Histoire coloniale et postcoloniale

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cinquantenaire du cessez-le-feu : apaiser les mémoires

lundi 19 mars 2012, par nf

Il n’y aura pas de commémoration officielle du Cessez-le-feu aujourd’hui en France, pas plus qu’il n’y en a eu hier pour le cinquantenaire des Accords d’Evian. Ainsi en a décidé Nicolas Sarkozy, cédant au lobby des ultras rapatriés, minoritaires mais très actifs et introduits jusqu’au plus haut de l’Etat français.

Seule la FNACA appelle à des rassemblements partout en France pour célébrer cet anniversaire. Pour l’Ile de France [1] :

  • 16h45 : cérémonie au mémorial national, quai Branly (près de la Tour Eiffel)
  • 17h45 : rassemblement à l’angle rue Balzac / Champs Élysées (métro George v)
  • 18h30 : ravivage de la flamme à l’Arc de Triomphe.

Pour Claire Mauss-Copeaux [2], historienne de la guerre d’Algérie, dont les recherches ont trait aux mémoires et aux représentations de la guerre, ce sont les historiens algériens et français qui permettront d’apaiser les mémoires.

Le long cheminement de la guerre d’Algérie à l’Histoire

par Claire Mauss-Copeaux, Huffington Post, le 19 mars 2012


Le 18 mars 1962, les accords d’Evian sont signés entre les représentants des autorités du Front de libération nationale algérien et ceux de la République française. Le cessez-le-feu entre en vigueur dès le lendemain 19 mars. Officiellement, cette décision met fin aux combats qui opposaient les nationalistes algériens à la puissance coloniale depuis le 1er novembre 1954.

Mais la lutte des Algériens pour récupérer leur terre était bien plus ancienne. Elle avait commencé dès la prise d’Alger par les Français en 1830 et s’était poursuivie selon des modalités et des fortunes diverses.

Les armes ne se sont pas toutes tues après le 19 mars, ni même après la proclamation de la République algérienne le 5 juillet. Mais cela ne diminue pas l’importance de l’événement. L’essentiel était acquis : la République française qui s’était obstinée à privilégier la guerre, qui avait infligé aux Algériens des violences illégales et illégitimes extrêmes, reconnaissait enfin leur droit à l’indépendance.

En France, la règle du silence que les autorités s’étaient efforcées d’imposer durant la guerre a été prolongée. Lors de rares commémorations, la terminologie pratiquée était inappropriée, le "maintien de l’ordre", la "pacification" ou les "événements" masquaient toujours la réalité des faits.

Mais ceux qui avaient combattu de 1954 à 1962 pour informer les Français et le monde des réalités de la guerre coloniale en Algérie et en France, ont tenu la lampe allumée. Parmi eux, de simples appelés, des intellectuels aussi, comme l’historien Pierre Vidal-Naquet. Jusqu’à sa mort en 2006, il a été le cœur et la conscience de cette cohorte déterminée et peu nombreuse qui continuait d’œuvrer pour l’établissement des faits. Plus encore que l’ouverture des archives militaires en 1992, l’entreprise de dévoilement menée par ces hommes, a facilité le travail des historiens. Il a cependant fallu attendre 1999 et un vote au parlement pour que le terme de "guerre" soit officiellement admis pour qualifier ce conflit.

Cinquante ans après le cessez-le-feu, alors que l’Histoire avance, que des médias répercutent les travaux des historiens ou favorisent les investigations de leurs journalistes, l’abcès est-il au moins percé, les mémoires sont-elles enfin pacifiées ?

Il semblerait que non... L’idéologie coloniale a imprégné des générations de Français. Ses traces ne s’effacent pas d’un coup d’éponge. Par ailleurs, des nostalgiques s’activent à développer les "valeurs" de l’Algérie française, à ériger des monuments célébrant les "martyrs de l’OAS". Les associations de pieds-noirs ou d’anciens combattants qu’ils dirigent sont de véritables groupes de pression. Ils utilisent Internet, créant de nombreux sites ou s’imposant dans d’autres. Leurs modalités d’action ne prennent pas toujours des formes pacifiques, elles peuvent être parfois brutales comme dans le Var, où un groupe d’activistes s’est violemment opposé à la commémoration du 19 mars en 2010 [3].

L’idéologie colonialiste est également très présente dans les médias qui, par inertie ou idéologie, reprennent les représentations des activistes. L’exemple le plus frappant est la chronologie sommaire de la guerre d’Algérie construite autour du cliché de "l’Arabe massacreur"
 [4]. Ces représentations erronées sont dangereuses. Elles distillent la haine et le refus de l’altérité.

Face à elles, l’établissement des faits est le principal recours. Jamais totalement acquis, il est à reprendre et à nuancer au fur et à mesure des avancées. Pour les historiens algériens et français, ce travail sur un passé partagé est en cours. Il est d’autant plus important qu’il engage l’avenir des Algériens et des Français.

Claire Mauss-Copeaux


Le président Sarkozy à contre-courant de l’histoire

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan le 19 mars 2012


Il n’y aura pas de commémoration officielle du 50e anniversaire des Accords d’Evian en France. Ainsi en a décidé le président Sarkozy, cédant au lobby des ultras rapatriés, minoritaires mais très actifs et introduits jusqu’au plus haut de l’Etat français, à un mois du premier tour de l’élection présidentielle.

Marc Laffineur, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Défense et des Anciens combattants a, dans un communiqué rendu public vendredi
 [5], confirmé que l’Etat français n’organisera aucune commémoration nationale. C’était prévisible. « Si le 19 mars évoque la joie du retour des militaires français dans leurs familles, il marque également l’amorce d’un drame pour les rapatriés, contraints au déracinement, et le début d’une tragédie pour les harkis massacrés dans les semaines qui suivirent, au mépris des Accords d’Evian », affirme-t-il. « La date officielle de l’hommage aux morts pour la France durant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de Tunisie reste fixée au 5 décembre. Cette date résulte d’un large consensus obtenu en 2003 par la commission Favier, réunissant l’historien Jean Favier et les principales associations d’anciens combattants », ajoute-t-il. Il est à préciser que, déjà le 29 janvier 2012, devant des rapatriés partisans de « l’Algérie française », qui participaient au congrès annuel du Cercle algérianiste à Perpignan, le ministre de la Défense, Gérard Longuet, lut un message de Nicolas Sarkozy rédigé dans l’esprit de la loi du 23 févier 2005 « portant reconnaissance de la nation(…) en faveur des Français rapatriés » et du discours de Toulon, le 7 février 2007.

Nicolas Sarkozy exclut dans son message que le 19 mars 1962 devienne une journée officielle de commémoration, comme le voudrait la FNACA, organisation progressiste d’anciens combattants. « Je puis ainsi vous affirmer que le 5 décembre (correspondant à l’inauguration du mémorial de la Guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie par Jacques Chirac en 2002, ndlr) est et restera l’unique date de commémoration et d’hommage de la nation à tous ses enfants tombés pour la France en Afrique du Nord, avant et même après le cessez-le-feu. »

M.Laffineur, en présentant ses vœux aux rapatriés le 31 janvier 2012 à Aix-en-Provence, avait, lui aussi, affirmé que « le 19 mars ne peut pas être une commémoration » et que la date officielle de l’hommage national aux « morts pour la France » en Afrique du Nord restera le 5 décembre. Du côté des associations d’anciens combattants, le contentieux sur la date du 19 mars et sa commémoration n’est pas nouveau. Il oppose ceux qui ont retenu pour les commémorations annuelles la date du 5 décembre et ceux qui, à l’instar de la FNACA (la plus importante, de sensibilité progressiste) depuis 1964, commémorent le 19 mars et le cessez-le-feu correspondant à la fin de la guerre.

Selon une enquête réalisée par l’IFOP pour la FNACA, huit Français sur dix estiment justifié qu’une cérémonie du souvenir soit organisée à l’occasion du 50e anniversaire des Accords d’Evian, de la fin de la guerre et du cessez-le-feu du 19 mars 1962, et 84% sont pour la date du 19 mars et non pour celle du 5 décembre.

« Une mémoire officielle de la guerre d’Algérie s’écrit en ce moment sous l’influence d’anciens ultras de l’Algérie française », dénonce l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo), qui signale qu’une réunion s’est tenue le 22 février entre, d’une part, l’ancien préfet Christian Frémont, directeur de cabinet du président Sarkozy, assisté de Renaud Bachy, président de la mission interministérielle aux rapatriés, et, d’autre part, les représentants des courants les plus radicalement revanchards de la colonisation, mais en l’absence de délégués des harkis.

« Lors de cette rencontre, M. Frémont se serait notamment engagé à ce que l’Etat ne soit pas représenté, le 19 mars 2012, lors des cérémonies commémoratives de l’entrée en vigueur des Accords d’Evian ; une circulaire devrait être adressée aux membres du corps préfectoral, les appelant à se détourner de ces manifestations patriotiques », souligne l’Anpromevo. Et « ainsi, l’Etat n’hésite-t-il pas à s’inscrire à contre-courant de l’histoire et à limiter l’exercice du droit au souvenir en cette année annoncée comme étant celle des grands rendez-vous mémoriels ». « Le directeur de cabinet de M. Sarkozy se serait également ému que des colloques puissent être envisagés, en ce mois de mars, sur des sujets rigoureusement neutres tels que ’Les Accords d’Evian : la paix en Algérie ?’ ou ’50 ans après, sortir de la guerre d’Algérie : regards croisés, regards apaisés’’ », ajoute l’Anpromevo.

« Discours insidieux »

« D’anciens ultras imposent aux pouvoirs publics complaisants une écriture et une mémoire partisanes de la guerre d’Algérie », indique pour sa part Jean-Philippe Ould Aoudia, président de l’association des Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et leurs compagnons. Et à propos du colloque d’Evian des 17 et 18 mars : « Serait-il interdit à des historiens, enseignants dans des universités, d’essayer de répondre à une question historique, dès lors que celle-ci concerne l’écriture de la Guerre d’Algérie ? Les partisans de la colonisation auraient-ils l’exclusivité de la vérité sur cette période de l’histoire de France ? »

Jacques Pradel, président de l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et de leurs amis, qui vit à Marseille, conteste aux associations de nostalgiques de l’Algérie française le droit de s’exprimer au nom de tous les rapatriés : « La date retenue du 5 décembre ne correspond à rien. Les pieds-noirs de droite et d’extrême droite se mobilisent contre le 19 mars pour des raisons politiques et revanchardes. Ils s’appuient sur une réalité indéniable : après cette date, des assassinats ont continué. Mais qu’on le veuille ou non, les Accords d’Evian ont été signés un 19 mars. C’est l’histoire » (dans un entretien à la Marseillaise). Et d’ajouter : « On ne fête pas l’arrachement, l’exode, le départ. En revanche, on peut commémorer la victoire contre le colonialisme, car la lutte du peuple algérien pour son émancipation était une lutte juste. Nous participerons dans cet esprit à des initiatives qui sont en préparation. L’une de nos priorités est d’œuvrer au rapprochement des peuples français et algérien. »

La LDH demande aux autorités françaises d’abandonner « le discours insidieux » tenu depuis l’élection de Nicolas Sarkozy sur « le refus de la repentance » et l’éloge de « l’œuvre civilisatrice » de la colonisation, pour formuler une « véritable reconnaissance des injustices fondamentales » qui ont marqué cette époque. « Seule une telle reconnaissance permettra, enfin, de tourner cette page tragique de notre histoire et de construire, avec les peuples du sud de la Méditerranée, un avenir de paix et de progrès. » Est-il besoin de rappeler qu’il a fallu attendre 1999, soit 45 ans après son déclenchement, pour que le terme « guerre d’Algérie » soit reconnu par l’Etat français ?

Nadjia Bouzeghrane



[1Source : http://fnaca75.org/

[2Claire Mauss-Copeaux est l’auteure de :
- Algérie 20 août 1955 : Insurrection, répression massacres, Payot, 2011. Parallèlement à l’établissement des faits, ce travail s’attache à définir les origines et les cheminements des représentations qui se sont imposées en France.
- Appelés en Algérie la parole confisquée, reprend sa thèse de doctorat Publié par Hachette littératures, l’ouvrage analyse les mémoires des vétérans de 1990 à 1998.

[3Voir la page du site de la LDH Toulon qui évoque le fait.

[4Voir à ce propos l’analyse des représentations de l’insurrection du Constantinois dans l’ouvrage : Algérie 20 août 1955, insurrection, répression, massacre, Payot, 2011.

[5Communiqué du Secrétaire d’État aux Anciens combattants (16/03/2012 11:51)

L’Etat ne commémorera pas la date anniversaire du Cessez-le-feu de la guerre d’Algérie

A l’occasion du 50e anniversaire du Cessez-le-feu de la guerre d’Algérie, qui aura lieu le lundi 19 mars, Marc Laffineur, secrétaire d’État auprès du ministre de la Défense et des Anciens combattants précise que l’État n’organisera aucune commémoration nationale.
Si le 19 mars évoque la joie du retour des militaires français dans leurs familles, il marque également l’amorce d’un drame pour les rapatriés, contraints au déracinement, et le début d’une tragédie pour les Harkis, massacrés dans les semaines qui suivirent, au mépris des accords d’Evian.
Loin de réconcilier les mémoires, le 19 mars est une date qui les divise et ravive les plaies profondes d’une page douloureuse de l’histoire récente de la France.
Par respect pour ces victimes et leurs familles encore en vie aujourd’hui, la Nation ne peut et ne doit se rassembler en ce jour anniversaire.

La date officielle de l’Hommage aux morts pour la France durant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de Tunisie reste fixée au 5 décembre. Cette date résulte d’un large consensus obtenu en 2003 par la commission Favier, réunissant l’historien Jean Favier et les principales associations d’anciens combattants.