civiliser les cités ? par Nabile Farès


article de la rubrique discriminations > les “banlieues”
date de publication : lundi 27 novembre 2006


Nabile Farès, né à Collo (Algérie), vit actuellement en France. Il a publié de nombreux ouvrages : Yahia pas de chance, Un passager de l’occident, Le champ des oliviers, Mémoire de l’absent – éd du Seuil –, Le chant d’Akli, La mort de Salah Baye, L’exil au féminin, Le miroir de Cordoue – éd. L’harmattan.


On s’aperçoit, aujourd’hui, à cause des violences, émeutes, crimes soudains, inexplicables et insupportables, d’une violence telle – comme celle que l’on peut considérer comme le lynchage, par flammes, d’une jeune femme sénégalaise dans un bus auquel on met le feu dans la ville de Marseille – que ce qui est dit « banlieues », « cités », c’est-à-dire à la périphérie des centres urbains, centres-villes pourvus de formes multiples de communications, richesses, circulations, est bien au centre des préoccupations citoyennes qui, d’une façon moderne, sont intéressées non seulement à exercer leur droit civil, le vote, par exemple, et civiques, le respect de soi-même et d’autrui, c’est-à-dire, une non-tolérance d’actes violents visant à détruire, humilier, tuer, nuire et faire subir des dommages et atteintes souvent irréparables (on ne parle plus ici de voitures, vitres de magasins, mais de corps humains, brûlés, tués, certaines fois, mutilés) mais aussi fortement intéressées à instituer et maintenir la société civile elle-même, celle dont un philosophe très connu, Baruch Spinoza, parle dans son essai laissé inachevé, intitulé : « Traité du Politique », dont l’actualité et l’écriture demeure très proche de ce que nous pouvons appeler « notre société civile commune. », puisque nous vivons dans une société qui nous est " commune " et non plus diverse ou hiérarchique dans ses droits...

Eh bien, dès cette époque, 1676, 3 siècles et 30 années, auparavant, sans remonter au lois de Sumer, Athéniennes, au droit romain, etc… à l’orée de notre modernité, Spinoza écrivait, avec magnificence, limpidité et éclat : « Le statut civil d’un Etat quel qu’il soit est appelé civil, le corps entier, Cité, et les affaires communes de l’Etat soumises à la direction de ce qui a le pouvoir, chose publique. Nous appelons “citoyens” – ce texte est de 1676 – les hommes considérés comme jouissant – le mot est fort – de tous les avantages que procure La Cité en vertu du droit civil. Nous les appelons “sujets” , en tant qu’ils sont – il s’agit certes des “ citoyens” , mais aussi de la chose publique, de La Cité et de ce qui a le pouvoir, le parlement, par exemple – tenus aux règles instituées par La Cité, c’est-à-dire aux lois. »

Texte limpide de politique civile, urbaine et étatique, liant la chose publique à une reconnaissance des sujets vivant en une cité, non pas idéale, et un état civil qui inclurait l’ensemble des personnes jouissant d’un droit de cité, et, en conséquence, de civilité.

La civilité, dans son expression, telle que la formule Spinoza, est un préalable à l’institution et au développement de tout système politique ; et, on pourrait dire, à la suite de Spinoza, que pour qu’une société existe, avant même la religiosité qui la comprendrait et la signifierait, il est nécessaire que soit reconnue, tout d’abord, cette loi de la civilité, définie à partir d’une vertu qui, pour cet être des lumières, est, précisément, “l’entr’aide” ; oui, écrit comme cela, au §15 du chapitre II du «  Traité politique », où l’on peut lire ceci : « […] sans l’entr’aide les hommes » - il s’agit, bien entendu, de la société civile – « ne peuvent guère entretenir leur vie et cultiver leur âme. » Et, voici ces derniers termes proposés, « cultiver son âme » pour civiliser les cités, l’Etat, et, bien sûr, pour nous, le parlement, les hommes politiques, les lois, et, certes, les cités, les banlieues, «  nous-autres », et, sans oublier « nous-mêmes », dans le même temps, et non après quelques temps, après des évènements, des crimes, des émeutes, des mal-êtres, des crimes, des viols, des incendies de corps, et non plus seulement de biens…

La civilité est un droit irrépressible dont chaque personne vivant en un lieu, en un état, en une société, relève et accomplie pour une entr’aide globale qui intéresse les citoyennes, les citoyens, entre elles, entre eux, ainsi que les états entre eux, les groupes, entre eux, les terroristes, les armées, les individus, en somme, pour eux-mêmes afin qu’ils préservent en eux-mêmes cette potentialité de vivre en n’ayant plus honte d’actes commis, anciens ou actuels ; pour qu’ils se préservent de tout blâme, crime, dont on sait maintenant que l’un des plus grand existe, sans rémission, en tant que crime contre l’humanité ; cette humanité qui caractérise l’autre humain en chacun, femmes, hommes, enfants… dont l’humanité souffre encore aujourd’hui à travers des guerres toutes aussi désastreuses, anti-civiles, les unes que les autres…

Civiliser les banlieues ? Cela serait, oui, prendre soin d‘elles, comme le dit Spinoza, à propos du politique qui « a le soin de la chose publique, c’est-à-dire, le soin d’établir, d’interpréter, et d’abroger les lois, de défendre les villes, de décider de la guerre et de la paix, etc. »( §17, ch.2) ; prendre « soin » au niveau des lois, des transports, de l’emploi, des murs, du béton, de l’architecture, des jardins, des espaces verts, de l’école, bien sûr et, pardessus tout, de l’âme, comme l’écrivait Spinoza, de la culture, comme nous dirions-nous-mêmes aujourd’hui, qui en ferait des citoyennes, des citoyens d’un état civil libre, actuel, conscient des droits et de ses devoirs envers la civilité elles- même.

Nabile Farès

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