Histoire coloniale et postcoloniale

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cendres de Bigeard : le président de l’ACAT écrit au ministre

vendredi 16 décembre 2011

Le président de l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (l’ACAT) demande au ministre de la Défense de renoncer à son projet de transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides.

Les raisons qu’il invoque sont fondamentales : « cela reviendrait à légitimer l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie et, plus largement comme méthode de lutte contre le terrorisme. En ce sens, cela contreviendrait aux obligations de la France, signataire de la Convention internationale contre la torture. »

Certes, il n’y a pas que des défenseurs de la patrie qui soient inhumés aux Invalides : avec la dépouille de l’amiral Duperré, commandant de la flotte d’invasion en 1830, on y trouve celles des chefs de l’armée qui conquit l’Algérie – le général Damrémont, les maréchaux Bugeaud, Canrobert, Pélissier, et Saint-Arnaud – une conquête terriblement dévastatrice que certains historiens qualifient de “première guerre d’Algérie” [1]. Mais l’ACAT rejoint la demande des signataires de la pétition Non à un hommage officiel au général Bigeard en demandant que le gouvernement n’honore pas un chef militaire qui, jusqu’à la fin de sa vie, a justifié l’usage de la torture.

A la suite de la lettre du président de l’ACAT, nous reprenons l’article 10 de la Convention contre la torture.

Lettre ouverte du président de l’ACAT-France

à Gérard Longuet
Ministre de la Défense

Paris, le 13 décembre 2011

Monsieur le Ministre,

Le 17 novembre dernier, le ministère de la Défense a indiqué que les cendres du général Marcel Bigeard, mort en juin 2010, allaient être transférées à l’Hôtel des Invalides à Paris, la fille du général ayant répondu favorablement à une proposition que vous lui avez faite en ce sens.

L’ACAT-France vous demande de renoncer à cette initiative.

Le courage personnel, ainsi que les qualités de chef, dont le général Bigeard a fait preuve pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi qu’en Indochine, en particulier à Dien Bien Phu, ne sont pas contestables. Mais son action pendant la guerre d’Algérie - notamment pendant la bataille d’Alger en 1957 - tout comme ses prises de position ultérieures sur l’usage de la torture pendant ce conflit ne nous semblent pas compatibles avec l’honneur que lui ferait la République française en lui permettant de reposer aux côtés de ces militaires qui ont contribué à la défense du territoire français.

En 1957 en effet, son régiment, le 3ème RCP (Régiment de parachutistes coloniaux), est engagé dans la bataille d’Alger au sein de la 10ème DP (Division parachutiste) commandée par le général Massu auquel Robert Lacoste, ministre-résident et gouverneur d’Algérie a donné les pleins pouvoirs de police pour faire cesser les activités du FLN dans cette ville. Or les travaux des historiens ne laissent aujourd’hui plus de doute sur le fait que les parachutistes ont effectué cette mission en ayant largement recours à la torture et aux exécutions sommaires.

Si la participation personnelle du général Bigeard (alors lieutenant-colonel) à des actes de torture n’est pas avérée, de tels crimes ont bien été commis sous son commandement. Après avoir longtemps nié l’usage de la « gégène » (générateur électrique utilisé pour infliger des décharges électriques), il finira par reconnaître en juillet 2000 que « la torture est un mal nécessaire » puis, en novembre 2000 dans une interview accordée au Figaro, que « Massu l’a essayé sur lui. Cela ne l’a pas tué ni mutilé. C’est vrai, cela provoque un choc et donc cela pouvait aider à délier les langues. » En 2007, interrogé par des journalistes du quotidien suisse La Liberté, il ajoutera : « Vous savez, nous avions affaire à des ennemis motivés, des fellaghas, et les interrogatoires musclés, c’était un moyen de récolter des infos. Mais ces interrogatoires étaient très rares et surtout je n’y participais pas. Je n’aimais pas ça. Pour moi, la gégène était le dernier truc à utiliser. » Avant de conclure : « Je ne regrette rien ! Nous avons fait face à une situation impossible. »

Cette position restera la sienne contrairement au général Massu qui, en juin 2000, répondait à Florence Beaugé (Le Monde) qui lui demandait si la torture était indispensable en temps de guerre : « quand je repense à l’Algérie, cela me désole. Tout cela faisait partie d’une certaine ambiance, à cette époque, à Alger. On aurait pu faire autrement ».

Mais la pratique des « interrogatoires musclés » - euphémisme bien connu pour parler de la torture – ne fut pas le seul crime commis par les parachutistes sous les ordres du général Bigeard. Pendant la bataille d’Alger, ils eurent aussi largement recours aux disparitions forcées, c’est-à-dire à l’élimination physique de personnes arrêtées. De nombreux disparus furent ainsi précipités dans la mer depuis un avion ou un hélicoptère, leurs pieds étant parfois scellés dans un bloc de ciment. À l’époque, ceux qui en furent victimes étaient surnommés les « crevettes Bigeard ».

Certes, à l’époque, de tels actes ont aussi été commis par d’autres que le général Bigeard et il agissait sous les ordres de ses supérieurs et des responsables politiques comme, par exemple, Robert Lacoste ou le Premier ministre Guy Mollet. Mais cela ne saurait l’exonérer de ses propres responsabilités. Il aurait pu, comme le fit le général Jacques de La Bollardière, condamner ouvertement l’inacceptable pratique de la torture, refuser de participer à ces exactions et, comme lui, contribuer à sauver l’honneur de l’armée française.

Pour toutes ces raisons, l’ACAT-France estime que les cendres du général Bigeard ne doivent pas être transférées aux Invalides. Cela reviendrait à légitimer l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie et, plus largement comme méthode de lutte contre le terrorisme. En ce sens, cela contreviendrait aux obligations de la France, signataire de la Convention internationale contre la torture.

Espérant que vous renoncerez à ce projet si contraire aux idéaux et aux valeurs de notre pays, nous vous prions de croire, Monsieur le Ministre, à l’expression de notre haute considération.

François Walter
Président de l’ACAT-France


Copie de cette lettre est adressée à Monsieur Nicolas Sarkozy, président de la République française.

Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants

Entrée en vigueur : le 26 juin 1987
signée par la France le 4 février 1985, et ratifiée le 18 février 1986
 [2]

Article 10

  1. Tout Etat partie veille à ce que l’enseignement et l’information concernant l’interdiction de la torture fassent partie intégrante de la formation du personnel civil ou militaire chargé de l’application des lois, du personnel médical, des agents de la fonction publique et des autres personnes qui peuvent intervenir dans la garde, l’interrogatoire ou le traitement de tout individu arrêté, détenu ou emprisonné de quelque façon que ce soit.
  2. Tout Etat partie incorpore ladite interdiction aux règles ou instructions édictées en ce qui concerne les obligations et les attributions de telles personnes.

[1Les Algériens n’ont pas oublié les enfumades du Dahra. Sur la conquête de l’Algérie, lire cette page ainsi que celle-là ; sur les enfumades du Dahra voir ce site.

[2Référence :