Histoire coloniale et postcoloniale

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boat people en Méditerranée

mercredi 21 novembre 2012

Le réseau Migreurop publie un Atlas des migrants en Europe, un bilan sur les 20 dernières années de ce qu’il appelle la « guerre aux migrants » livrée par l’Union européenne.

Selon le réseau qui regroupe une quarantaine d’associations européennes et africaines militant pour la libre circulation des personnes, cinq personnes en moyenne trouvent la mort chaque jour aux frontières de l’Europe depuis deux décennies – une évaluation a minima fondée sur le décompte des corps retrouvés et les témoignages des survivants de naufrage. « Le renforcement des contrôles aux frontières n’a pas jugulé les flux d’immigration irrégulière mais il a multiplié les prises de risques » écrivent les auteurs qui fustigent les Européens, les estimant coupables de « non assistance à personne en danger ».

Migrants en Méditerranée.

Les nouveaux boat-people

par Jérôme Anciberro, Témoignage chrétien, le 15 novembre 2012


Le contexte général de répression en matière de migrations conduit à des situations tragiques dans la zone maritime méditerranéenne. Le principe de la solidarité en mer est ainsi mis à mal.

Souvenons-nous. C’était en juin 1979, à l’Élysée. Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, les deux frères ennemis, enfin réconciliés autour d’une cause, rencontraient le président Valéry Giscard d’Estaing pour le sensibiliser à la question des boat-people vietnamiens fuyant le régime communiste sur des embarcations de fortune.

À l’époque, les flashs crépitaient, les articles et tribunes se multipliaient dans la presse, des bateaux humanitaires appareillaient. Un bel élan de solidarité. Aujourd’hui, les boat-people existent toujours. Ils ne sont plus vietnamiens, mais érythréens, somaliens, libyens, maliens… Et de toute évidence, leur cause est bien moins médiatique. Surtout, explique Clémence Racimora, de la commission Solidarité internationale de la Cimade, « la question est de moins en moins envisagée sous l’angle humanitaire et de plus en plus sous l’angle sécuritaire. »

REJETÉ SUR LES CÔTES LIBYENNES

Selon un rapport de mars 2012 du Conseil de L’Europe, 1 500 personnes ont perdu la vie en 2011 en cherchant à traverser la Méditerranée. Ce même rapport se concentre sur un cas particulier, médiatisé grâce au quotidien britannique The Guardian (lire l’article de The Guardian) : celui d’un petit bateau qui avait quitté Tripoli au mois de mars 2011 avec 72 personnes à son bord ( toutes d’origine subsaharienne, toutes âgées de moins de 25 ans ) et qui, après deux semaines de dérive, a fini par être rejeté sur les côtes libyennes. Il ne restait plus que neuf personnes vivantes à bord.

Durant les deux semaines de dérive, les appels de détresse du bateau ont été ignorés par plusieurs navires prévenus par le centre de coordination de sauvetage maritime italien. Un hélicoptère et un bâtiment militaire sont même entrés directement en contact avec les passagers, de même qu’un bateau de pêche… pour les abandonner là après leur avoir donné un peu d’eau et des biscuits.

RESPONSABILITÉS MULTIPLES

Ce drame est emblématique d’une réalité nouvelle qui inquiète beaucoup les spécialistes des migrations et du droit maritime : les politiques migratoires des États semblent exercer une influence délétère sur les acquis humanitaires du droit maritime international.

Ce dernier est pourtant fort clair en ce qui concerne l’assistance aux navires en difficulté. Tout autre bateau se trouvant à proximité a obligation de porter assistance aux personnes se trouvant en situation de détresse. Selon la convention sur la recherche et le sauvetage en mer, dite convention SAR, adoptée en 1979 et entrée en vigueur en 1985, les mers et les océans sont divisés en zones au sein desquelles les États collaborent. Il n’existe donc pas de zone dont personne ne se­rait responsable.

Chaque État s’organi­se comme il l’entend, mais il est censé s’impliquer efficacement dans les opérations de sauvetage sur la zone qui lui est allouée. Dans le cas du bateau parti de Tripoli, la Libye, en pleine guerre civile, n’était pas en mesure d’assurer ses responsabilités. L’Italie, première à recevoir les appels de détresse (reçus également par le centre de Malte), aurait dû assumer la coordination du sauvetage.

Mais les responsabilités sont ici multiples : le nombre d’acteurs qui auraient pu intervenir et qui ne l’ont pas fait, ou se sont contentés de suivre a minima des procédures sans s’assurer de leur efficacité, est impressionnant.

OBSESSION SÉCURITAIRE

Plusieurs autres affaires montrent que l’obsession sécuritaire et répressive des États conduit à des résultats tragiques ou absurdes.

En mai 2009, les autorités italiennes ont ainsi intercepté trois embarcations d’environ 200 ressortissants érythréens et somaliens à 35 milles marins au Sud de Lampedusa. Les passagers, embarqués sur des navires militaires italiens, ont été ramenés en Libye, d’où ils étaient partis, bien qu’ils aient exprimé aux militaires italiens leurs volontés de demander une protection internationale. La Cour européenne des droits de l’homme a ici condamné l’Italie pour ce qui est assimilable à une expulsion collective, les situations individuelles des passagers n’ayant pas été prises en compte.

Autre affaire marquante : en août 2007, sept pêcheurs tunisiens avaient été condamnés par un tribunal italien… parce qu’ils avaient pris sur eux de dé­barquer en Italie des mi­grants récupérés sur leur ba­teau en difficulté à quelques milles de Lampedusa. La condamnation a depuis été annulée. Ce genre de tracasseries nourrit néanmoins évidemment la réticence de certains capitaines à assumer leurs responsabilités humanitaires.

Face aux tragédies en cours, de nombreux acteurs associatifs se mobilisent pour rappeler aux États leurs responsabilités. L’initiative internationale Boats for People, soutenue par plusieurs ONG (dont la Cimade, le CCFD, le Gisti…) compte ainsi sur le soutien du public. À bon entendeur.