Histoire coloniale et postcoloniale

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autour de la tuerie d’Oudjehane

lundi 30 septembre 2013, par nf

Réflexions sur le livre de Claire Mauss-Copeaux, La Source, Mémoires d’un massacre, Oudjehane, 11 mai 1956, par Michel Mathiot. [1]

[Mis en ligne le 29 septembre 2013, mis à jour le 30]


Autour d’un massacre.

Il est possible qu’en lisant La Source, dernier ouvrage de l’historienne Claire Mauss-Copeaux, des gradés de l’époque, maintenant haut-gradés retraités, ne soient tentés de remiser leurs décorations. Ce livre est-il un réquisitoire dressé contre l’armée française ? Non, c’est un livre d’histoire. Mais il faut faire preuve de réserve pour ne pas y percevoir un procès du 4ème BCP [2] et de ses quatre compagnies, sur les quinze kilomètres qui séparent El-Milia d’El-Ancer dans la presqu’île de Collo, en 1956. Claire Mauss-Copeaux résout ce paradoxe en proposant un texte académique qui se double du livre de la souffrance indicible des rescapés et survivants algériens. Souffrance également de ceux qu’elle appelle « les vétérans » de l’armée française – hommes du rang appelés – rares à ne pas plier sous le poids d’un certain fardeau. Des appelés qu’elle avait commencé à appréhender dans sa thèse de doctorat, puis dans ses ouvrages. En adoptant le style du livre-parole, qu’elle annonce dès le départ, et auquel elle prête également sa propre voix, elle prend le risque de se faire taxer de manque de distanciation par rapport à l’événement, et par conséquent de subjectivité, puisqu’elle ne se contenterait pas de mettre en scène des témoignages et de les analyser mais qu’elle y participerait, se montrant ainsi juge et partie. Elle en assume le risque. Le message délivré à la collectivité est, pour elle, plus important que les critiques à elle-seule adressées.

Le fardeau des vétérans

Les vétérans sont tous différents par leur origine, leur culture et leur carrière, mais tous semblables dans l’horrible expérience qu’ils ont vécue à Oudjehane, et dans la trace qui – encore aujourd’hui – hante leurs nuits d’octogénaires. L’un d’eux, plus âgé, avait consigné dans des carnets ses constatations et ses impressions. Un fructueux mélange des mémoires qui resurgissent comme l’eau de source qui cherche la sortie, et du savoir-faire d’une historienne pugnace et humaine, a produit cette recherche et enfin ce livre. L’auteur opère un incessant va-et-vient entre les appelés de 1956 et les vétérans des années 2010. Ce sont les mêmes hommes, mais sont-ils aujourd’hui les mêmes êtres ? De quoi le quotidien des appelés du 4ème BCP - 20 à 22 ans en 1956 - fut-il fait ? La vie de djebel, la pression de la discipline et des gradés, la distillation dans les consciences de la « haine des Arabes », la stimulation perverse qui se forge jour après jour dans le groupe, la mort des copains et la « culture de la vengeance » alimentée par la hiérarchie, la rage du jeune qui estime perdre sa jeunesse, la succession des violences ordinaires qui normalement n’ont pas cours dans une société civile (au sens de civilisée), dans les gourbis ou dans les caves du « château » d’El-Ancer, tout cela construit l’instrument qui, un jour, permet de commettre l’irréparable.
Un vétéran résume la situation dans une formule forte : « Ce que fait un homme, ce qu’est capable de faire un homme qui a un uniforme, un homme qui a une parcelle d’autorité... ça me rend malade [3] »

Les vétérans se livrent ou se cachent, s’expliquent ou expliquent la psychologie du militaire appelé, transplanté contre son gré dans ce lieu perdu. Le viol est présent, rarement dit mais avoué dans les discours, sous forme de contournements ou de silences, toujours pour une même raison : la honte. Cette honte est si prégnante qu’elle empêche les vétérans de se délivrer de leur fardeau. Le lecteur les sent parfois “à genou”’, ne sachant comment s’exprimer. CMC [4] a réussi l’exercice de restituer le mal-être de ces vétérans.

A Oudjehane le viol n’est pas central, presque anecdotique, mais il a joué comme le détonateur d’un massacre qui, lui, est au cœur d’une souffrance qui dure depuis près de soixante ans. Des témoignages des deux côtés de la Méditerranée le précisent. Mais au 4ème BCP et dans la vallée de l’Oued El-Kebir à cette époque, le viol n’était pas anecdotique et CMC sait faire s’exprimer les témoins, vétérans comme algériens. Ce travail de l’historienne avec les vétérans d’Algérie est difficile, car la parole leur fut « confisquée [5] » pour toute une série de raisons. « Il vit avec sa mère. Sa fille habite à côté. Il fait des cauchemars. Il revoit la mechta, revoit tout. De ce jour-là personne ne veut parler. J’ai vu un psychiatre. J’ai dit tout ce que je pouvais dire, mais l’essentiel non. Insupportable. A vous aussi je n’ai pas tout dit. On a tous vu, les uns et les autres, là où chacun se trouvait. Chacun a vu, chacun sait ce qui s’est passé à Oudjehane ». Ils savent beaucoup de choses mais craignent de les révéler. C’est pourquoi l’art aiguisé de l’enquêtrice et son acuité à appréhender les silences et les détails qui peuvent passer pour anodins, permettent une lecture en creux des témoignages. Peut-être
eux-mêmes le souhaitent-ils ? Les non-dits des vétérans sont aussi parlants que ce qu’ils pourraient révéler. Le fait d’avouer qu’on n’a pas tout dit, et de le faire de manière émouvante et répétitive, est plus éloquent qu’un aveu direct, car s’y ajoute une dimension affective forgée par le temps. CMC a pensé que les vétérans ont eux aussi un travail de deuil à accomplir.

Cet exercice d’historien produit un discours événementiel indispensable, tout en rendant compte de la psychologie des témoins et des acteurs, les anciens d’Algérie. La demande que Nour, le compagnon de recherche algérien, leur adresse est pressante : « Déposez votre fardeau et libérez votre mémoire ».

La guerre des officiers

Mais si ce n’est pas une histoire-procès – qui serait contraire à l’esprit de la recherche historique – c’est une critique sans concession de l’encadrement. Des officiers venus pratiquement tous directement de la guerre d’Indochine, pour en découdre. Ils sont décortiqués par le menu. Dans la ligne hiérarchique on observe une conspiration du silence à la marge des limites légales et morales, même si, on le sait depuis longtemps grâce aux précédents ouvrages de Claire Mauss-Copeaux, un appareil législatif et réglementaire avait été mis en place. Ce cadre, voulu par nos hommes politiques et d’état, rendait possibles les abus qui en temps de guerre se nomment exactions, en particulier les représailles collectives. Sauf à remettre en cause la sincérité des témoignages et la traduction des JMO (journaux des marches et opérations) que CMC a passés au filtre de l’analyse, il s’agit de faits avérés et on reconnaît sa marque de fabrique, qui privilégie la parole. Les notes infrapaginales, d’ailleurs absentes, sont inutiles puisque les références vivantes se trouvent dans le texte lui-même.

Les chapitres des deux premières parties sont courts, ce qui rend l’ouvrage facile à aborder et l’entrée en matière peu lassante. Car le massacre des Beni Oudjehane – cœur du livre que le lecteur attend de voir surgir au détour de chaque page – s’annonce dans un crescendo savamment dosé d’arguments, qui plante le décor. Une bonne partie du massif de Collo était impénétrable. La guérilla pouvait s’y développer. Après le 20 août 1955 la région était devenue une zone de représailles. Le 4ème BCP y avait été affecté à partir d’octobre, à titre de relève et de renfort. Entre coupures de routes et accrochages, des soldats d’un autre régiment avaient été tués dans une embuscade, en février. Quelques jours avant le drame, le commandement avait fait larguer sur la population des tracts menaçants. Et les Européens ? L’ouvrage ne nous en apprend rien, sauf par allusion aux exploitations de chêne-liège. Ils ne servent pas d’alibi. Le massacre est un règlement de comptes du 4ème BCP envers les Algériens musulmans du bled, exclusivement.

C’est au seuil de la troisième partie que les circonstances du massacre d’Oudjehane commencent à être traitées par une analyse des quelques archives, ô combien succinctes et dont l’auteur ne fait en huit pages qu’une bouchée. Il fallait son regard exercé et aiguisé pour démonter le langage codé des papiers militaires et les poncifs aujourd’hui éculés de la presse locale. Mais cette exaction majeure fut aussi amenée par toute une série de préalables démontrés par les vétérans : les vexations, les brimades sexuelles, les rapines, les vols, les incendies de gourbis, les viols collectifs ou non, couverts par les gradés, les tortures, les ’’corvées de bois’’. Le drame d’Oudjehane est sans doute un ’’rasage’’ de mechta qui a dégénéré. Mais peut-être fut-il davantage que cela, il y a tout lieu de le penser quand on analyse l’état d’esprit des officiers du 4ème BCP, auxquels elle a consacré plusieurs chapitres, ainsi que l’ampleur des moyens déployés sur le terrain le 11 mai 1956, face à trois-cent personnes inoffensives, peut-être moins. Si le 4ème BCP n’est pas toute l’armée française, CMC nous offre pour autant un effet de loupe significatif. Aux historiens de conclure. Mais si procès il doit y avoir, c’est celui du comportement de l’homme en temps de guerre, quel qu’il soit : « brute épaisse ou bon père de famille [6] ». Dans ce cas, qui est responsable ? C’est au lecteur de se faire une opinion. Nous ne dévoilons pas le cœur du livre, nous le laissons en prendre connaissance et s’indigner de lui-même sans que l’auteur n’ait besoin de le faire à sa place [7].

Le deuil des survivants

Sans ces récits de rescapés nommément désignés ou anonymes, recueillis sur place par CMC, que nous présente la quatrième partie, sans les témoignages déjà provoqués et assemblés pour l’occasion par Nour et Azzedine en Algérie, sans la modération et la mesure de ces deux historiens locaux dans les propos desquels on ne perçoit pas de haine mais un simple désir de deuil, sans la dignité et l’intelligence humaine de Doukha, mère de famille de vingt-trois ans enceinte, dont le fils à naître fut menacé du bout du canon d’un fusil de guerre, sans enfin l’art de Claire Mauss-Copeaux capable de faire parler les silences, sans tout cela un tel livre n’aurait pas vu le jour. Aucun gendarme, aucun policier, aucun journaliste, aucun juge de Paix ni procureur ni maire, aucun élu, les seuls à même de produire un jour une archive, n’étaient présents ni n’avaient été invités à se rendre sur les lieux. Cette microhistoire fut rendue possible par une enquête de terrain longue et approfondie, un enrichissement mutuel de la recherche de l’historienne et de celles d’André, puis de Nour et Azzedine. Pour CMC, « il y a mille sujets, et mille manières de les interroger. Nous avons choisi de parler d’Oudjehane ». Le « Nous » est symptomatique de l’esprit de ce livre. L’ouvrage est signé d’une historienne française, mais on pourrait avancer que c’est une œuvre franco-algérienne, tant est prégnante l’implication de la dernière catégorie de témoins : les rescapés, les contemporains ou familiers des disparus. Après tout, il n’y a pas eu pléthore de tels ouvrages collectifs, même depuis 2012, année du cinquantenaire de la fin du conflit. Mais ce travail comme le précédent lancé au colloque de Lyon en 2006 s’attache à faire entendre la parole des Algériens. Le but n’est pas politique, ni même exclusivement historique. Il relève de la reconnaissance de la souffrance humaine et du devoir de deuil réclamé par les familles des victimes innocentes. La liste des fusillés est minutieusement élaborée, et Azzedine, le garçon menacé par le fusil de guerre avant même sa naissance, s’y est employé avec une rigueur que l’on ne rencontre pas chez les mémorialistes français au sujet de massacres d’Européens (celui d’El-Alia, 20 août 1955, par exemple). Dans sa démarche d’enquête de terrain, il choisit de méconnaître des cas douteux, et minimise même le décompte final des suppliciés de son propre village.

Ce livre montre que la population du bled avait à supporter la violence organisée de l’armée française, violence individuelle et perverse comme la torture et le viol, ou violence collective pouvant aller jusqu’au bombardement et à l’anéantissement de villages, aux déplacements dans des camps de regroupement et, comme ce fut le cas au moins à six reprises le long de ces quinze kilomètres de l’oued El-Kebir, jusqu’au meurtre collectif, le plus important ayant été celui d’Oudjehane. Ces meurtres collectifs, ainsi que les mesures ordinaires de rétorsion, ont accru le sentiment d’injustice au sein des populations, et entraîné dans la lutte ceux et celles qui n’en étaient pas encore convaincus, les femmes en particulier. Les femmes occupent une place importante dans le livre. La problématique des violences sexuelles y est pour quelque chose, l’empathie de CMC pour beaucoup. Doukha explique comment les femmes, que l’on relègue toujours au rang de simples ’’youyouteuses’’, sont restées « debout dans la guerre », après un temps de latence qui leur a permis de comprendre la révolte des hommes, puis ensuite de les soutenir.

Un « récit d’histoire atypique » écrit CMC dans le prologue. Mais qui est atypique ? Le récit ? L’histoire ? L’auteur ou les acteurs ? La mechta Oudjehane n’est qu’une parcelle du secteur quadrillé par le 4ème BCP. Mais d’autres massacres y ont été dénombrés par les vétérans. CMC en rappelle une définition simple : exécution massive de personnes sans défenses. Dans cette vallée et sur ces coteaux le massacre ne fut pas une pratique « atypique ». Et qu’en fut-il des cinq ou six années suivantes ? Et des autres secteurs ? Le 4ème BCP fut-il une unité « atypique » parmi les autres ? Peut-être, car cela dépend beaucoup de la mentalité de la hiérarchie. Et celle des officiers du 4ème BCP était spéciale. Mais il n’y a pas de raison d’imaginer que d’autres Merlot, Rouleau, Lapière, Rieux et Voret [8] n’ont pas existé ailleurs. Les plus à plaindre, après les suppliciés et leurs familles, sont les vétérans. Ils n’étaient pas « atypiques » au départ. Ils étaient des représentants de la société française dans sa diversité, appelés simplement à faire leur devoir. Ceux du 4ème BCP le sont devenus, et Claire Mauss-Copeaux démontre par quelle instrumentalisation de la personnalité ce fut possible. Pour la plupart, ils le regrettent. Quant à l’auteur, elle est certainement « atypique » au sein de la communauté historienne et elle le revendique comme marque de fabrique. « Parmi toutes ces voix, la mienne est présente au milieu des autres. Je n’ai pas voulu la dissimuler ». Privilégiant le récit de mémoire, elle se range aux côtés des victimes, sans pour autant oublier son devoir d’historienne : établir les faits et essayer de les expliquer, en analysant et critiquant ses sources. En œuvrant au service de l’amélioration des relations entre les hommes et entre les peuples, elle fait de l’histoire active, en quelque sorte.

Michel Mathiot
chercheur indépendant
27 septembre 2013.


 


Voir en ligne : « la source – mémoires d’un massacre : Oudjehane, 11 mai 1956 », par Claire Mauss-Copeaux


[Mis à jour le 20 janvier 2014] – Ce livre fait l’objet d’une présentation dans l’édition du 18 janvier 2014 du quotidien algérien El Watan, sous le titre Oudjehane ou l’horreur : http://www.elwatan.com/hebdo/arts-e....


[1Claire Mauss-Copeaux, La Source, Mémoires d’un massacre, Oudjehane, 11 mai 1956, Payot & Rivages, 11 septembre 2013.

[2Bataillon de chasseurs à pied.

[3Parce que c’est inutile, nous choisissons d’éviter les renvois au texte original.

[4Pour éviter d’alourdir le propos, nous emploierons désormais ce diminutif.

[5Voir Claire Mauss-Copeaux, Appelés en Algérie, La parole confisquée, 1998.

[6Employés dans des témoignages pour qualifier des appelés dans le civil.

[7« Un témoignage fait avec retenue est plus efficace que s’il l’était avec indignation : l’indignation doit venir du lecteur, pas de l’auteur, car on n’est jamais certain que les sentiments du premier deviendront ceux du second. J’ai voulu fournir au lecteur la matière première de son indignation ». Primo Levi, Conversations et entretiens (1997).

[8Claire Mauss-Copeaux précise qu’elle utilise des pseudonymes pour les Français et leurs noms véritables pour les Algériens.