Histoire coloniale et postcoloniale

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c’est la IIIe République qui a préparé un terrain favorable aux camps d’internement de Vichy

vendredi 27 mars 2009

Dans Dieulefit ou le miracle du silence, Anne Vallaeys nous avait rappelé que, lorsque la guerre éclata en 1939, les directrices de l’école de Beauvallon accueillirent aussitôt les enfants juifs. Et leurs parents, bientôt. A la mairie, une employée d’une vingtaine d’années commença à fabriquer des faux-papiers. D’autres réfugiés arrivèrent, des anonymes, des artistes... Et d’autres maisons s’ouvrirent. A l’école, les enfants se serrèrent un peu plus sur les bancs. La population grimpa jusqu’à cinq mille personnes. Le bourg accueillait ainsi autant de pourchassés qu’il comptait de natifs... Dieulefit sut désobéir, dire non aux lois iniques [1].

Aujourd’hui, Anne Vallaeys précise dans un article de Libération repris ci-dessous que « si en France il y a une résonance entre le sort des migrants et un épisode du passé, c’est plutôt la IIIe République et sa politique xénophobe qu’il conviendrait de pointer, puisqu’elle prépara un terrain favorable aux camps d’internement de l’Etat français de Vichy. »

Quand Daladier disait « Welcome »

par Anne Vallaeys – Rebond, Libération, le 25 mars 2009


Yaurait-il un parallèle entre la situation des migrants et des bénévoles de Calais et celle des Juifs et des Justes d’hier, sous Vichy et l’occupation nazie ? La controverse oppose le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, Eric Besson, au cinéaste Philippe Lioret à propos de son film, Welcome. Comme si l’indignité avait commencé en 1943… L’Histoire n’est pas un catalogue d’événements indépendants les uns des autres, où les démagogues piqueraient des démonstrations selon l’air du temps. N’empêche, si aujourd’hui en France il y a une résonance entre le sort des migrants et un épisode du passé, c’est plutôt la IIIe République et sa politique xénophobe qu’il conviendrait de pointer, puisqu’elle prépara un terrain favorable aux camps d’internement de l’Etat français de Vichy. Bien avant Pétain, rastaquouères, Juifs ou non, étrangers, persona non grata étaient tracassés, harcelés par les préfets de France la doulce (roman de Paul Morand, 1934). Toujours privée d’âme, l’administration appliquait alors les règlements et les circulaires du gouvernement Daladier.

De l’hiver 1938 au printemps 1939, c’est bien un cabinet radical-socialiste qui imagina ce que la République allait qualifier « lieux de séjour surveillé », « lieux d’hébergement », de « rassemblement », d’« internement », « camps de prestataires » et « camps de transit », selon les subtilités bureaucratiques des fonctionnaires.

Agde, Argelès, Bram, le Barcarès, Rivesaltes, Saint-Cyprien et Septfonds… Dans ces camps du Sud, la République enferma des êtres dans d’immenses champs de baraques sordides et d’immondices. Ils étaient des centaines de milles, républicains espagnols, combattants comme civils, qui avaient échappé à l’oppression franquiste. Des centaines de milliers d’autres réfugiés avaient choisi la patrie des droits de l’homme, puisqu’ils avaient décidé de se mettre hors d’atteinte des dictateurs à fronts de bœufs, des gauleiters national-socialistes. Il fallait bien, rétorquaient alors les fonctionnaires républicains, trouver des solutions devant un tel afflux d’exilés et de réfugiés.

Alors, des femmes, des hommes, anonymes, maîtres d’écoles, conseillers municipaux, ouvrirent leurs portes, offrirent un gîte et un peu de sécurité aux exilés. De simples individus, qui, sans discours, sans idéologie, hors du religieux et du social, considéraient qu’un humain était digne de la seule vertu d’être un homme, simplement. Comme aujourd’hui à Calais et ailleurs. C’était un temps de rumeurs, de menaces de guerre.

De septembre 1939 à mai 1940, la même République, conduite par le démocrate républicain Paul Reynaud, inaugurait des camps de Rieucros, le Vernet, Gurs, les Milles. Des milliers de « ressortissants » dantzigois, sarrois, apatrides, qualifiés d’« extrémistes », « susceptibles de troubler la paix sociale ou de nuire à la Défense nationale », furent alors parqués entre des barbelés. Il s’agissait de priver des êtres de liberté, non sur la décision d’un quelconque jugement prononcé par l’autorité de justice, mais en vertu du règlement aveugle appliqué par une simple autorité administrative… Maudits préfets ! Gurs « hébergea » ainsi près de dix-neuf mille « individus » de cinquante-neuf nationalités différentes, des êtres isolés, des familles qualifiées de « gens sans ressource et sans domicile fixe ». Ceux qui étaient enfermés aux Milles, dans l’ombre de la montagne Sainte-Victoire, étaient des étrangers en « instance d’émigration » ou « en attente de visa de sortie »…

Le 3 septembre 1939, le jour de la déclaration de guerre contre les hitlériens, des affiches étaient apposées aux quatre coins de Paris. Les autorités de la République enjoignaient les « ressortissants allemands » de se rendre volontairement, « pourvus d’une couverture », au stade de Colombes, désigné « camp de rassemblement ». Dans les baraquements, les étrangers devenaient alors « sujets ennemis de la Patrie ». Parias, gens de rien, intellectuels, artistes, commerçants, médecins, Autrichiens, Polonais, Hongrois, Allemands, Juifs ou non, beaucoup, dès 1933, avaient déserté la dictature hitlérienne. Un grand nombre avait trouvé un asile en Provence et dans le Sud, où l’on vit « heureux comme Dieu en France », disait un dicton de chez eux.

Déjà les règlements exigeaient : réfugiés comme logeurs devaient déclarer les contrats de location au préfet, l’autorité républicaine. Privés de la protection de la loi, nombre d’étrangers en délicatesse avec les circulaires et les règlements aveugles, se gardaient bien de franchir le seuil des hôtels de ville, assurés d’en ressortir ficelés. Alors, des hors-la-loi, des femmes et des hommes insoumis, ouvrirent leurs portes, tout simplement.

Anne Vallaeys, écrivaine


Dieulefit, village de « Justes » [2]

Aux pires périodes de la seconde guerre mondiale, un millier de réfugiés seront passés par Dieulefit. Anne Vallaeys nous raconte une histoire : celle des habitants qui firent de leur village un havre de paix

On a quelque scrupule à parler de Dieulefit. Ce bourg du Sud-Dauphiné, situé dans les montagnes de la « Drôme provençale », ne demande qu’à rester caché du monde. [...]

Caché, s’y cacher, y être caché. Dans son joli récit, Anne Vallaeys [raconte l’histoire] des habitants de Dieulefit qui, durant la Seconde Guerre mondiale, firent de leur village un havre de paix, un refuge pour les proscrits, une halte bénéfique au flanc d’une histoire faite de violences et d’exils. Dans ces collines rudes, qui se prennent carrément pour des montagnes – sans égaler en sensations fortes le Vercors situé plus au nord –, des Français de tous métiers, des artisans, des commerçants, des industriels, des médecins, des hommes et des femmes, des protestants (surtout) mais aussi des catholiques, et des sans-religion ont tissé durant les années noires un filet de protection pour les apatrides, les juifs, les communistes, les pourchassés, les enfants orphelins.

Parmi ces héros d’une résistance sans bruit, parce que toute naturelle, se détachent des personnalités fortes, étranges, comme celles des « demoiselles Marguerite Soubeyran et Catherine Kraft », fondatrices de l’école de Beauvallon, à l’écart du bourg. À l’origine, une école-pensionnat pour les gamins difficiles, les « cas lourds », les indisciplinés. Des pionnières de ces « écoles nouvelles » semées dans l’avant-guerre aux marges de l’école officielle et qui, après 1968 (et Ivan Illich), connaîtraient un regain de vigueur. Des écoles de la liberté et de la responsabilité.

Quand s’imposa l’évidence que plus difficile que la situation des « gamins difficiles » serait celle des gamins pourchassés par les nazis et leurs séides français, les « demoiselles » (regards entendus, mais sans plus, sur ces demoiselles « bonnes amies » vivant étrangement…) entreprirent d’accueillir ceux qui n’étaient plus seulement des exclus de l’école, mais des exclus de la société.

Elles ne furent pas les seules, dans Dieulefit, à accueillir, cacher, employer et protéger les repliés de la drôle de guerre avant d’héberger et de cacher les pourchassés des autres phases de la guerre : la vie suspendue de la zone dite « libre » puis, carrément, l’Occupation. Ainsi vit-on, peu à peu, monter de la vallée des dizaines, voire des centaines, de personnes. Parmi elles, Louis Aragon et Elsa Triolet, le philosophe Emmanuel Mounier, très tôt revenu des premières séductions de la « révolution nationale », le poète Pierre Emmanuel, mais aussi des peintres, des musiciens (la pianiste Yvonne Lefébure), cohabitant dans les rues de Dieulefit (et parfois ses soupentes) avec des juifs autrichiens, des communistes allemands, des républicains espagnols.

À la mairie, où Vichy avait placé un maire-colonel dont on ne sait s’il fit preuve d’aveuglement ou de passivité délibérée, une jeune employée de vingt ans, Jeanne Barnier, confectionne des centaines de fausses cartes, fabrique des tampons officiels. Jusqu’au jour où la gendarmerie se rend compte des supercheries. Le gendarme qui l’interroge lui dit : « Vous mentez très mal. » Mais, loin de l’accabler, il se met à lui donner des conseils sur la meilleure manière de mentir aux gendarmes. Il périra, peu avant la Libération, sous les balles allemandes.

« Miracle du silence », dit à l’enquêtrice un témoin de l’époque. C’est que, dans ce village divisé entre protestants et catholiques à parts à peu près égales, il se sera établi comme une conspiration du silence, une conjuration du bien. Un millier de réfugiés seront passés par Dieulefit aux pires périodes de l’histoire de France. Et tous s’y seront sentis protégés par une certaine idée de l’humanité. Des « parpaillots » pour qui la résistance était une vieille habitude du temps des « dragonnades », des catholiques ralliés à la bienveillance générale, des républicains associés : tout le monde s’y est mis pour faire de ce village un espace de « Justes » parmi les nations.

Bruno Frappat

[1Anne Vallaeys, Dieulefit ou le miracle du silence, éd. Fayard, février 2008, 248 p., 19 €.

[2Texte extrait de la présentation de l’ouvrage d’Anne Vallaeys par Bruno Frappat, « Dieulefit et l’homme le confirma », publiée dans La Croix le 5 mars 2008.