c’est pas la faute aux polygames ...


article de la rubrique discriminations > les “banlieues”
date de publication : vendredi 18 novembre 2005


La LDH réagit à la mise en cause de la polygamie par le ministre délégué à l’Emploi, le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale et le ministre de l’Intérieur.

Et Pierre Marcelle nous parle de la polygamie française.


Communiqué de la LDH

Paris, le 16 novembre 2005

Les étrangers ne sont pas des cibles

Selon M. Larcher, la polygamie serait responsable de la discrimination à l’emploi que subissent nombre de Français ou d’étrangers en situation régulière.

Selon Mme Carrère d’Encausse, la cause de la crise du logement, ce serait, là encore, la polygamie. Sans compter qu’il lui paraît normal de critiquer la loi de 1972 contre le racisme et pas anormal de décompter les juifs ou les noirs à la télévision...

Pour le président de la République, M. Accoyer et le ministre de l’Intérieur, le regroupement familial expliquerait la crise des banlieues.

Ces propos sont mensongers : ni la polygamie, dont les premières victimes sont les femmes, ni le droit de vivre en famille n’expliquent la crise sociale qui s’exprime.

Il est nauséabond et irresponsable de faire ainsi des étrangers la cause de la situation que connaît notre pays.

Ceux et celles qui tiennent ces discours prennent sciemment le risque de renforcer la xénophobie et le racisme.

La LDH rappelle à chacun que la paix civile ne peut supporter de tels débordements.

Nicolas Sarkozy

Certes, les jeunes responsables des violences urbaines " sont tout à fait français juridiquement ", " mais disons les choses comme elles sont : la polygamie et l’acculturation d’un certain nombre de familles font qu’il est plus difficile d’intégrer un jeune Français originaire d’Afrique noire qu’un jeune Français d’une autre origine ", explique le ministre de l’Intérieur dans "L’Express".

Gérard Larcher

Même tonalité du côté du ministre délégué à l’Insertion professionnelle des jeunes. Selon le Financial Times daté de mercredi, il a désigné la polygamie comme étant l’une des raisons de la discrimination raciale auxquelles les minorités ethniques sont confrontées sur le marché du travail. " Dans la mesure où une partie de la société manifeste ce comportement antisocial, il n’est pas surprenant que certaines d’entre eux aient des difficultés à trouver du travail [...] Des efforts doivent être faits de part et d’autre. Si les gens ne sont pas employables, ils ne seront pas employés ", a-t-il expliqué.

Bernard Accoyer

La polygamie est " certainement une des causes " des troubles, a approuvé le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale. La polygamie, " c’est l’incapacité d’apporter une éducation telle qu’elle est nécessaire dans une société organisée, normée " a-t-il déclaré sur RTL.

Il y a selon lui " probablement à réfléchir sur les dérives " du regroupement familial. " Pour qu’on puisse les intégrer, il ne faut pas qu’il y en ait au-delà de nos capacités d’intégration ", a-t-il expliqué au sujet des enfants d’immigrés.

Le député de Haute-Savoie a contesté la gestion de ce dossier par les gouvernements de gauche, de 1981 à 1992, déclarant : " nous nous sommes montrés extrêmement laxistes ".

Jacques Chirac

Le président de la République avait d’ailleurs estimé lundi soir qu’il faudrait " être strict dans l’application des règles du regroupement familial ". Le décret du 29 avril 1976, pris alors qu’il était Premier ministre, avait pour la première fois officiellement reconnu ce droit, qui permet à un immigré installé en France de faire venir en France son conjoint et ses enfants mineurs.

Jean-Marie Le Pen

Jusque à présent, les attaques contre le regroupement familial ou la polygamie étaient l’apanage de l’extrême droite. Le président du Front national s’est ainsi réjoui dans un communiqué que l’un des " tabous sur le désastre de l’immigration incontrôlée " ait sauté. " Sans doute les événements contraignent-ils à faire semblant de s’inquiéter de quelques réalités politiquement incorrectes pour éviter que les Français ne se retournent en masse vers le Front national ", a-t-il ironisé.

Philippe de Villiers

Comme on pouvait s’y attendre, le président du Mouvement pour la France, s’est emparé de ce thème et n’y est pas allé par quatre chemins. Donnant le chiffre (à prendre avec des pincettes) de 80.000 familles polygames entrées en France depuis 1981 (l’arrivée de la gauche au pouvoir), il demande que " le gouvernement prenne une mesure ferme et définitive d’interdiction de la polygamie en France ".

Réactions [1]

" Faire le lien avec la polygamie [...] est une absurdité ", a rétorqué Jean-Christophe Lagarde, député-maire UDF de Drancy (Seine-Saint-Denis). Pour lui, " le problème de l’autorité parentale est plus souvent lié à la famille monoparentale qu’à la polygamie. Ce sont le plus souvent des femmes seules avec des adolescents qui se retrouvent débordées ".

Le pasteur Jean-Paul Nunez, de la Cimade (centre oecuménique d’entraide), a écrit mercredi à Jacques Chirac pour dénoncer des propos " inacceptables " qui " stigmatisent et jettent l’opprobre sur les familles issues de l’immigration ", " exacerbent les sentiments de rejet et de racisme " et " ne reposent sur aucune donnée sérieuse ". Il a réclamé au chef de l’Etat " une réaction à la hauteur de ces propos irresponsables et indignes ".

Des faits

Selon un rapport de l’Office des migrations internationales (OMI), le nombre de personnes admises en France au titre du regroupement familial est passé de 21 690 en 1998 à 27 267 en 2002. En 2003, il a légèrement diminué, à 26 768. Les ressortissants africains représentants 71% du flux total. Parmi eux, 60,5% sont maghrébins, pour la plupart Marocains, Algériens, Tunisiens et Turcs.

Bien que la polygamie soit interdite en France, des visas ont été accordés par la France aux membres des familles polygames jusqu’en 1993, date à laquelle les visas n’ont plus été accordés qu’à une seule épouse, contraignant de nombreuses femmes à entrer clandestinement en France.

Depuis 1993, les familles polygames sont censées " décohabiter " si elles veulent conserver leurs titres de séjour.Les divorces se multiplient, souvent de façade, parfois réels. Pour ces mères peu autonomes, la séparation se révèle parfois difficile et toujours coûteuse : il faut reloger les différentes épouses avec leurs nombreux enfants et leur assurer, en plus, des allocations et une aide spéciale pour parent isolé.

On estime généralement qu’il y aurait entre 10 000 et 20 000 familles polygames en France, la plupart originaires de pays d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne tels que l’Algérie, le Mali ou encore le Sénégal où cette pratique est autorisée. [2]

Polygamie française

par Pierre MARCELLE, Libération, vendredi 18 novembre 2005

Manquait plus que cela, pour nous imprégner tout à fait les neurones d’alibi républicain... Après le complot islamiste ou mafieux organisant sur la toile ou dans les fumées de shit l’embrasement des quartiers, après l’état d’urgence et les fourgons de CRS à la queue leu leu comme autant de souvenirs de guerre d’Algérie, après le fantasme d’une guerre de religions allumée dans une seule église catholique, la « polygamie »...

Pas la « crise du logement social », que chacun serait en mesure d’entendre et de constater, mais ce mot-là, exotique et sacrilège, qui allie le péché de luxure au sacrement du mariage. Chez le chrétien ou chez la chrétienne de souche, chez le catho de gauche ou la catho de droite, on appelle ça « adultère ». Qu’un peu de liant social l’organise et la morale, publique ou privée, s’en accommode aisément. Même si, en cette matière, deux toits valent mieux qu’un, et 600 mètres carrés, de patrimoine ou de fonction, aident à l’épanouissement des petits nenfants de familles nombreuses plus que leur entassement dans un F3 miraculeux, un squat ou un taudis repeint au plomb.

En ses fragrances de ragoût de mouton ou mafé de poulet et dans ses vapeurs nuageuses de riz cuit en de très collectives gamelles, « polygamie » est épatant. Les femmes y affectées s’imaginent plus souvent en boubou multicolore qu’en sévère hidjab, mais on ne peut pas tout avoir, et il était temps qu’après les Arabes, la propagande de l’UMP s’occupât un peu des Nègres : tout ça, d’ailleurs, c’est tout pareil muslim et compagnie, et se reproduit comme des lapins...

En deux jours, la croisade lexicologique de Carrère d’Encause, bien relayée par Accoyer et Sarkozy, a jeté dans l’opinion ce qu’il fallait de carburant raciste et communautariste pour nourrir d’autres incendies. Que des petits Blancs les allument demain au nom de Jeanne d’Arc et de la morale conjugale, qui y trouverait à redire ? Les contempteurs de la polygamie, qu’il soit ministre ou qu’elle soit académicienne, ne peuvent être que vertueux.

Pierre Marcelle

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Débordements de douleur après le décès de Brigham Young (1801 - 1877), un des fondateurs de l’Eglise de JC des saints des derniers jours (autrement dit les Mormons) [d’après un dessin paru dans Puck en 1877].

P.-S.

Vous trouverez de nombreuses informations sur le site du GISTI : http://www.google.com/search?q=poly....

Notes

[1] Dernière minute : hier, jeudi 17 novembre, le Premier ministre Dominique de Villepin a mis en garde au Sénat contre la tentation de rechercher des " boucs émissaires " face à la crise des banlieues.

[2] Associations et professionnels confrontés à la polygamie hésitent. « C’est un vrai problème, mais il ne faut pas l’instrumentaliser », s’emporte Isabelle Faye, du Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles (Gams). D’après ses dernières estimations, quelque 30 000 foyers seraient polygames, ce qui représenterait près de 300 000 personnes.


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