Histoire coloniale et postcoloniale

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antisémitisme, antijudaisme, antiisraélisme, par Edgar Morin

lundi 26 janvier 2015

Un texte d’Edgar Morin, publié initialement dans Le Monde le 18 février 2004, et qui se termine par l’exclamation : “Que de tragédies encore, que de désastres en perspectives, si l’on n’arrive pas à faire entrer le réalisme dans le réel !

Il y a des mots qu’il faut ré-interroger ; ainsi le mot antisémitisme. En effet ce mot
a remplacé l’anti-judaisme chrétien, lequel concevait les Juifs comme porteurs d’une religion coupable d’avoir condamné Jésus, c’est-à-dire, si absurde que soit l’expression pour ce Dieu ressuscité, coupable de déicide.

L’Église triomphante
La Synagogue vaincue

Anti-judaïsme chrétien au xiiie siècle

Le portail sud de la cathédrale de Strasbourg comporte deux statues remarquables réalisées vers 1230 :

- à gauche, l’Église victorieuse et couronnée, tenant dans ses mains le calice et la bannière que surmonte la croix, considère avec assurance la Synagogue,

- à droite la Synagogue vaincue tient une lance brisée et détourne sa tête aux yeux bandés,expression de son refus de reconnaître dans le Christ le Messie attendu. Elle paraît laisser tomber les tables de la Loi, symbole de l’Ancien Testament dépassé.

Voir également à Metz

L’antisémitisme lui est né du racisme et conçoit les Juifs comme ressortissant d’une race inférieure ou perverse, la race sémite. A partir du moment où l’antijudaisme s’est développé dans le monde arabe, lui-même sémite, l’expression devient aberrante et il faut revenir à l’idée d’antijudaisme, sans référence désormais au « déicide ».

Il y des mots qu’il faut distinguer, ce qui n’empêche pas qu’il s’opère des glissements de sens des uns aux autres.

Ainsi il faut distinguer l’anti-sionisme de l’anti-israélisme. En effet, l’antisionisme
dénie non seulement l’installation juive en Palestine, mais essentiellement l’existence d’Israël comme nation. Il méconnaît que le sionisme, au siècle des nationalismes, correspond à l’aspiration d’innombrables Juifs, rejetés des nations, à constituer leur nation.

Israël est la concrétisation nationale du mouvement sioniste. L’anti-israélisme a deux formes ; la première conteste l’installation d’Israël sur des terres arabes, se confond avec l’antisionisme, mais en reconnaissant implicitement l’existence de la nation israélienne. La seconde est partie d’une critique politique devenant globale de l’attitude du pouvoir israélien face aux Palestiniens et face aux résolutions de l’ONU qui demandent le retour d’Israël aux frontières de 1967.

Comme Israël est un Etat juif, et comme une grande partie des Juifs de la diaspora
se sentant solidaires d’Israël, justifient ses actes et sa politique, il s’opéra alors des
glissements de l’anti-israélisme à l’antijudaisme. Ces glissements sont particulièrement importants dans le monde arabe et plus largement musulman où l’anti-sionisme et l’antiisraélisme vont produire un antijudaisme généralisé. Plus les Juifs s’identifient à Israël, plus on identifiera Israël aux Juifs, plus l’anti-israélisme devient antijudaisme.

Y-a-t-il un antijudaisme français qui serait comme l’héritage, la continuation ou la
persistance du vieil antijudaisme chrétien et du vieil antisémitisme européen ? C’est la thèse officielle israélienne reprise par les institutions dites communautaires et certains intellectuels juifs.

Or il faut considérer qu’après la collaboration des antisémites français à l’occupant
hitlérien, puis la découverte de l’horreur du génocide nazi, il y eut affaiblissement
par déconsidération du vieil antisémitisme nationaliste-raciste ; il y eut, parallèlement, suite à l’évolution de l’église catholique, dépérissement de l’antijudaisme chrétien qui faisait du Juif un déicide, puis l’abandon de cette imputation grotesque. Certes il demeure des foyers où l’ancien antisémitisme se trouve ravivé ; il demeure des résidus des représentations négatives attachées aux juifs qui demeurent vivaces dans différentes parties de la population ; il demeure enfin dans l’inconscient français des vestiges ou racines de « l’inquiétante étrangeté » du Juif, ce dont a témoigné l’enquête La rumeur d’Orléans (1969) dont je suis l’auteur.

Mais les critiques de la répression israélienne, voire même l’anti-israélisme lui-même ne sont pas les produits du vieil antijudaisme.

On peut même dire qu’il y eut en France, à partir de sa création accompagnée de
menaces mortelles, une attitude globalement favorable à Israël. Celui ci a été d’abord perçu comme nation-refuge de victimes d’une horrible persécution, méritant une sollicitude particulière. Il a été en même temps perçu comme une nation exemplaire dans son esprit communautaire incarné par le kibboutz, dans son énergie créatrice de nation moderne, unique dans sa démocratie au Moyen-Orient. Ajoutons que bien des sentiments racistes se sont détournés des Juifs pour se fixer sur les Arabes, notamment pendant la guerre d’Algérie, ce qui a bonifié davantage l’image d’Israël.

La vision bienveillante pour Israël se transforma progressivement à partir de 1967,
c’est-à-dire avec l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza, puis avec la résistance
palestinienne, puis avec la première Intifada, où une puissante armée s’employa à réprimer une révolte de pierres, puis avec la seconde Intifada qui fut réprimée par violences et exactions disproportionnées. Israël fut de plus en plus perçu comme Etat conquérant et oppresseur. La formule gaullienne, dénoncée comme antisémite : « peuple dominateur et sûr de lui » devint truisme. La poursuite des colonisations qui grignotent sans cesse les territoires palestiniens, la répression sans pitié, le spectacle des souffrances endurées par le peuple palestinien, tout cela détermina une attitude globalement négative à l’égard de la politique de l’Etat israélien, et suscita un anti-israélisme dans le sens politique que nous avons donné à ce terme.

C’est bien la politique d’Israël qui a suscité et amplifié cette forme d’anti-israélisme
et non la résurgence de l’antisémitisme européen. Mais cet anti-israélisme a très peu dérivé en anti-judaisme dans l’opinion française.

Par contre, la répression israélienne et le déni israélien des droits palestiniens produit et accroît les glissements de l’anti-israélisme à l’anti-judaisme dans le monde islamique. Ce nouvel antijudaisme musulman reprend les thèmes de l’arsenal anti-juif européen (complot juif pour dominer le monde, race ignoble) qui criminalise les Juifs dans leur ensemble. Plus les Juifs de la diaspora s’identifient à Israël, plus on identifie Israël aux Juifs, plus l’anti-israélisme devient antijudaïsme.
Cet antijudaisme s’est répandu et aggravé, avec l’aggravation même du conflit
israélo-palestinien, dans la population française d’origine arabe et singulièrement dans la jeunesse. De fait, il y a non pas pseudo-réveil de l’antisémitisme européen, mais développement d’un antijudaisme arabe. Or, plutôt que de reconnaître, la cause de cet antijudaisme arabe, qui est la tragédie du Moyen-Orient, les autorités israéliennes, les institutions communautaires et certains intellectuels juifs préfèrent y voir la preuve de la persistance ou renaissance d’un indéracinable antisémitisme européen.

Dans cette logique, toute critique d’Israël apparaît comme antisémite. Du coup
beaucoup de Juifs se sentent persécutés dans et par cette critique. Ils sont effectivement dégradés dans l’image d’eux-mêmes comme dans l’image d’Israël qu’ils ont incorporée à leur identité. Ils se sont identifiés à une image de persécutés ; la Shoah est devenue le terme qui établit à jamais leur statut de victimes des gentils ; leur conscience historique de persécutés repousse avec indignation l’image répressive de Tsahal que donne la télévision. Cette image est aussitôt remplacée dans leur esprit par celle des victimes des kamikazes du Hamas, qu’ils identifient à l’ensemble des Palestiniens. Ils se sont identifiés à une image idéale d’Israël, certes seule démocratie dans un entourage de dictatures, mais démocratie limitée, et qui, comme l’ont fait bien d’autres démocraties, peut avoir une politique coloniale détestable. Ils ont assimilé avec bonheur l’interprétation bibliquement idéalisée qu’Israël est un peuple de prêtres.

Ceux qui sont solidaires inconditionnellement d’Israël se sentent persécutés
intérieurement par la dénaturation de l’image idéale d’Israël. Ce sentiment de persécution leur masque évidemment le caractère persécuteur de la politique israélienne.

Une dialectique infernale est en œuvre. L’anti-israélisme accroît la solidarité ente
Juifs de la diaspora et Israël. Israël lui-même veut montrer aux Juifs de la diaspora que le vieil antijudaisme européen est à nouveau virulent, que la seule patrie des Juifs est Israël, et par là-même a besoin d’exacerber la crainte des Juifs et leur identification à Israël.

Ainsi les institutions des Juifs de la diaspora entretiennent l’illusion que l’antisémitisme européen est de retour, là où il s’agit de paroles, d’actes ou d’attaques émanant d’une jeunesse d’origine islamique issue de l’immigration. Mais comme dans cette logique toute critique d’Israël est antisémite, il apparaît aux justificateurs d’Israël que la critique d’Israël, qui se manifeste de façon du reste fort modérée dans tous les secteurs d’opinion, apparaît comme une extension de l’antisémitisme. Et tout cela répétons-le, sert à la fois à occulter le caractère barbare de la répression israélienne, à israéliser davantage les Juifs, et à fournir à Israël la justification absolue. L’imputation d’antisémitisme, dans ces cas,
n’a pas d’autre sens que de protéger Tsahal et Israël de toute critique.

Alors que les intellectuels d’origine juive, au sein des nations de Gentils, étaient
animés par un universalisme humaniste qui contredisait les particularismes nationalistes et leurs prolongements racistes, il s’est opéré une grande modification depuis les années 60. Puis, dans les années 70, la désintégration des universalismes abstraits ( stalinisme, trotskisme, maoïsme) détermine le retour d’une partie des intellectuels juifs ex-stals, ex-trotzkos, ex-maos, à la quête de l’identité originaire. Beaucoup de ceux, notamment intellectuels, qui avaient identifié l’URSS et la Chine à la cause de l’humanité à laquelle ils s’étaient eux-mêmes identifiés se reconvertissent, après désillusion, dans l’israélisme. Les intellectuels démarxisés se convertissent à la Tora. Une intelligentsia juive se réfère désormais à la Bible, source de toutes vertus et de toute civilisation pensent-ils. Passant de l’universalisme abstrait au particularisme juif apparemment concret mais lui même abstrait à sa manière (car le judéocentrisme s’abstrait de l’ensemble de l’humanité), ils se font les défenseurs et illustrateurs de l’israélisme et du judaïsme, apportant leur dialectique et leurs arguments pour condamner comme idéologiquement pervers et évidemment antisémite toute attitude en faveur des populations palestiniennes. Ainsi, bien des esprits désormais judéocentrés ne peuvent aujourd’hui comprendre la compassion si naturelle ressentie pour les malheurs des Palestiniens. Ils y voient non pas une évidente
réaction humaine, mais l’inhumanité même de l’antisémitisme.

Il faut dire qu’à partir des années 1970 la notion même de juif a pris pour beaucoup
de Juifs une densité et une compacité disparues depuis deux mille ans. Jusqu’à
l’anéantissement de la Judée qui dispersa les Juifs, la notion de juif était à la fois
religieuse, ethnique, nationale. Après la diaspora, il n’y eut plus de nation, mais un peuple dispersé que liait sa tradition religieuse. Avec la laïcisation des sociétés occidentales et l’émancipation des Juifs commença 1’« assimilation » dans les nations des Gentils et la notion de peuple juif s’estompa. La marque juive devint alors seulement religieuse (la « confession israélite), et cette marque s’estompa elle-même chez les Juifs laïcisés, qui se pensèrent alors identiques aux autres citoyens, conservant seulement un sentiment de « reliance » à un passé historique. Or Israël a reconstitué l’idée d’une nation juive à laquelle les Juifs de la diaspora vont pour beaucoup vouer un attachement profond. Cet attachement va reconstituer l’idée d’un peuple juif, ressuscité à la fois en Israël et dans la diaspora. Enfin, la recherche profonde des racines retrouve la souche de la religion de
Moïse, qui se met de plus en plus en symbiose avec l’Etat-Nation d’Israël.

Ainsi s’est reconstituée la triade d’avant l’occupation romaine Peuple-Nation-Religion. Et c’est cela qui, né principalement de l’existence d’Israël, va conduire à la
justification inconditionnelle d’Israël. Bien sûr l’attachement à Israël est variable. Il est ceux pour qui Israël est la vraie patrie ; d’autres pour qui c’est la seconde patrie. D’autres pour qui Israël est inséparable de leur identité. Pour tous ceux-là, le discrédit d’Israël est offense, atteinte à leur identité. D’autres par contre ressentent principalement leur lien avec les idées universalistes et se sentent étrangers au judéocentrisme.

La dialectique infernale

Dès lors une dialectique infernale est en marche. Comme je l’avais écrit en novembre 1997 : (article « le double regard », in Libération).

« L’attitude actuelle d’Israël et le soutien que continuent à lui apporter une grande partie des Juifs dans le monde, va contribuer au renouveau de l’antijudaisme ; les Palestiniens et les Arabes croiront de plus en plus au complot juif international, les Juifs croiront de plus en plus à l’antijudaisme de tout ce qui conteste les actes d’Israël. Tout ce qui confirmera les uns confirmera les autres. »

J’avais également co-écrit en juin 2002 (article « le cancer » in Le Monde)

« Une nouvelle vague d’antijudaisme, issue du cancer israélo-palestinien s’est propagée dans tout le monde arabo-islamique, et une rumeur planétaire attribue même la destruction des deux tours de Manhattan à une ruse judéo-américaine pour justifier la répression contre le monde islamique. De l’autre côté, un anti-arabisme se répand dans le monde juif. Les instances « communautaires » qui s’autoproclament représentantes des Juifs dans les pays occidentaux tendent à refermer le monde juif sur lui-même dans une fidélité inconditionnelle à Israël. »

La dialectique des deux haines, celle des deux mépris, le mépris du dominant israélien sur l’arabe colonisé, mais aussi le nouveau mépris antijuif nourri de tous les ingrédients de l’antisémitisme européen classique, cette double dialectique entretient, amplifie, et répand les deux haines et les deux mépris.

Le cas français est significatif. En dépit de la guerre d’Algérie et de ses séquelles, en dépit de la guerre d’Irak, et en dépit du cancer israélo-palestinien, Juifs et Musulmans ont longtemps coexisté en paix en France. Une rancœur sourde contre les Juifs identifiés à Israël couvait dans la jeunesse d’origine maghrébine. De leur côté, les institutions juives dites communautaires entretenaient l’exception juive au sein de la nation française et la solidarité inconditionnelle à Israël. L’aggravation du cycle répression-attentats a déclenché agressions physiques et a fait passer l’anti-judaïsme mental à l’acte le plus virulent de haine, l’atteinte au sacré de la synagogue et des tombes. Mais cela conforte la stratégie du Likoud : démontrer que les Juifs ne sont pas chez eux en France, que l’antisémitisme est de retour, les inciter à partir en Israël.

Avec l’aggravation de la situation en Israël-Palestine la double intoxication,
l’antijuive et la judéocentrique, va se développer partout où coexistent populations juives et musulmanes.

Le cancer israélo-palestinien est en cours de métastases qui se répandent sur le monde islamique, le monde juif, le monde chrétien. Ce cancer ronge la planète et mène à des catastrophes planétaires en chaîne. Il est clair que les Palestiniens sont les humiliés et offensés d’aujourd’hui et nulle raison idéologique ne saurait nous détourner de la compassion à leur égard. Certes Israël est l’offenseur et l’humiliant. Mais il y a dans le terrorisme anti-israélien devenant antijuif l’offense suprême faite à l’identité juive : tuer du Juif, indistinctement, hommes femmes enfants, faire de tout Juif du gibier à abattre, un rat à détruire, c’est l’affront la blessure l’outrage pour toute l’humanité juive. Attaquer des synagogues, souiller des tombes, c’est-à-dire profaner ce qui est sacré c’est considérer le Juif comme immonde. Certes une haine terrible est née en Palestine et dans le monde islamique contre les Juifs. Or cette haine, si elle vise la mort de tout Juif, comporte une offense horrible. L’antijudaisme qui déferle prépare un nouveau malheur juif. Et c’est pourquoi, de façon infernale encore, les humiliants et offensants sont eux-mêmes des offensés et redeviendront des humiliés. Pitié et commisération sont déjà submergées par haine et vengeance. Que dire dans cette horreur sinon la triste parole du vieil Arkel dans Pelleas et Melisande : « si j’étais Dieu j’aurais pitié du cœur des hommes ».

Y a-t-il une issue ? L’issue serait effectivement dans l’inversion de la tendance :
c’est-à-dire la diminution de l’antijudaisme par une solution équitable de la question
palestinienne et une politique équitable de l’Occident pour le monde arabo-musulman. C’est dire aussi que la seule possibilité d’arrêter les dialectiques infernales et la propagation du cancer est d’imposer à sa source même une paix honorable pour les deux parties, celle qui se trouve clairement re-indiquée dans l’initiative israélo-palestinienne de Genève. Or dans la situation actuelle, les deux protagonistes isolés n’ont pas la capacité d’arriver à la paix. Les Etats-Unis qui auraient le pouvoir de faire pression décisive sur Israël, ont jusqu’à présent favorisé Sharon. C’est bien une intervention au niveau international, comportant sans doute une force d’interposition entre les deux parties, qui serait la seule solution réelle. Mais cette solution réelle, et de plus, réaliste, est aujourd’hui
totalement irréaliste. Que de tragédies encore, que de désastres en perspectives, si l’on n’arrive pas à faire entrer le réalisme dans le réel !

Edgar Morin