Histoire coloniale et postcoloniale

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après un texte de J.-P. Dubois dans Esprit,“nazisme et colonisation”
un débat à poursuivre

mardi 25 juillet 2006, par nf

Avec le souci de n’encourager aucune polémique inutile mais dans le but, au contraire, de poser sereinement un certain nombre de débats historiques nécessaires, il me paraît utile de reproduire la mise au point récente du président de la Ligue des droits de l’homme publiée dans la revue Esprit, d’en expliquer les raisons, et, au-delà, d’évoquer le débat à poursuivre sur la qualification de la colonisation européenne, et, en particulier, sur la validité ou non des comparaisons ou des rapprochements entre celle-ci et le nazisme.

Dans son numéro de juillet 2006, la revue Esprit a publié, en effet, (p. 228) la lettre suivante de Jean-Pierre Dubois, président de la LDH, suite à un texte de Claude Liauzu qu’elle avait fait paraître deux mois plus tôt :


Dans le numéro de mai de la revue Esprit, Claude Liauzu a publié un texte intitulé “ Contre des manifestations d’antisémitisme dans les universités du Maghreb ” qui proteste à juste titre contre les comportements d’étudiants qui ont troublé le 10 mars à l’université de Tunis un hommage à la mémoire du sociologue Paul Sebag suite au
legs d’une partie de sa bibliothèque à cette université. Mais ce même texte aborde ensuite des débats historiographiques français, nécessaires mais sans lien direct avec ces faits, et, ce qui est plus grave, s’en prend au site internet de la Ligue des droits de l’homme de Toulon (www.ldh─toulon.net).

Ce site, qui est un moyen parmi d’autres au service de la section LDH de Toulon, privilégie les enjeux locaux, mais, le passé
franco-algérien et colonial étant à Toulon un thème récurrent, exploité
notamment par l’ancienne municipalité Front national comme par tous les
nostalgiques de l’Algérie française, il a été amené à lui consacrer une place importante, et est devenu, avec une moyenne de 2 500 visites par jour, un centre de ressources pour tous ceux qui s’intéressent à ces questions.

Le site internet de la section LDH de Toulon reçoit des propositions d’articles qu’elle décide en toute liberté de publier ou non.
Dans ces conditions, l’attaque d’un site qui reste ouvert à toutes les
suggestions et critiques et contribue à la poursuite nécessaire d’un débat serein autour de ces questions est particulièrement injuste et déplacée, d’autant que l’article de Claude Liauzu appelle à des soutiens à une adresse internet qui fait allusion à la mobilisation contre la loi du 23 février 2002 dont ce site a été l’un des vecteurs essentiels.

Ce site accomplissant un effort important d’information dans la meilleure tradition de la Ligue des droits de l’homme,
une telle mise en cause est préjudiciable aux efforts nécessaires pour
promouvoir à la fois la connaissance historique et à la déontologie des débats.

Jean─Pierre Dubois
président de la Ligue des droits de l’homme.

Le même numéro de la revue Esprit ajoute qu’il a également reçu la lettre suivante de Robert Charvin :

Dans une contribution au colloque sur le massacre du 8 mai 1945 à Sétif, où je n’ai pu me rendre, publiée sans que je le sache par El Watan, puis mise en ligne par la section toulonnaise de la Ligue des droits de l’homme, j’ai voulu prolonger ce que disait P. Ricœur sur “ l’inquiétant spectacle du trop de mémoire ici, du trop d’oubli ailleurs ” à propos des flots de barbarie qui assaillent l’histoire.

Je manifestais mes regrets vis-à-vis d’un humanisme sélectif, fréquemment observable.

Que reste-t-il dans nos mémoires des 9 millions de réfugiés et des 3 millions de Bengalis massacrés par l’armée pakistanaise, des centaines de milliers de communistes et de leurs familles massacrés par le gouvernement indonésien, des millions de victimes des guerres américaines et de nos guerres coloniales ? Mon propos, qui me semble conforme à la réalité, était de comparer la médiatisation constante d’un génocide et le silence régnant sur d’autres, la seule explication étant l’ethnocentrisme européen et l’instrumentalisation politique d’un crime de masse parmi tous les autres dans la pitoyable histoire de l’humanité. J’ai connu en direct la consternante
 concurrence des victimes ”, comme j’ai pu le constater dans un récent colloque sur les génocides organisé à Lyon par le collectif “ Reconnaissance ”.

Où est l’outrance pour reprendre la formule de C. Liauzu, à dire que l’Europe a fait au reste du monde, durant une longue période historique, ce que l’Allemagne nazie avait commencé à faire aux Européens, usant à cette occasion de l’antisémitisme semé durant des siècles par l’Église ?

Quant aux “ démons du Tiers-Monde ”, qu’il ne faudrait pas encourager selon C. Liauzu, on ne saurait faire aisément le partage entre ceux que l’Occident a introduit et introduit encore et ceux qui leur sont propres.

Au travail louable de C. Liauzu, désireux de “ jeter des passerelles entre des pays obsédés par le spectre des guerres ”, je préfère celui consistant à développer une solidarité visant à abolir la domination multiforme qu’exerce l’Occident qui se prend encore pour le Monde ! C’est ce qu’a compris aussi, il me semble, la Ligue des droits de l’homme, dont j’apprécie particulièrement la direction du professeur Dubois, comme sa section toulonnaise.

La question ne relève ne rien d’un quelconque antisémitisme.

En tout état de cause, “ l’incident ” n’est pas clos, car il ne relève pas de malentendus.

Robert Charvin
professeur agrégé des facultés de droit

C’est donc en reprenant le texte de la communication de Robert Charvin destinée au séminaire organisé le 8 mai 2005 à Sétif par la Fondation du 8 Mai 1945, que le site internet de la section LDH de Toulon s’est trouvé impliqué dans ce débat. Cette communication publiée par le quotidien algérien El Watan les 20 et 21 août
2005 sous le titre “ La fabrication permanente de l’histoire ” paraissant digne d’intérêt pour les responsables du site, ils l’ont reproduite aussitôt (le 21 août 2005) sous la rubrique “ Point de vue ”. Ils l’ont considéré comme un élément de débat qui méritait d’être inclus dans la “ base de données ” sur ces questions que le site était en train de constituer (on trouvera ci-dessous, en annexe, pour information de nos lecteurs, le texte complet de cette communication, dont, à mon avis, certains passages prêtent effectivement à critiques). On peut relever que le reproche exprimé par Claude Liauzu au site LDH-Toulon consiste à avoir affiché “ de telles affirmations [...] sans distance critique [...] depuis un an ” [1]

En réalité - sans vouloir polémiquer inutilement, car la bonne foi de Claude Liauzu n’est pas en cause - il a eu le mérite d’avoir pris la tête du mouvement contre la loi du 23 février 2005 ; j’ai, personnellement, souvent rendu hommage à ses travaux [2] et collaboré fructueusement avec lui à plusieurs ouvrages historiques  [3] et il a eu le mérite de réagir aussitôt aux insultes antisémites à Tunis contre la mémoire du sociologue tunisien Paul Sebag dont il était un ami personnel -, cette dernière critique n’est pas tout à fait exacte. Le site LDH-Toulon avait publié le 4 avril 2006, aussitôt reçue par lui, une réaction très critique d’Alain Monchablon, membre du comité central de la LDH et professeur d’histoire en classe préparatoire, ajoutée en “ post-scriptum ” du texte de Robert Charvin. Voici le texte de cette réaction :

Je souhaite intervenir ici à un double titre :
comme président de la section de Paris 12e de la LDH, laquelle a publié une plaquette sur l’exposition coloniale de 1931 (qui s’est tenue dans le 12e arrondissement) et continue à plancher sur cette question, et - à titre personnel - comme professeur d’histoire (en classes préparatoires
de Lycée) et historien à mes heures.

J’ai pris connaissance récemment de la communication de R.Charvin intitulée “ sortir de l’amnésie entretenue ” ; ce
texte me paraît incroyablement simpliste et outrancier dans son argumentation générale : dire que l’histoire est occultée-manipulée par les seules grandes puissances au
profit de leurs intérêts oublie tout simplement les mêmes
occultations-manipulations auxquelles se livrent nombre d’Etats du Sud, à commencer par l’État-armée algérien ; une certaine conception des lois de l’hospitalité (s’il s’agit bien d’une communication faite à Sétif) et du politiquement correct a peut-être mené notre auteur à pratiquer à son tour “ l’amnésie entretenue ”. Passons sur l’étonnante note 1) du texte : ce serait “ la crainte de l’influence bolchevique dans la communauté arménienne ” de Turquie qui aurait mené le pouvoir turc aux massacres : en 1915, par un extraordinaire don de prophétie deux ans avant octobre 1917 !!

Mais ce qui me semble proprement inadmissible, c’est
ce qui est écrit au sujet de la Shoah : oser affirmer que
“ l’humanisme pro-sémite (sic) est utilitariste ! ” c’est bel et bien banaliser la Shoah, la réduire à une petite affaire intra-occidentale montée artificiellement en épingle, c’est pratiquer la concurrence des victimes qu’on prétend dénoncer. De tels propos, même comme “ point de vue ”, n’ont pas leur place sur le site d’une section de la LDH, par ailleurs fort intéressant.

Pour ma part, il me semble que la dernière phrase du texte d’Alain Monchablon est peut-être excessive : je partage son refus de l’expression “humanisme pro-sémite” qui ne peut que semer la confusion, mais, dans la mesure où le site LDH-Toulon publie des contributions et points de vue qu’il ne fait pas toujours siens, la publication comme “point de vue” d’un texte dont on critiquerait explicitement un passage critiquable comme celui-ci ne me paraît pas inconcevable. Quoi qu’il en soit, les responsables du site ont aussitôt publié telle quelle en post-scriptum la réaction d’Alain Monchablon. Et, en réalité, le texte de Robert Charvin, accompagné de ce post-scriptum, est resté environ un mois de plus sur le site LDH Toulon, à la suite de quoi, fin avril 2006, l’un et l’autre ont été retirés (comme Jean-Pierre Dubois en avait exprimé le souhait, pour éviter toute polémique inutile).

Au-delà de la réponse faite par Jean-Pierre Dubois dans Esprit, dont l’objet se borne, comme il était logique, à expliquer le rôle du site LDH-Toulon et à regretter qu’il ait été mis en cause en l’espèce, une question plus essentielle, à mon avis, mérite d’être également posée : celle du bien-fondé de la comparaison de la colonisation européenne en
Asie, Afrique, Océanie et Amérique, avec le nazisme. La réponse de Robert Charvin dans Esprit le confirme, puisqu’il écrit “ que l’Europe a fait au reste du monde, durant une longue période historique, ce que l’Allemagne nazie avait commencé à faire aux Européens ” et il conclut en laissant entendre que subsiste des divergences de fond : “ En tout état de cause, “l’incident” n’est pas clos, car il ne relève pas de malentendus”.

Cette question, tout comme celle de l’emploi du terme de “ génocide ” ou encore du recours au concept d’“ extermination ” à propos de cette même colonisation,
sont posées, également, par la publication en France de différents ouvrages et de contributions sur internet relatifs à ces sujets, ainsi que par un certain nombre de déclarations d’hommes politiques, d’articles et de travaux historiques en Algérie ou ailleurs. On a vu aussi, sur la question de la traite et de l’esclavage, des références hasardeuses à Hitler et au nazisme. Cette question ne doit pas être éludée, et, pour ma part, sur le fond du débat, je suis en désaccord avec le point de vue de Robert Charvin.

En effet, autant je suis prêt à reconnaître avec lui que le racisme européen colonial et post-colonial a conduit à occulter ou à minimiser les massacres coloniaux et post-coloniaux ; autant je suis prêt à recourir aux concepts de “ crime de guerre ”,
de “ crime contre l’humanité ” ou de “ génocide ”, pour désigner tel ou tel massacre colonial - et certains d’entre eux, telle l’extermination des Herrero par l’Allemagne en 1904, dans le Sud-ouest africain, sur la base d’une décision politique et militaire explicite, est bien un cas de génocide - ; autant je suis totalement opposé à l’affirmation générale selon laquelle “ l’Europe a fait au reste du monde, durant une longue période historique, ce que l’Allemagne nazie avait commencé à faire aux Européens ”.

Poser la question du rôle de la violence coloniale dans la “ barbarisation ” de l’Europe au XXe
siècle, qui s’est manifestée lors de la première guerre mondiale et de la montée du nazisme, me semble une autre question, qui a été soulevée à juste titre par de nombreux auteurs. En particulier par Hannah Arendt dans la seconde partie de Les origines du totalitarisme intitulée L’impérialisme (1951). On peut y
lire, par exemple : “ Deux nouveaux moyens visant à imposer
organisation politique et domination aux populations étrangères furent mis au point au cours des premières décennies de l’impérialisme. L’un était la race en tant que principe du corps politique, l’autre la bureaucratie comme principe de domination à l’étranger.
[...] Cette réponse conduisit aux massacres les plus terribles de l’histoire récente, à l’extermination des tribus hottentotes par
les Boers, à l’assassinat sauvage perpétré par Carl Peters en Afrique du Sud allemande, à la décimation de la paisible population du Congo - de 20 à 40 millions d’individus, réduite à 8 millions - ; enfin et peut-être pire que tout le reste, elle suscita l’introduction triomphante de semblables procédés de pacification dans des politiques étrangères respectables.
[...] Ce sont les
meilleurs éléments, et parfois même les plus lucides des couches de
l’intelligentsia européenne qui ont découvert la bureaucratie et que celle-ci a attiré en premier lieu ”
.

Nombreux sont les auteurs qui ont rapproché les manifestations les plus aiguës de la violence coloniale de celle des nazis [4], à la manière de Claude Bourdet demandant à propos de la pratique de la torture en Algérie en 1951 : “ Y a-t-il une Gestapo algérienne ? ” [5] ; et titre, quatre ans plus tard, un de ses articles : “ Votre Gestapo d’Algérie ” [6]. Ou d’Hubert Beuve-Méry, écrivant en 1957 dans Le Monde : “ Dès maintenant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus le droit de condamner, dans les mêmes termes qu’il y a dix ans, les destructeurs d’Oradour et les tortionnaires de la Gestapo ” [7].
Germaine Tillion le dit aussi dans La Traversée du mal :
“ Il y a à ce moment-là, en 1957, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme ”  [8].

Dans son livre La violence nazie, une généalogie européenne (2002) [9], Enzo Traverso évoque, dans le chapitre “ Les guerres et les crimes coloniaux ” qui mérite d’être largement cité, la manière dont la colonisation a été l’une des origines de la
brutalisation de l’Europe, et, en particulier, l’une des sources de la violence fasciste et nazie :

Bien entendu, les guerres coloniales - ces small wars, selon le jargon militaire de l’époque - [...]
restaient bien au-dessous des millions de morts du carnage de 14-18. C’est leur conception qui colportait déjà le principe de la guerre totale. Il ne s’agissait pas de conflits prévus par le droit international, opposant des États ennemis et débouchant sur des traités de paix : il s’agissait de guerres de pillage et de destruction qui n’étaient pas déclarées et qui se concluaient par la soumission totale des pays conquis. Les ennemis n’étaient ni des gouvernements ni de véritables armées mais des populations elles-mêmes, d’où l’absence de toute distinction entre civils et combattants [10]. C’est pourquoi le général Bugeaud aimait à dire à ses officiers que, pour faire la guerre d’Algérie, ils devaient tout d’abord oublier la plupart des notions apprises dans les écoles militaires françaises et prendre conscience du fait que leur combat n’était pas mené “contre une armée ennemie, mais contre un peuple ennemi” [11]. [...]

Les manuels d’histoire militaire évoquaient souvent la bataille d’Omdurman où, en 1898, une unité britannique de quelques centaines
de soldats, commandée par lord Kitchner et dotée de mitrailleuses modernes, l’emporta sur plusieurs milliers de guerriers soudanais, en en tuant 11 000 [12] (“ Nous allons les faucher comme du blé mûr ”, avait annoncé à la veille de cette tuerie le jeune Winston Churchill [13]). Mais, au-delà de la supériorité des armes, qui ne devint écrasante que dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque l’onde longue de la révolution industrielle transforma qualitativement les techniques militaires, le secret des conquêtes coloniles résidait dans l’organisation rationnelle des unités
coloniales, dotées d’une infrastructure administrative efficace [...].

Les guerres coloniales menées par les Allemands en Afrique du Sud-ouest, au début du siècle, présentaient toutes les caractéristiques
d’une campagne d’extermination qui préfigurait, à une toute petite échelle, celle que Hitler mènera en URSS en 1941 [14]. En 1904, la répression de la révolte des Herrero, dans l’actuelle Namibie, prit les couleurs d’un véritable génocide que le général von Trotha, son principal responsable, avait dirigé et revendiqué dans un célèbre “ ordre d’anéantissement ” (Vernichtungsbefehl) [15]. [...]

Dernière entreprise de conquête coloniale, la guerre d’Ethiopie menée par le fascisme italien en 1935 jette un pont entre l’impérialisme
européen du XIXe siècle et la guerre nazie pour le Lebensraum allemand. [...] Entre 1935 et 1939, la résistance éthiopienne fut brisée par une guerre qui combinait les armes conventionnelles et les armes chimiques et qui provoqua la mort de 250 000 “ indigènes ”. Le but du fascisme était,
à long terme, d’orienter vers les colonies africaines l’émigration italienne. Alessandro Lessona, le ministre des Colonies, rêvait d’une “ Ethiopie sans Ethiopiens ”, peuplée par des Italiens et gérée en conditions d’apartheid, sur la base d’une véritable ségrégation de la population autochtone [16]. Si la dimension antisémite des lois raciales promulguées par le régime en 1938 fut
la plus visible et la plus lourde de conséquences au sein de la société
italienne, elles trouvaient leur origine dans l’exigence de “ séparer ” les Italiens des “ indigènes ” dans les colonies africaines [17]. Plusieurs historiens ont qualifié de génocidaire cette guerre coloniale du fascisme [18]. ; les photos qui montrent les soldats italiens arborant les têtes coupées des résistants éthiopiens peuvent se comparer, en termes de cruauté, à celles, aujourd’hui plus connues, qui témoignent des forfaits de la Wehrmacht
en Pologne et en Union soviétique.

Poser ainsi la question des influences de la violence coloniale sur celle du fascisme et du nazisme est une chose ; faire un parallèle entre le phénomène de la colonisation européenne dans son ensemble et le phénomène nazi en est une autre. Certes, ce type de rapprochement a été fait par Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme de 1950. Mais, à mon avis, ce texte ne doit pas être pris au pied de la lettre, comme une réelle analyse historique.

Qu’écrivait Césaire ? “ Le très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle, [...] au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le
crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ”
. Ou encore, à propos du traitement barbare des indigènes colonisés : “ Ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absout, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à
des peuples non européens ;
[...] ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est
responsable, et
[...] il sourd, [...] perce, [...] goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne ”.

Pour moi, ces passages se
situent davantage dans le cadre d’une dénonciation politique qui utilise des
comparaisons avec le nazisme dans un but polémique et pour susciter des réactions
d’indignation - un peu comme les propos de Claude Bourdet, d’Hubert
Beuve-Méry ou de Germaine Tillion cités plus haut, écrits pour dénoncer la
torture pendant la guerre d’Algérie -, que dans le cadre d’une analyse
historique rigoureuse à laquelle ils ne prétendent pas. Il s’agit de textes de
combat qui recourent avant tout à une métaphore mobilisatrice pour faire appel
contre le colonialisme aux mêmes réflexes d’indignation que le nazisme a suscités.
En témoigne, d’ailleurs, ce passage d’un discours électoral de Césaire de 1945
que Frantz Fanon cite de mémoire : “ Quand je tourne le bouton de ma radio, que j’entends qu’en Amérique des nègres sont lynchés, je dis qu’on nous
a menti : Hitler n’est pas mort ; quand je tourne le bouton de ma radio, que
j’apprends que des juifs sont insultés, méprisés, pogromisés, je dis qu’on nous
a menti : Hitler n’est pas mort ; que je tourne enfin le bouton de ma radio et
que j’apprenne qu’en Afrique le travail forcé est institué, légalisé, je dis
que, véritablement, on nous a menti : Hitler n’est pas mort ”
 [19]

Un demi-siècle plus tard, on attend une autre rigueur des historiens auxquels incombe une lourde responsabilité. À faire un parallèle entre colonialisme et nazisme au mépris de la caractérisation précise de ces deux phénomènes historiques, qui sont profondément différents même s’il existe des liens entre eux, on risque de déboucher notamment sur un déni de la spécificité de l’entreprise génocidaire nazie. Car le nazisme n’a pas été qu’une domination ponctuée de massacres, il a aussi mis sur pied une immense entreprise d’extermination. L’enjeu est de taille, car on sait que la négation ou la sous-estimation de la Shoah sont des arguments qui accompagnent partout les regains d’antisémitisme. Or, on a vu récemment dans la presse du Maghreb, en particulier dans certains quotidiens algériens, des propos antisémites inadmissibles, en particulier dirigés contre des voyages en Algérie de groupes de juifs français d’origine algérienne et aussi contre
l’historien Benjamin Stora. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille accuser d’antisémitisme quiconque recourt à des parallèles abusifs ou des rapprochements historiques schématiques et infondés. Ou qu’il faille confondre la thèse historique fausse selon laquelle nazisme et colonialisme sont comparables avec celle selon laquelle la violence de la colonisation a anticipé et préparé celle du nazisme (thèse que soutiennent, notamment, on l’a vu, avec pertinence, des auteurs comme Hannah Arendt, ou, aujourd’hui, Enzo Traverso). La lutte contre l’antisémitisme est un enjeu trop important pour qu’on lance des accusations à la légère et pour qu’on ne concentre pas les ripostes sur les périls avérés, qui sont malheureusement trop nombreux. Un certain nombre de débats historiques nécessaires doivent être menés avec beaucoup de rigueur et ne doivent pas être confondus avec des accusations d’antisémitisme, même s’ils doivent être replacés dans le contexte des résurgences et des nouveaux avatars de ce péril.

Je n’ai jamais, par exemple, caché mon désaccord avec certaines thèses du livre d’Olivier Le Cour Grandmaison Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (paru chez Fayard en 2005, et non chez Gallimard, comme l’indique par erreur Claude Liauzu dans Esprit), en particulier avec la place injustifiée qu’il accorde au concept d’extermination dans la description du processus colonial, l’extermination n’ayant pas été (ou très marginalement, dans des cas précis, relevant de certaines colonisations) un objectif de la colonisation, l’objectif fondamental de celle-ci ayant été la domination et l’exploitation, ce qui l’a conduite parfois à des massacres. Désaccord aussi avec l’insuffisante distinction entre l’espace colonial et l’espace métropolitain, même si un certain nombre de transferts d’hommes et d’idées ont été constants entre ces deux espaces. Ainsi, à propos de l’internement administratif, en particulier celui des Juifs sous Vichy, si les précédents coloniaux méritent d’être rappelés, d’autres origines qui renvoient aussi bien aux Lettres de cachet, qu’à l’internement et la déportation des vaincus des révoltes ouvrières du XIXe siècle comme juin 1848 ou la Commune, méritent d’être pris en compte également. Faire, comme le fait Olivier Le Cour Grandmaison, du traitement des colonisés l’origine du statut des Juifs sous Vichy (thèse fondée sur l’étude intéressante du rôle de personnages comme Marcel Peyrouton ou Joseph Barthélémy) ne néglige-t-il pas la profondeur historique de l’antisémitisme français, dans lequel on pourrait même voir, a contrario, une racine ou un précédent de la discrimination coloniale ? Mais il serait absurde de déduire de ce genre de critiques historiques importantes des accusations d’antisémitisme. Et si quiconque juge qu’une telle accusation est fondée, il doit l’argumenter publiquement, car alimenter quoi que se soit qui s’apparenterait à une rumeur est choquant au regard des droits de l’homme.

Autant de sujets qui mériteraient de bien plus amples développements. La présente contribution ne vise qu’à signaler l’importance et la complexité de certains points d’histoire qu’il s’agit d’aborder avec rigueur, ainsi qu’à mentionner un certain nombre de débats historiographiques à poursuivre.

Il faut aussi être conscient qu’à vouloir assimiler la colonisation européenne au nazisme, on donne une image profondément réductrice de l’histoire européenne, qui comporte, certes, ce volet sombre qu’est la colonisation, mais connaît aussi, dans le même temps - sans que cela soit d’ailleurs exclusif d’autres volets sombres - des phénomènes
incontestablement riches par leur portée universelle, telle la sécularisation, la libéralisation de l’expression, la démocratisation de la vie publique, le développement du rôle social des États, l’essor de l’éducation, la progression (lente) de l’égalité des sexes, etc. Autant de phénomènes qui sont la poursuite du processus déclenché
depuis la Renaissance et le Siècle des Lumières et dont une étape essentielle a été la proclamation des droits de l’homme en 1789.

Si le nazisme peut être caractérisé globalement comme un phénomène historique synonyme de régression barbare, le paradoxe est que la colonisation européenne et sa barbarie ne sont pas dissociables d’autres processus historiques simultanés qui représen tent des
progrès essentiels et de portée universelle. Ne pas le voir revient à
reproduire des illusions tiers-mondistes qui ont induit dans des pays issus de la colonisation des atteintes graves aux droits des personnes. Dans le contexte de la violence de la guerre d’Algérie, la conclusion que tirait Frantz Fanon dans ses Damnés de la terre (1961) peut s’expliquer : “ Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, [...] ne payons pas de tribut à l’Europe en créant
des États, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent ”
. Mais le drame est que cette diabolisation globale de l’Europe a conduit à ne pas faire la part entre la barbarie coloniale et les acquits démocratiques issus des principes des droits de l’homme, cela a conduit à d’autres barbaries au nom du refus de cette notion, au prétexte qu’elle a été invoquée hypocritement par
l’Europe. Combattre l’hégémonie de l’Europe et de l’Occident est nécessaire au XXIe siècle, mais le combat mondial pour les droits de l’homme ne saurait se réduire à cela. À avoir pour seul objectif d’“ abolir la domination multiforme qu’exerce l’Occident ”, on peut aussi conforter d’autres formes de barbarie.

D’où le fait que cette question historiographique des liens et des comparaisons entre le colonialisme européen et le nazisme exige une grande attention. En même temps qu’une grande vigilance vis-à-vis des résurgences de l’antisémitisme qui reste, en Europe comme dans le monde musulman, un danger réel, auquel il ne faut jamais cesser de prendre garde.

Gilles Manceron

Annexes :

Robert Charvin : « la fabrication permanente de l’histoire »
Claude Liauzu : « contre des manifestations d’antisémitisme »

[1Pour que nos lecteurs aient connaissance de tous les éléments de ce débat, nous reproduisons également, en annexe, ce texte de Claude Liauzu paru dans Esprit, critiquant, à la fois, le texte de Robert Charvin et
le site LDH-Toulon pour l’avoir publié “ sans distance critique ”).

[2Notamment à propos de l’ouvrage qu’il a dirigé, Colonisation, droit d’inventaire, Armand Colin, 2004, dans Hommes et Libertés, n°127, de juillet-septembre 2004.

[3En particulier dans le cadre de l’ouvrage Droits de l’Homme. Combats du siècle, Seuil, 2004, et, tout récemment, du livre que nous avons dirigé ensemble, La colonisation, la loi et l’histoire, Syllepse, 2006.

[4Voir Gilles Manceron, Marianne et les colonies, chapitre 16, “ Des crimes contre l’humanité ”, dont je reprends ici un passage.

[5L’Observateur, 6 décembre 1951.

[6L’Observateur, 13 janvier 1955.

[7Le Monde, 13 mars 1957.

[8Germaine Tillion, La Traversée du mal. Entretien avec Jean Lacouture, Arléa, 1997.

[9Enzo Traverso, La violence
nazie, une généalogie européenne
, La fabrique éditions, 2002.

[10H. L. Wesseling, “ Colonial Wars : an Introduction ”, in J.A. de Moor, H. L. Wesseling (eds), Colonialism and War. Essays on Colonial Wars in Asia and Africa, E.J. Brill/Universitaire Pers Leiden, Leiden, 1989, pp. 3-4.

[11Bouda Etamad, La possession du monde. Poids et mesures de la colonisation, Complexe, Bruxelles, 2001, p. 113.

[12John Ellis, The Social History of the Machine Gun, Pantheon Books, New-York, 1975, p. 18. David Killingray, “ Colonial Warfare in West Africa ”, in J.A. de Moor, H. L. Wesseling (eds), op. cit., p. 147.

[13Cité in David S. Landes, Richesse
et pauvreté des nations
, Albin Michel, Paris, 2000, p. 553.

[14Ludwig Helbig, “ Der koloniale Frühfascismus ”, in Nangolo Mbumba, Helgand Patemann (Hg), Ein Land, eine Zukunft, Peter Hammer, Wuppertal, 1988, pp. 102-111.

[15John Bridgman, The Revolt of the Herrero, University of California Press, Berkeley, 1981, pp. 127-129. L’ordre du général von Trotha de procéder à l’extermination est reproduit in Horst Drechsler, Le Sud-Ouest africain sous la domination allemande. La lutte des Herreros et des Namas contre l’impérialisme allemand 1884-1915,
Akademie Verlag, Berlin Est, 1986, p. 138. Sur le détail historiographique au sujet du génocide des Herreros, cf. Gesine Krüger, Kriegsbewältigung und Geschichtsbewusstsein. Realität, Deutung und Verarbeitung des deutschen Kolonialskriegs in Namibia 1904 bis 1907, Vandenboek & Ruprecht, Göttingen, 1999, pp. 62-68.

[16Angelo Del Boca, “ Le leggi razziali nell’impero di Mussolini ”, in Angelo Del Boca, Massimo Legnani, Mario G. Rossi (eds.), Il regime fascista. Storia e storiografia, Laterza, Bari-Roma, 1995, pp. 336-337.

[17Renzo De Felice, Storia degli ebrei italiani sotto il fascismo, Einaudi, Torino, 1993, pp. 236-239.

[18Giorgio Rochat, “ Il genocidio cirenaico ”, Belgagor, XXXV, n°4, 1980. Nicola Tranfaglia, Dalla prima guerra mondiale al fascismo, UTET, Torino, 1995, p. 670. Pierre
Milza, Mussolini, Fayard, Paris, 1999, pp. 672-673. Nicola Labanca, “ Il razzismo coloniale italiano ”, in Alberto Burgio (ed.), Nel nome della razza. Il razzismo nella storia d’Italia 1870-1945, Il Mulino, Bologna, 1999, pp. 145-163.

[19Discours politiques, Campagne électorale 1945, Fort-de-France. Cité de mémoire par Frantz Fanon in Peau noire, masques blancs, 1952.