Histoire coloniale et postcoloniale

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Le musée du Quai Branly en question

lundi 24 avril 2006, par nf

Avec le musée du Quai Branly, Jacques Chirac veut, à l’instar de son prédécesseur, laisser sa marque dans la capitale. A quelques semaines de l’inauguration, c’est surtout la polémique coloniale qui semble marquer les esprits.

Un article de Angelique Chrisafis, The Guardian du 7 avril 2006, repris dans le Courrier international du 20 avril 2006 [1].

Conçu par Jean Nouvel, le bâtiment occupe une surface de 39 000 m² sur laquelle seront entreposés plus de 300 000 objets.

Dans quelques semaines, Jacques Chirac inaugurera le grand legs de ses deux mandats à la nation. Ce “grand défenseur” de l’art africain et asiatique a en effet fait élever un monument à lui-même pour la bagatelle de 260 millions d’euros. Sur la rive gauche de la Seine, à l’ombre de la tour Eiffel, des ouvriers mettent la dernière main au musée du Quai Branly [2], le projet fétiche qu’il couve depuis dix ans.

Mais quand, début avril, les dirigeants du musée ont dévoilé en avant-première la façade extérieure, certains historiens se sont mis à douter. Cette “jungle de pacotille” qui sert de décor aux œuvres africaines ne reprendrait-elle pas “les vieux clichés de la France coloniale” ?

En fait, l’histoire de ce musée commence quelques semaines après l’élection de Jacques Chirac, en 1995. A l’époque, le nouveau président a commencé à réfléchir à ce qu’il allait donner au pays. Pas question, pour lui, d’être en reste alors que son prédécesseur François Mitterrand avait réalisé plusieurs coûteux “grands travaux”, parmi lesquels la pyramide du Louvre, l’Institut du monde arabe et la Bibliothèque nationale de France, qui porte aujourd’hui son nom.

M. Chirac a donc décidé d’apposer sa marque sur Paris en rassemblant dans un lieu unique l’éblouissante collection de plus de 300 000 objets qu’aventuriers et chercheurs ont rapportés en France au cours du XIXe et du XXe siècle. Certains de ces objets d’art avaient été présentés, dès le début du XXe siècle, dans de répugnantes manifestations racistes de fierté coloniale. D’autres proviennent du musée des Arts africains et océaniens, qui a récemment fermé et dont les précieuses collections - notamment africaines - seront transférées quai Branly. Souvent, ces pièces ne sont pas datées parce qu’elles ont été collectées à une époque où l’Europe avait du mal à imaginer que l’Afrique d’avant la colonisation puisse avoir une histoire digne de ce nom.

Parler d’histoire coloniale ou ouvrir un musée ?

Dès 2000, le président a fait exposer 120 pièces dans une salle du Louvre afin de donner un avant-goût de son nouveau musée. Il a promis à une délégation d’Amérindiens reçue à l’Elysée en 2004 que ce lieu, “en ces temps de violence, d’arrogance, d’intolérance et de fanatisme”, montrerait “la foi de la France dans les vertus de la diversité culturelle et du dialogue”.

Stéphane Martin, le président de l’Etablissement public du musée du Quai Branly, explique que ce nouveau lieu est un “instrument politique” bien nécessaire pour explorer la présence “du monde non européen dans notre vie d’Européens”. Ce qui est à son avis important, pour un pays qui a connu des “troubles” sociaux. Le site accueillera un centre de recherche qui étudiera, entre autres, le colonialisme. Les conservateurs promettent que les objets funéraires y seront traités “avec le plus grand respect”.

Des précautions qui n’empêchent pas Gilles Manceron d’émettre de sérieuses réserves. Cet historien, vice-président de la Ligue française des droits de l’homme et auteur d’ouvrages sur le colonialisme, craint que l’ambitieux projet de Jacques Chirac ne fasse long feu et ne retrouve rapidement le chemin des bons vieux clichés coloniaux. “Nombre d’historiens pensent que la France n’a pas encore abordé la véritable histoire de son époque coloniale. Cette idée d’une jungle ou d’une forêt qui enserre le musée, un lieu où l’on viendra découvrir le ‘continent noir’, pose problème. C’est comme si ces autres continents étaient toujours sauvages, exubérants, dangereux et donc primitifs. Ces vieux clichés sont monnaie courante en France.

Pourquoi ne pas insérer ces œuvres dans l’histoire mondiale de l’art, les montrer au Louvre, par exemple, dans le même espace que l’art européen ? En fait, tout ce projet repose sur une vision colonialiste du monde : l’Europe est civilisée, les autres continents, non.

Gilles Manceron préférerait un musée qui raconte sans fard l’histoire du colonialisme français. “Des enquêtes réalisées très récemment montrent que, pour une majorité de la population, le colonialisme a été positif. C’est tout simplement parce que le discours officiel n’a jamais dit autre chose.

Angelique Chrisafis

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Une sculpture kanak du musée, avec sa légende :

Sculpture kanak
Flèche faîtière de grande maison cérémonielle
fin XIVe-début XVe siècle ?
Nouvelle-Calédonie
Bois de houp
H. 228 cm
Ancienne collection M.Vicat
Dépôt du Muséum national d’histoire naturelle - Musée de l’Homme M.H. 45.5.1

Les Kanak, peuple autochtone de la Nouvelle-Calédonie, sont organisés selon le système des chefferies. Dans chaque village principal se dresse la grande case, insigne de pouvoir qui se trouve au cœur des activités socioculturelles, politiques et religieuses des clans qui structuraient ce pays.
On considère la flèche faîtière et le chambranle comme les emblèmes de la grande case.[ ... ]


[1L’article d’origine du Guardian - en anglais - :
http://arts.guardian.co.uk/news/sto..., et sa traduction publiée dans le Courrier international : http://www.courrierinternational.co....

[2Le site internet du musée : http://www.quaibranly.fr/.