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à travers Chokri Belaïd, c’est la démocratie qui est visée

samedi 9 février 2013

Chokri Belaïd, avocat et grande figure politique en Tunisie, secrétaire général du Parti des Patriotes Démocrates Unifiés (la gauche tunisienne) et dirigeant politique du Front Populaire, a été assassiné le 6 février 2012 devant son domicile.

A travers et infatigable défenseur des droits humains, c’est la démocratie et la liberté qu’on cherche à assassiner en Tunisie.

[Mis en ligne le 8 février 2013, mis à jour le 9]


Communiqué de la Fidh

Assassinat d’un leader de l’opposition, la FIDH condamne un crime odieux

Mise à jour le 6 février 2013

La FIDH a appris avec consternation l’assassinat, ce mercredi 6 février 2013, de M. Chokri Belaïd, avocat, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié et leader du Front populaire, une coalition de 12 partis de la gauche tunisienne.

Selon les informations reçues, M. Belaïd aurait succombé à des blessures occasionnées par des coups de feu dont il a été la cible devant son domicile le 6 février matin.

Des mesures urgentes doivent être prises pour faire la vérité sur ce crime odieux. Quels qu’en soient les auteurs, cet assassinat est le résultat direct de violences politiques dont jusqu’à ce jour les responsables même quand ils sont connus restent largement impunis. « Nous sommes sous le choc. Avec l’assassinat de Chokri Belaïd un cap est franchi. Les autorités ont la responsabilité de diligenter immédiatement une enquête impartiale et doivent faire la preuve qu’elles sont au service de l’Etat, de la justice et de la sécurité des citoyens. Toutes les mesures nécessaires doivent être prises pour que ces crimes ne restent pas impunis et que la violence ne l’emporte pas » a déclaré Souhayr Belhassen, Présidente de la FIDH.

Ces derniers mois, la Tunisie a été le théâtre d’attaques ayant pris des formes diverses : meurtre, incitation à la haine et au meurtre, agressions physiques, destructions de biens et campagnes de diffamation. Ces attaques ciblent aussi bien des défenseurs des droits humains et autres militants de la société civile, particulièrement des femmes, que des membres des partis politiques, ou encore des artistes ou des universitaires. A plusieurs reprises, la FIDH a dénoncé l’inertie des autorités face à ces actes.

La recrudescence de la violence politique s’est nourrie de l’impunité dont ont généralement bénéficié les auteurs de ces actes qui visent à mettre à mal les libertés fondamentales, en particulier les libertés d’association, d’expression et de rassemblement pacifique et le pluralisme politique. Dans ce contexte, la majorité des partis politiques tunisiens et les organisations de la société civile ne cessent entre autres de demander mais en vain, la dissolution des ligues de protection de la révolution qui revendiquent la plus grande partie de ces actes.

Chokri Belaïd, à la tête du Parti des patriotes démocrates unifié depuis août 2012 avait depuis multiplié les critiques à l’égard du pouvoir en place. La veille de son assassinat, il avait tenu, sur les ondes de la Radio Shems, des propos virulents à l’encontre du parti au pouvoir Ennahdha, l’accusant d’avoir mis en place « une stratégie méthodique d’explosion de la violence à chaque crise au sein d’Ennahdha ». Il avait accusé ce parti d’« encadrer ces accès de violence ».

Chokri Belaïd : la voix qui dérange

par Mourad Sellami, El Watan le 8 février 2013


Avec l’assassinat, mercredi 6 février, de Chokri Belaïd, la violence politique en Tunisie a atteint un seuil dangereux. Mais pourquoi lui ? Pour répondre à cette question, il a fallu faire le tour de la classe politique, aussi bien sa famille, ses amis que ses détracteurs. En posant la question à son épouse Besma, elle répond fièrement : « C’est celui qui n’a pas peur de dire la vérité, même si elle dérange. » La veuve rappelle que « ce n’est pas par hasard que Chokri a été ciblé par des prêches incendiaires dans les mosquées de dirigeants islamistes comme Habib Ellouze » (membre de l’Assemblée nationale constituante et l’un des faucons d’Ennahda).

Des propos similaires sont repris par Hamma Hammami, porte-parole du Front populaire (l’alliance de dix partis, dont celui des Patriotes démocrates dirigé par Chokri Belaïd). Hamma souligne que « Chokri dérange car la tonalité de ses propos atteint directement ses auditeurs ». Il explique que « l’aspect direct de ses discours est accessible à son public, notamment les classes laborieuses, dont il partage les soucis ». Hamma justifie la rancœur des islamistes radicaux à l’encontre du « martyr » par le fait que « cette même population soit la cible privilégiée pour l’embrigadement par ses adversaires djihadistes. D’où la gêne qu’il leur cause et la haine qu’ils ont contre lui ». Du côté de ses détracteurs, le membre du conseil de la choura d’Ennahda, Hichem Laâreyedh, dit « respecter ce leader de la vie politique tunisienne malgré les différences entre nos idéologies respectives ». Il considère que « sa mort est une perte pour la Tunisie ».

Le parcours du militant

Le militant qu’est Chokri Belaïd est né le 26 novembre 1964 à Jebel Jeloud, dans les environs de Tunis. Son père est originaire de la zone de Sidi Abid, à Boussalem dans le gouvernorat de Jendouba, au nord-ouest de la Tunisie. Selon ceux qui l’ont connu, le jeune Chokri s’est imprégné de la pensée patriotique démocratique à partir du secondaire, quand il a commencé à fréquenter les cercles clandestins du mouvement. A l’université, qu’il a intégrée durant la deuxième moitié des années 1980, il brille grâce à ses qualités hors pair d’orateur et devient un virulent adversaire des islamistes qui commencent à élargir leur influence sur la sphère estudiantine, après des décennies de domination de la pensée de gauche.

En 1988, lors du 18e congrès extraordinaire de l’Union générale des étudiants de Tunisie, Chokri Belaïd est un candidat potentiel pour diriger cette organisation. Mais les tractations politiciennes lui préfèrent Samir Laâbidi, candidat indépendant et plus conciliant avec le pouvoir de Ben Ali en place. Quoi qu’il en soit, le leader Watad (patriotique démocratique) a marqué de son empreinte les trois années de sa mandature au bureau exécutif de l’organisation estudiantine. Par la suite, cet opposant radical a terminé son master de droit à Paris aux débuts des années 1990 pour accéder directement au barreau, sans passer par l’examen très sélectif du certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA).

De retour en Tunisie, il intègre le barreau et brille par ses plaidoiries dans les procès politiques, ce qui lui a valu pas mal de tracas avec le régime en place. Il fait l’objet d’un enlèvement, en compagnie de Me Abderraouf Ayadi, par les sbires du régime déchu, quelques jours avant le 14 janvier 2011. Après la chute de Ben Ali, l’avocat et militant démocratique poursuit son combat. Sa femme dit de lui qu’il n’avait jamais peur et qu’il croyait fermement aux ressources du peuple tunisien. « Il se savait menacé. Pourtant, il poursuivait le combat avec la même ferveur », n’a-t-elle cessé de répéter depuis son assassinat. Humainement parlant, la veuve Besma dit que Chokri Belaïd était très proche de ses deux filles, de 7 et 9 ans, dont il suivait la scolarité.

Loin de tout machisme que laissent inspirer ses moustaches à la Staline, le défunt avait l’habitude d’aider son épouse en cuisine et ne rechignait pas aux tâches ménagères. De l’avis de tous, partisans et détracteurs, la Tunisie a perdu un combattant de la liberté.

Mourad Sellami


Communiqué du REMDH

Le REMDH condamne l’assassinat de Chokri Belaïd

Le Réseau Euro-méditerranéen des droits de l’homme (REMDH) condamne l’assassinat de Chokri Belaïd et présente ses plus sincères condoléances et sa solidarité à sa famille, à ses proches et à tous les démocrates tunisiens.

Cet évènement dramatique s’inscrit dans un contexte où le gouvernement a laissé s’installer un climat d’intimidation et de violences contre le mouvement démocratique tunisien.

Les attaques répétées provenant des responsables gouvernementaux comme de certains dirigeants du parti Ennahdha désignant Chokri Belaïd comme le principal responsable des manifestations ouvraient la porte à son assassinat. L’usage partial de la Justice et des forces de l’ordre accompagne ce processus qui voit un seul parti s’emparer des principaux leviers de l’Etat. Le peuple Tunisien n’a pas mis à bas le régime de M BEN ALI pour cela. Bien entendu, c’est la première responsabilité des autorités publiques que d’arrêter rapidement les auteurs et les commanditaires de cet acte insupportable.

Mais, c’est tout autant la responsabilité des autorités publiques tunisiennes de mettre un terme au climat d’intimidation et de violence qu’elles ont laissées s’installer. A défaut, c’est la perspective d’élections démocratiques et loyales qui est remise en cause.

Tunis/ Le Caire/ Bruxelles, le 6 février 2013 [1]


[1Pour plus d’information, contacter Ramy Salhi – Tel : + 216 98 900 528