Histoire coloniale et postcoloniale

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colloque d´El Watan à Alger : nouveaux regards sur l’histoire

lundi 9 juillet 2012, par nf

Le colloque organisé du 5 au 7 juillet 2012 par le quotidien algérien El Watan, salle Cosmos de Riadh El Feth à Alger, a permis lors des deux premières journées à des historiens d’ouvrir de nouveaux horizons. Parmi les nombreux chercheurs venus d’Algérie, de France et des Etats-Unis dont ce journal a résumé les interventions, retenons notamment les interventions de :

Nous reprenons ci-dessous le compte-rendu publié le 7 juillet dans El Watan de la communication de Malika Rahal, chercheuse à l’Institut d’histoire du temps présent, (IHTP), sur « Le militantisme nationaliste : une expérience politique pour l’indépendance ? », consacrée à un courant politique resté trop méconnu, celui de l’Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA). Et celui de l’intervention de Gilles Manceron qui a traité de la gêne éprouvée par la société française pour reconnaître ce que fut la colonisation et la guerre d’Algérie et dénoncé le fait que ce sont les lobbies nostalgiques de « l’Algérie française » qui dictent leur loi aux politiques, comme ils l’ont longtemps fait au temps des colonies. Pour terminer, nous reproduisons l’entretien avec Gilles Manceron sur la question des harkis que ce quotidien a publié dans son édition du 5 juillet.

[Ajouté le 23 août 2012] – A la suite de ces deux articles, vous pourrez voir les enregistrements vidéos de ces deux interventions.

Malika Rahal

Malika Rahal : L’UDMA, une vraie école nationaliste [1]

Les années de militantisme de l’Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA) ont-elles servi à la cause nationale ? C’est la question à
laquelle a tenté de répondre Malika Rahal au colloque international d’El Watan, jeudi dernier.

La conférencière soutient dans ses recherches l’idée de l’existence d’une Véritable décennie des partis politiques en Algérie entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’indépendance. Malgré la domination coloniale, force est de constater des pratiques concurrentielles entre des modèles nationalistes différents.

Malika Rahal précise au début de son intervention que c’est le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) qui a animé la scène politique nationaliste après 1945. Partant de l’évaluation des périodes historiques de 1945 à 1956, Mme Rahal a présenté le parcours de l’UDMA, petit parti qui a fini par céder aux aspirations du FLN. Elle explique que les 10 ans d’expérience de l’UDMA ont été réinvestis pour la lutte de l’indépendance. Fondée par Ferhat Abbas en 1946, l’UDMA compose avec le MTLD de Messali Hadj et le Parti communiste algérien (PCA), un trio de continuum magique. Sauf que l’UDMA, un groupement de notables algériens, n’est pas une extension de l’Etoile nord-africaine, créée elle aussi par Messali en 1926. Il était souvent répandu que l’UDMA est un parti d’intellectuels qui n’avait pas d’impact sur le terrain social. L’UDMA, contrairement aux idées reçues, posait l’indépendance comme une exigence. Malika Rahal tient à souligner que pour parler de l’UDMA, il faut revenir au contexte de sa création, qui a eu lieu à la veille des élections législatives de juin 1946. Pour l’administration coloniale, la campagne électorale de l’UDMA est suffisamment vaste. Les sections locales du parti de Ferhat Abbas développent un discours très nationaliste. Elles demandent texto ’indépendance.
Les militants de l’UDMA ont le sens de l’organisation. Ils savent collecter de l’argent et encadrer la base. En matière d’engagement, les pratiques politiques de l’UDMA deviennent une façon de mesurer l’élan indépendantiste.

Lors des meetings, l’UDMA instaure un calendrier algérien. L’Union invente un protocole national. Les militants imaginent les fêtes et les commémoration post-indépendance, comme le 8 mai 1945 ou le 10 février, date de création du parti. L’UDMA développe également un patrimoine iconographique. Proche de l’Association des oulémas, elle produit des iconographies de Abdelhamid Ben Badis. D’ailleurs, dans les medersas des oulémas, beaucoup d’enseignants sont
issus de l’UDMA.

Les meetings laissent place à la culture. Des pièces de théâtre et concerts sont animés. Des cafés littéraires sont organisés. Ils font office de cercles de réflexion. Un mouvement scout d’obédience UDMA voit le jour. Toutes ces manifestations créent des citoyens algériens.

Le parti encourage la présence de ses militants dans les assemblées locales, car y siéger enrichit le capital militant. Pour atteindre l’indépendance, il faut un minimum de discipline politique, selon Ferhat Abbas.

Mais Malika Rahal n’omet pas de rappeler que le militantisme de l’UDMA subissait des pressions de la part des autorités coloniales. Pour le parti de
Ferhat Abbas, il devenait difficile de garder ses militants après la fraude des élections législatives de juin 1946. En 1951, l’UDMA constitue avec le PCA et le MTLD une alliance : le Front Algérien (FA). Cependant, les effectifs de l’UDMA,
également ceux du MTLD, se réduisent après la naissance du FLN, plus radical et plus réaliste.

Au déclenchement de la guerre de Libération le 1er novembre 1954, les militants sont divisés. Entre ceux qui prônent la poursuite dans le politique, il y avait ceux qui rejoignent l’idée de la lutte armée. L’UDMA se vide. Les tenants de la seconde option sont plus nombreux. Ce qui incite Abane Ramdane à négocier, à la veille du congrès de la Soummam du 20 août 1956, le ralliement des partis de l’UDMA et du PCF au FLN. Les pourparlers étaient toutefois difficiles. « Ces partis (UDMA, MTLD et PCA) ont joué un rôle dans la Constitution de l’Etat. Ils représentent une véritable source d’expériences, de traditions politiques et de pratiques qui serviront beaucoup plus tard au sein même du FLN », conclut Malika Rahal, et finit par ajouter : « Il y a également un écho de toutes les pratiques de cette période (1945-1955) avec le multipartisme instauré en Algérie en 1989. »

M. B.



L’intervention de Malika Rahal.


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Gilles Manceron : « Les politiques français doivent arrêter de se faire manoeuvrer par les nostalgiques » [2]

« La France est quelque peu gênée de reconnaître son passé colonial. » C’est le constat que fait l’historien français Gilles Manceron. Invité du colloque d’El Watan organisé à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance, il désigne par « la France » la société, les institutions officielles et certains membres des rouages de la société dont des partis politiques. « La société française est peu ou prou impliquée dans ce passé colonial et tous les courants politiques qui la représentent reprennent cette gêne », dit-il dans son intervention donnée vendredi dernier. Il prend l’exemple de François Mitterrand qui, au début de son mandat, en 1980, commence par offrir des faveurs à d’anciens officiers français impliqués avec l’OAS.

M. Manceron souligne qu’il est faux de croire qu’il y a des anticolonialistes plus à gauche qu’à droite et que la société française a été façonnée par cette période coloniale dont les retombées sont diversement appréciées parce que la société
elle-même est diverse et diversifiée. « Il y a eu un début de remise en cause durant les années 1970, puis cela s’est arrêté il y a 20 ans, notamment avec l’installation de régimes autoritaires après la décolonisation. Il y a eu donc une longue période de silence de la part des autorités officielles et les franges des nostalgiques de ‘l’Algérie française’ ont repris de la vigueur », explique M. Manceron, en notant qu’au lendemain de l’indépendance, l’extrême droite
a pu obtenir 5% des suffrages aux élections en France alors qu’aujourd’hui, elle
atteint des niveaux de 19 à 20% : « La France est diverse et diversifiée, elle est travaillée par des mouvements contradictoires. Des courant réhabilitationnistes et en même temps des courants qui reprochent le passé. »
L’historien précise que ces contradictions se sont exprimées durant toute la période de colonisation, c’est-à-dire de 1830 à 1962. « De vifs débats au Parlement ou dans les universités étaient menés, notamment contre certaines méthodes employées au nom de la France. Des collégiens ont protesté contre les enfumades du Dahra. La société française était déjà divisée à l’époque entre un courant qui justifiait la colonisation, et un autre qui présentait des images positives sur Abdelkader, par exemple. Donc des débats il y en toujours eu tout au long de la colonisation, car le fait colonial remonte au XIXe siècle.
L’empreinte sur la société française est donc très grande et importante
 »,
indique Gilles Manceron, en notant que la société française se doit aujourd’hui de répondre à la question : « Est-ce que le fait colonial est compatible
avec l’esprit de la République ?
 »

L’invité d’El Watan prend l’exemple des honteuses positions de Jules Ferry en faveur du colonialisme et de la supériorité des races et considère que « si la République ne revient pas sur ces concepts-là, on risque de voir encore des épisodes comme celui de l’ex-ministre de l’Intérieur français reprenant et utilisant les mêmes positions… La société française doit revenir sur ces idées, mais que le travail de connaissance historique doit se poursuivre dans la société française sur les réalités coloniales ».

Gilles Manceron fait remarquer qu’un grand travail de recherche, de retour sur cette page de l’histoire de la France a été fait à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Il estime qu’en sus de ce travail, il faudrait aussi que « les hommes politiques mettent fin à leur dépendance vis-à-vis des lobbys nostalgiques de l’Algérie française. Il faut que l’ensemble des responsables politiques, à gauche comme à droite, arrêtent de se faire manoeuvrer par certains groupes de nostalgiques. La réalité est que ce sont toujours ces groupes qui passent et les autres qui se couchent, soit par ignorance ou par calcul électoraliste. En dehors de De Gaulle, les lobbys colonialistes ont toujours imposé leurs idées après l’indépendance, et les
politiques ne comprennent pas qu’il y a un danger de résurgence de ces faits coloniaux
 ».

Gilles Manceron tente un parallèle entre les colonisations française et britannique. Il estime qu’à la différence de la colonisation française, la
britannique est plus pragmatique. Londres, dit-il, a su, au moment où il s’est trouvé face à des pratiques barbares commises en Afrique du Sud, rompre carrément avec Pretoria, disant que cela ne pouvait pas se faire au nom de la Grande-Bretagne. « La France n’a pas su faire cette rupture avec ses institutions colonialistes », ajoute-t-il. L’historien se déclare contre la repentance mais pour la reconnaissance, qui doit être imposée.
Il souhaite que le président François Hollande fasse un autre geste, en plus de l’hommage qu’il a rendu aux victimes du 17 Octobre 1961, au pont de Clichy, et sa dénonciation des propos de Jules Ferry. « Il faut s’orienter vers une reconnaissance forte et nette et dire que les exactions coloniales tournent le dos aux principes de la République », conclut-il.

Nadjia Bouaricha



L’intervention de Gilles Manceron commence à 8min 35sec, et dure une demi-heure.


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Gilles Manceron : « Des simplifications abusives » [3]

Dans Les supplétifs dans la guerre d’Algérie, mythes et réalités, un texte introductif à l’ouvrage qu’il a codirigé avec Fatima Besnaci-Lancou et Benoit Falaize (Les harkis, histoire, mémoire et transmission, Editions de l’Atelier, Paris 2010), l’historien Gilles Manceron explique que la question des harkis « a fait l’objet de nombreuses simplifications abusives qui déforment son histoire ».

  • Pourquoi, 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, la question des harkis reste-t-elle sensible en Algérie, tant auprès de l’Etat algérien que des Algériens ? Comment les Algériens pourront-ils aborder ce sujet avec plus de sérénité ?

Cette question reste sensible en Algérie, car elle renvoie à la complexité de la guerre d’indépendance algérienne.
Les autorités politiques de l’Algérie indépendante ont voulu nier cette complexité en présentant une « légende dorée » de la guerre de libération, alors que ceux qui y avaient participé, à tous les niveaux de responsabilité, savaient bien qu’elle était simpliste et trompeuse.
Ils savaient bien que les autorités coloniales françaises avaient enrôlé, parfois sous la contrainte, plusieurs centaines de milliers de supplétifs, parfois en utilisant les contradictions et conflits au sein même des populations rurales algériennes. La plupart de ces hommes étaient choqués par les comportements de l’armée coloniale, ils étaient contraints d’obéir, préoccupés par la survie de leur famille, et ils ont exercé des fonctions diverses, parfois non liées directement à la guerre.

En 1962, beaucoup partageaient la joie de l’indépendance. Or, au lieu de juger certains d’entre eux devant des tribunaux, il s’est produit des violences, y compris des représailles, contre des vieillards et autres membres des familles de certains hommes, des violences où les « marsiens », les « résistants de la vingt-cinquième heure », ont souvent cherché à se donner une image de patriotes à bon compte, tout en réalisant quelquefois toutes sortes de vengeances privées.Regarder en face cette question est difficile. Or, cela n’implique pas de remettre en cause la légitimité de la lutte d’indépendance algérienne. L’histoire doit être prise en compte dans sa complexité. Beaucoup d’Algériens en conviennent dans les conversations privées. Mais les peurs d’être stigmatisés par les tenants d’une histoire officielle qui a longtemps été érigée en vérité par le pouvoir politique en Algérie font que peu de gens disent publiquement ce qu’ils reconnaissent en privé.

  • Du côté français, le sujet est tout aussi sensible. Les harkis ont-ils obtenu la reconnaissance de l’Etat français ?

En France, la question a aussi été déformée par les nostalgiques de l’Algérie française, qui sont pourtant largement responsables du sort de ces hommes et de la situation tragique dans laquelle ils se sont retrouvés en 1962 avec leur famille. Toutes sortes de mensonges sont encore proférés en France sur les harkis qui auraient « fait le bon choix, celui de la France », alors que cela ne correspondait pas, le plus souvent, à la réalité, et que cela ne fait qu’augmenter les difficultés à se situer par rapport à cette histoire que rencontrent ces hommes et leurs descendants qui vivent en France aujourd’hui. Ils ont été victimes après 1962 de discriminations qui ont prolongé sur le sol français la situation des indigènes dans les anciennes colonies : parqués dans des camps, en marge de la vie sociale, ils ont eu beaucoup de mal à combattre les discriminations dont ils ont été l’objet dans la société française.

Parmi leurs descendants, beaucoup condamnent le colonialisme et sont attachés à l’Algérie. Ils demandent à l’Etat français qu’il reconnaisse ses responsabilités dans leur enrôlement, les promesses mensongères qui leur ont été faites, leur abandon final, ainsi que l’enfermement dans des camps de ceux d’entre eux qui sont venus en France avec leur famille. Ils n’ont pas encore obtenu cette reconnaissance.

Nadjia Bouzeghrane



[1Publié le 7 juillet 2012 : http://www.elwatan.com/actualite/l-....

[2Publié le 8 juillet 2012 : http://www.elwatan.com/actualite/le....

[3Publié dans El Watan, le 5 juillet 2012 : http://www.elwatan.com/dossiers/50e....