Histoire coloniale et postcoloniale

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Accepter de poser un regard de vérité, par Daniel Lefeuvre

samedi 10 décembre 2005, par nf

« Faire le pari de
l’intelligence plutôt que de s’engager dans une oeuvre de circonstance. »

Un entretien avec Daniel Lefeuvre, publié par Le Midi libre du 17 novembre 2005, suite aux événements de la veille [1]. Historien de renom et membre du comité scientifique créé pour valider le contenu du Musée de l’histoire de France en Algérie, Daniel Lefeuvre est favorable à un débat public
 [2].

[Publié le 26 novembre 2005,
mise à jour le 10 décembre 2005.]

Pourquoi avez-vous quitté le comité scientifique ?

Pas du tout ! Je ne l’ai pas quitté et, à l’heure où je vous parle, je suis toujours à l’intérieur et solidaire du comité. Ayant appris par la presse, ce que je trouve discourtois, voire blessant, que la réalisation dn projet était freinée, et mes messages étant restés sans réponse, j’ai écrit à Hélène Mandroux pour obtenir des explications. Je les attends toujours. Je sais que le comité scientifique a été convoqué mercredi dernier mais je n’ai pu y participer, ayant été prévenu trop tard je ne sais pas ce qui s’y est dit. J’ai toujours envie de travailler sur ce projet mais j’ai besoin de savoir si son contenu et sa finalité restent les mêmes. J’ai fait parvenir un double de ma lettre à Georges Frêche.

La question du contenu du musée paraît difficile à résoudre. Pour quelle raison ?

Le problème vient de ce que l’on demande aux historiens de porter des jugements, de défendre les uns ou d’accuser les autres. Or, l’historien n’est pas là pour dire le bien et le mal, le juste et l’injuste. Son rôle consiste à chercher à connaître et à comprendre, à montrer la complexité des choses, sans esprit de repentance ni volonté apologétique. On en est arrivé au point que le simple fait d’accepter de faire partie du comité scientifique de ce musée m’a valu d’être présenté comme un nostalgique de la colonisation.

Montpellier a-telle besoin d’un musée sur l’histoire de la France en Algérie ?

A Montpellier ou ailleurs, un tel musée pourrait étre utile, dès lors que son contenu serait historiquement irréprochable. En contribuant ainsi a éclairer l’histoire complexe de la France en Algérie, sans en omettre aucun aspect, ce serait aussi un instrument de cohésion sociale en permettant aux uns et aux autres, rapatriés, anciens combattants, d’Afrique du Nord, harkis, jeunes issus de l’immigration... de tourner cette page toujours douloureuse de notre passé récent, de refermer des blessures profondes. Mais j’insiste : pour parvenir à ce résultat, il faut accepter de regarder le passé en face, il faut accepter de poser sur cette histoire un regard de vérité. C’est pour cette raison que je me suis opposé au fait que ce musée soit celui de l’oeuvre française en Algérie. C’est trop connoté.

Le musée doit-il réhabiliter la mémoire des rapatriés ?

Le musée ne doit pas enfermer la complexité de l’histoire dans le camp des nostalgiques ou dans celui de ceux qui veulent se repentir. Ce serait la grandeur de Montpellier de faire le pari de l’intelligence, plutôt que de s’engager dans une oeuvre de circonstance, inutile, voire productrice de rancoeur et de déchirements. C’est d’ailleurs ce que demandent les rapatriés, dans leur grande majorité. On a besoin d’un regard lucide. Au demeurant, l’absence de débat public sur une question de cette importance me paraît regrettable. Pour ma part, je suis prêt à venir discuter de tout ça en public.

Propos recueillis par Ph. B.

Pied de nez pied-noir

Plusieurs villes de France vont-elles ouvrir des musées célébrant « l’oeuvre coloniale de la France en Algérie » ?

Montpellier, ville qui a accueilli après 1962 une importante population pied-noire, en prend déjà le chemin. Georges Frêche, son ancien maire socialiste, président de la Région Languedoc-Roussillon, avait promis depuis longtemps aux rapatriés un « musée de la France en Algérie » ; il vient de relancer le projet au nom de la communauté d’agglomérations qu’il dirige. « On ne va pas faire un musée de l’histoire de l’Algérie, car c’est à Alger de le faire. On va rendre hommage à ce que les Français ont fait là-bas » déclare-t-il, ajoutant à destination des historiens « Rien à foutre des commentaires d’universitaires trous-du-cul. On les sifflera quand on les sollicitera. » L’historien de la colonisation Daniel Lefeuvre, informé par la presse, fulmine « Nous avions travaillé avec la Mairie depuis deux ans sur un projet qui aurait pu être un instrument de cohésion sociale. Cette reprise en main brutale et vulgaire par Georges Frêche signifie que ce musée va être une œuvre de circonstance destinée à satisfaire des groupes de pression. Un tel projet est une provocation qui peut raviver les tensions. »

Roland Dessy, le président de la Maison des rapatriés de Montpellier, qui a réuni les responsables d’une quinzaine d’associations de rapatriés « pour leur annoncer la bonne nouvelle », ne s’y trompe pas « Ce musée, ce sera celui de l’ouvre de la France en Algérie, un musée francofrançais ». L’ouverture est prévue pour 2007, élections municipales obligent.

Thierry Leclère - Télérama du 7 décembre 2005


[2Daniel Lefeuvre vient de rééditer sa thèse, Chère Algérie. Une histoire de l’économie en Algérie avant l’indépendance de ce pays, sous le titre " Chère Algérie, la France et sa colonie, 1830-1962 ", aux éditions Flammarion.