, président de la Ligue de l’Enseignement en Oranie et directeur des Centres sociaux éducatifs, il est assassiné à El Biar (Alger) le 15 mars 1962, quatre jours avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, avec cinq de ses collaborateurs – Mouloud Feraoun, bel écrivain de langue française de renommée internationale, Marcel Basset, Ali Hammoutene, Robert Eymard et Salah Ould Aoudia – par un commando de l’OAS qui abat en leurs personnes des symboles du rapprochement des communautés et des apôtres de la fraternité entre les hommes.

Le texte ci-dessous a été écrit par Michel Lambart, à partir de l’allocution qu’il a prononcée le 24 juin 2010 lors de l’inauguration, en l’hôtel Cadet du Grand Orient de France, d’un temple dédié à Max Marchand [1].

Max Marchand a été assassiné, mais assassiné par qui ?

Max n’est pas une victime directe de ce qui devint trente-sept années plus tard « La guerre d’Algérie » par la loi n° 99-882 du 18 octobre 1999 votée sur proposition du député socialiste Jacques Floch.

Max Marchand n’a pas été tué par les combattants du Front de Libération Nationale mais assassiné par des Français, sur ordre du général Salan, chef suprême de l’OAS, par un commando Delta, dirigé par le lieutenant déserteur Roger Degueldre.

Mais qui est Max Marchand ?

Max, l’homme de la Fraternité est né le 15 février 1911 à Montaure, département de l’Eure, dans une famille modeste. Elève remarquable dès l’école primaire, il obtint une bourse pour entrer à l’Ecole Primaire Supérieure en 1924 avant d’intégrer l’Ecole Normale d’Evreux, 1927-1930 et devint instituteur, n’ayant pas les moyens matériels de suivre des études supérieures, il renonça à l’éloquence du barreau. Il aura un premier contact avec l’Algérie pendant son service militaire au 9° régiment de Zouaves, sous-lieutenant puis lieutenant de réserve, il sera mobilisé le 2 septembre 1939, chef de section au 208° Régiment d’infanterie de Saint-Lô, cité à l’ordre de son régiment la veille de sa capture, après une résistance héroïque qui lui vaudra la Croix de guerre 39-45.

Pendant sa captivité, il exerça ses talents littéraires avec un recueil de poèmes Au coeur de la prison et l’ébauche d’un roman L’impossible héroïsme.
Au retour, il prépara une licence de lettres et se présenta au concours d’Inspecteur. Le 16 avril 1948, ayant choisi l’Algérie, il est nommé Inspecteur primaire de la 3° circonscription d’Oran, celle des quartiers les plus défavorisés. Deux passions naissent sur-le-champ : l’Algérie et son métier de pédagogue dans les relations enseignants-enseignés. Il prend conscience des disparités et des injustices qui règnent dans les trois départements français d’Algérie et, pour y remédier, il milite et devient président pour l’Oranie de la Ligue Française de l’Enseignement ainsi que de la Fédération des OEuvres Laïques. Il crée des colonies de vacances en Métropole, développe la presse enfantine avec « Francs-Jeux », soutient les activités sportives de l’Union Française des Œuvres Laïques d’Education Physique, mettant en pratique les mesures novatrices de Jean Zay, le grand ministre de l’Education nationale du Front Populaire, assassiné à quarante ans par des agents de la Milice française le 20 juin 1944. Dix-huit années séparent ces deux crimes commis par des hommes porteurs de la même idéologie. Militant du parti socialiste, Max s’oppose à la politique algérienne de Guy Mollet et Robert Lacoste, ministre résidant en Algérie.

Quatre mois avant le déclenchement de la lutte armée pour l’Indépendance, Max Marchand confirmait « Le respect de la dignité de l’Homme n’a jamais été aussi bafoué qu’il l’est en Algérie, et cela dans tous les domaines, dans le domaine scolaire, politique et social. Savez-vus qu’au point de vue scolaire, un seul enfant sur quatre est scolarisé en Algérie ? »

Marx perçoit que cette population de jeunes dont une minorité issue de Métropole, comprend essentiellement des Arabes, des Berbères, des Espagnols, des Italiens, des Maltais ; leurs familles dont quelques-unes sont laïques, pratiquent des religions variées, musulmane, catholique, juive, avec leurs langues, plus souvent leur sabir et leurs us et coutumes. Ils ne peuvent assimiler les programmes scolaires sans qu’on leur donne des outils spécifiques, dans un ciment commun : la laïcité. Ces outils, Max les forgera, il mettra au point une méthode de langage adaptée Des larmes ... au rire.

C’est à cette époque que j’entame avec Max une collaboration pédagogique en tant que Directeur des Classiques Hachette en Algérie. En histoire, par exemple, quels sont les élèves qui se reconnaissaient dans des ancêtres gaulois ? Nous réalisons pour la première fois des ouvrages, Histoire de France et d’Algérie, qui présentaient une vision diachronique des principaux événements d’une part en France et en Europe, d’autre part en Algérie et au Maghreb. Egalement des manuels : Géographie de la France et de l’Algérie.

Il a été nommé Officier d’Académie en 1949 et Officier de l’Instruction publique en 1951.

Parallèlement à cette intense activité d’édition pédagogique, Max mène des travaux littéraires avec le lancement et sa collaboration à la revue Simoun d’audience mondiale, dans laquelle écriront des écrivains tel Albert Camus. Il choisit comme sujet principal de ses recherches André Gide et critique la vie et l’oeuvre du Prix Nobel de littérature estimant que « la vérité est plus précieuse que la beauté d’une légende ».

  • 1954. Le complexe pédagogique et didactique d’André Gide sera le sujet de sa thèse pour le doctorat ès lettres.
  • 1955. L’irremplaçable mari où la vie conjugale d’André Gide, couronné par le grand prix littéraire de la ville d’Oran.
  • 1956. Du marquis de Sade à André Gide.
  • 1957. Max Marchand est lauréat du Grand prix littéraire de l’Algérie.

Dans l’année scolaire 1957-1958, l’Algérie passe de trois à douze départements et l’organisation de l’enseignement dans le nouveau département de Chéliff lui est confiée. Il est nommé le 28 novembre 1958, chevalier de la légion d’Honneur au titre de l’Education nationale et recevra la Croix de la Valeur militaire le 13 juillet 1960.

Pour quelles raisons Max Marchand et cinq de ses collaborateurs ont-ils été assassinés ?

Avec l’application du Plan de Constantine, la scolarisation progresse en même temps que la guerre s’installe, le 13 mai 1958, l’ordre républicain a été bafoué. Le recteur Laurent Capdecomme le nomme Inspecteur d’académie à Bône, poste particulièrement difficile.

Au conflit franco-algérien et algéro-algérien se greffe le franco-français, en effet, le fossé se creuse entre les européens, l’OAS, Organisation de l’Armée Secrète, est constituée à partir de l’échec du putsch fomenté le 22 avril 1961 par « le quarteron de généraux », Challe, Jouhaud, Salan, Zeller : les plasticages, les attentats, les meurtres s’accélèrent. Pour Max Marchand, la situation devient intenable, ainsi que je le confiais à Serge Jouin qui a relaté mes propos dans sa thèse de doctorat sur Max Marchand : « Je témoigne de son courage et de son abnégation pour l’Education nationale et, à travers le service public, pour la France toute entière dont il pensait représenter en Algérie les vraies valeurs morales en luttant pour le rapprochement des Algériens et des Français, si longtemps banni par les autorités d’Alger. C’est ainsi qu’au début de 1961, je l’accompagnais de l’Inspection académique de Bône à Guelma où il dirigeait les travaux de création d’un lycée car il n’y avait jusqu’alors qu’un collège. L’OAS avait condamné cette réalisation « d’un nouvel établissement scolaire pour les ratons ». Il fut donc plastiqué à l’Inspection académique ainsi qu’à sa résidence.

Raymond Forain, directeur du collège du Champs-de-Mars à Bône, reçut cette confidence de Max : « On m’a promis de me nommer en France, en juin, mais je n’atteindrai pas juin, ils auront ma peau avant. »

Le nouveau recteur Gilbert Mayer, connaissant les efforts immenses et les prouesses réalisées par Max Marchand pour former le plus possible d’enseignants et scolariser le maximum de jeunes, le nomma en octobre 1961, Inspecteur d’académie à Alger, chargé de la direction des Centres sociaux éducatifs. Les Centres sociaux avaient été créés par Germaine Tillion à l’initiative du Gouverneur général Jacques Soustelle, sur les principes de l’éducation de base dans les pays en voie de développement pour pallier la sous-scolarisation. Ce fut le début d’une collaboration fructueuse d’hommes de coeur, conscients de l’importance de leur mission, en particulier entre Max Marchand et son adjoint, l’écrivain Mouloud Feraoun que je suivis également dans les différents postes qu’il occupa. L’humaniste Mouloud Feraoun écrivait en octobre 1955 dans son Journal 1955-1962, l’un des plus importants témoignages d’un algérien sur cette époque : « Marchand est une espèce de moine laïc ... Il se sent capable de réformer la société ... de supprimer le genre humain pour le remplacer par un autre où la fraternité universelle serait une réalité. C’est un apôtre de la non-violence. Je l’aime comme un frère. »

Les Centres sociaux éducatifs concrétisèrent l’amitié née entre ces deux hommes venus, l’un de la forêt normande, l’autre des montagnes de Kabylie. Une amitié liant jusqu’à la mort ces deux enseignants, ces deux écrivains, ces deux poètes, assassinés parce qu’ils étaient le symbole du dialogue, de l’entente, de l’avenir entre la France et l’Algérie.

Le 15 mars 1962, Max Marchand avait préparé dans la plus grande discrétion, une réunion générale des Inspecteurs des Centres Sociaux éducatifs de tous les départements d’Algérie, au siège, dans les bâtiments de Château-Royal à El Biar, sur les hauteurs d’Alger. A onze heures, deux individus armés font irruption dans la salle de travail où se tenaient une vingtaine d’Inspecteurs et sous le prétexte d’un contrôle d’identité, avant un enregistrement pour la radio, l’un d’eux appelle dans l’ordre alphabétique :

AIMARD,
BASSET
FERAOUN
HAMMOUTENE
MARCHAND
OULD AOUDIA
PETITBON

Ce dernier était absent.
Il leur demande leur carte d’identité et les font sortir. Quelques instants s’écoulent et les armes automatiques crépitent : les corps des six Inspecteurs, affreusement mutilés s’effondrent les uns sur les autres. Un commando Delta de l’OAS, six tueurs dans deux véhicules, quatre mitraillettes, deux fusils mitrailleurs, un tir nourri, 109 douilles récupérées, vient de commettre le plus inutile des crimes, en assassinant ces six hommes sans défense, symboliquement, trois métropolitains et trois algériens, qui à quatre jours des accords d’Evian, continuaient contre vents et marées, leur oeuvre d’éducation et de formation.

Si nous avons été nombreux à souffrir dans notre esprit et dans notre corps pendant cette longue guerre, eux, sont tombés au « champs d’Honneur de leur travail » ainsi que l’a exprimé le ministre de l’Education nationale Lucien Paye le 18 mars 1962 lors de leurs obsèques au cimetière El Alia d’Alger.

L’Association des Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons réunit des membres des familles des victimes ; elle a pour but de rappeler leur sacrifice et d’honorer leur mémoire, elle oeuvre pour la défense de nos idéaux républicains, en particulier la laïcité et pour maintenir des liens entre la France et l’Algérie. Le Lien étant le titre de notre bulletin. Cependant, il aura fallu près de quarante années d’actions incessantes pour que le Gouvernement de la République accorde une reconnaissance de l’Education nationale, grâce à l’efficacité d’Alain Seksig, alors conseiller technique au cabinet de Jack Lang, envers ceux qui pourtant avaient été proclamés « morts au champ d’Honneur de leur travail », en donnant le nom de Marchand-Feraoun à la salle des glaces du ministère, 101 rue de Grenelle où a été posée une plaque du souvenir des six victimes, c’était le 12 décembre 2001.

Est-il nécessaire d’évoquer l’OAS, presque un demi-siècle après la fin de la fin de la guerre d’Algérie ?
Eh bien ! Oui, parce que d’anciens membres et leurs continuateurs, en particulier dans les Cercles algérianistes continuent leur besogne afin d’obtenir la réhabilitation des sicaires qui ont assassiné Max Marchand et ses Compagnons et tenté de faire disparaître la République après plusieurs attentats contre la Président Charles de Gaulle.

Ainsi, le 26 mars 2011, se tenait une manifestation devant le monument national du Quai Branly, consacré jusqu’à présent à la mémoire des combattants des guerres coloniales, pour l’inscription d’une liste de civils tués par les forces de l’ordre, rue d’Isly à Alger, le 26 mars 1962, une semaine après la signature des accords d’Evian, en répondant à une nouvelle action insurrectionnelle de l’OAS.

Paris, le 9 avril 2011

Michel Lambart



[1L’allocution a été publiée dans le numéro 57 du Lien, revue de l’association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons.