Histoire coloniale et postcoloniale

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d’une petite rafle en Provence, par Nelcya Delanoë

dimanche 21 septembre 2014, par nf

Professeur émérite d’histoire et civilisation américaine résidant une partie de l’année à Villeneuve-lès-Avignon, Nelcya Delanoë découvre un jour, par hasard, un poème d’Aragon composé à la fin de l’été 1942. Intitulé Le médecin de Villeneuve, ce poème évoque la rafle des Juifs de cette commune, organisée par Vichy au cours de la nuit du 25 au 26 août 1942. C’est le point de départ d’une enquête qui permettra à l’historienne de mettre à jour le sort des Juifs de cette petite ville au cours des années noires.

Nelcya Delanoë : “D’une petite rafle provençale” (Seuil, mai 2013)

Compte-rendu de Véronique Servat, aggiornamento, le 21 juillet 2013 [1]


Villeneuve-lès-Avignon, de l’autre côté du Rhône, c’est l’heure du marché. Nelcya Delanoë qui a dans cette bourgade sa résidence occasionnelle retrouve Marion, comme souvent le jeudi matin, autour d’un verre amical pour clôturer agréablement les emplettes du jour, et prendre les dernières nouvelles du pays. Ce jour là, Marion lui confie une feuille de papier que l’historienne range dans son sac.

Consultant ce mystérieux présent photocopié, elle découvre une quinzaine de strophes précédées de cette courte introduction : “Le 31 août 1942 à Villeneuve-lès-Avignon c’est la grande chasse aux Juifs. Une femme se jette par la fenêtre plutôt que d’être prise, d’autres sont assommées, rouées de coups, et meurent. Aragon relate avec une parfaite exactitude l’inhumaine battue.” Puis le poème :

Dans ce pays de fenêtres étranges
Il fait trop nuit pour qu’un sanglot dérange
Les jardins clos qui sont des coeurs murés
Tout est de pierre et tout démesuré
Dans ce pays de fenêtres étranges

La lune est restée au détour des toits
Où le Moyen-Age étoilé chatoie
De tous les côtés des tours et des tours
Sauf un rayon pris au puits dans la cour
La lune est restée au détour des toits

Il règne ici la paix cardinalice
Aux cils des volets une pourpre glisse
Porche complice enfer désaffecté
Un chapeau s’écorche au balcon sculpté
Il règne ici la paix cardinalice

Sommeil de l’homme énorme panoplie
Enfin le ciel est couleur de l’oubli
Toute mémoire y perd son abeillage
Celui qui rêve immobile voyage
Sommeil de l’homme énorme panoplie

Qui frappe à la porte au noir du silence
Il se lève un vent de la violence
Sur la ville un vol de coquecigrues
Traque des fuyards à travers les rues
Qui frappe à la porte au noir du silence

Docteur docteur ouvrez votre maison
Le souffle me faut me feint la raison
Ouvrez que j’entre et me donnez asile
Je reprendrai le bâton de l’exil
Docteur docteur ouvrez votre maison

Celle-ci qui croit son heure venue
Court à la croisée et folle mi-nue
Crie à minuit Mon amour au revoir
Et boit la mort qu’elle craint recevoir
Celle-ci qui croit son heure venue

D’autres sont partis courir la campagne
Vignes où la peur leurs pas accompagne
Laissant la chaleur de cendres des draps
Avec leurs petits serrés dans leurs bras
D’autres sont partis courir la campagne

Ouvrez la porte et me sauvez la vie
A votre seuil les monstres m’ont suivi
Qu’il faisait beau ce soir à la Chartreuse
Vous qui reposez dans l’alcôve heureuse
Ouvrez la porte et me sauvez la vie

Le deuxième étage allume une braise
La lumière éveille un spectre de chaise
On a remué dans l’appartement
Un enfant gémit se tourne en dormant
Le deuxième étage allume une braise

Sur la colline obscure aux pins bronzés
Afin de mieux l’ombre dramatiser
Chante un oiseau comme aux vers de Pétrarque
Et comme alors l’amant grave ses marques
Sur la colline aux pins bronzés

Cette complainte une autre recommence
D’une autre peste et d’une peine immense
Et non d’amour mais de meurtre et de sang
Miroir ancien d’un malheur renaissant
Cette complainte une autre recommence

C’était hier le temps des Pastoureaux
Le temps qui passe embellit le bourreau
La pierre fend à force de bourrasques
A chaque siècle il suffit sa tarasque
C’était hier le temps des Pastoureaux

Dans ce pays de fenêtres étranges
Il fait trop nuit pour qu’un sanglot dérange
Les jardins clos qui sont des coeurs murés
Tout est de pierre et tout démesuré
Dans ce pays de fenêtres étranges.

À la fin du texte est portée cette information complémentaire : “Poème interdit en France et publié en Suisse dans la revue En français dans le texte”.

Intriguée par cette rafle dont elle n’a jamais entendu parler Nelcya Delanoë se lance dans une enquête afin d’en retrouver les traces. C’est le sujet D’une petite rafle provençale que Laurent Joly [2] a préfacé et qui, avec ces trois niveaux de lecture, constitue un travail passionnant. Il répond aux attentes de ceux qui appellent de leurs vœux une histoire accessible à tous sans compromis sur la rigueur et de celles et ceux qui en ont fait leur métier, qu’ils soient enseignants, chercheurs ou même historiens.

A la surface : heurts et malheurs de l’historien en son atelier

Nelcya Delanoë a choisi de dévoiler au fil des 214 pages D’une petite rafle provençale, la totalité de son travail de recherche.

Généreusement, elle nous laisse entrer dans son atelier, nous autorise à lire les notes de son petit carnet orange, et nous emmène avec elle aux archives municipales, départementales, ou de la gendarmerie du château de Vincennes et nous décrit même les petites cartes du fichier Tulard [3] si précisément) qu’on a presque l’impression de les avoir sous les yeux. Ce faisant, elle partage avec les lecteurs son quotidien d’historienne, les contraintes et obstacles qui jalonnent son enquête, les habitudes et manies liées à la consultation de ces précieuses mais souvent lacunaires archives. Des sentiments qui sont les siens au cours de ce travail au long cours elle ne dissimule rien : ses émotions, ses impatiences, sa fébrilité à l’ouverture des cartons, ses moments de découragement aussi. Les interrogations qui surgissent au détour de la lecture d’une feuille de papier pelure constituent la moelle épinière de son livre et rendent compte pas à pas de ce qui est l’essence de son métier.

Avec une saine énergie et un brin d’irrévérence (c’est l’occasion de découvrir les méritants efforts mais aussi les difficiles conditions de tenue des centres d’archives), elle nous révèle à quel point se lancer dans la collecte des traces du passé, qu’elles soient privées ou institutionnelles, n’a rien d’un long fleuve tranquille. En effet, alors qu’on imagine souvent les archives comme un lieu d’ordre et de rigueur, tout en références, classements et précisions, on se heurte ici à une réalité nettement plus compliquée : cartons et procès verbaux incomplets, erreurs de transcription des prénoms, des patronymes, des dates, documents déplacés, introuvables. Bien que N. Delanoë travaille sur un événement distant de nous de moins d’une vie d’homme, elle démontre à quel point l’histoire est affaire de grande persévérance. À la voir se démener on se remémore le parcours effectué par I. Jablonka parti à la recherche de ses grands parents dont les vies furent englouties à la même époque [4].

Ainsi Nelcya Delanoë se met-elle en quête d’informations précises sur cette rafle de Juifs qui s’est déroulée à Villeneuve-lès-Avignon le 31 août 42 et qui inspira un saisissant poème à Aragon. Un autre aspect du travail d’historien apparait alors, celui du croisement des sources et de leur nécessaire critique et recoupement. Dans cette entreprise, les témoins directs (dont peu sont encore vivants ou disposés à raviver le passé) et indirects, qu’ils soient des habitants de la commune, qu’ils aient travaillé et publié des monographies sur son histoire, qu’ils soient apparentés aux victimes, fournissent un apport précieux. Ils sont au coeur des avancées de l’enquête qui s’avère passionnante mais chaotique. Enfin, le travail de collecte de données sur l’extermination des juifs d’Europe entrepris depuis plusieurs années par les historiens et les institutions mémorielles, en France ou en Israël n’est pas ignoré.

Du microcosme provençal comme point d’observation des années noires

De son point d’observation de Villeneuve-lès-Avignon, Nelcya Delanoë reconstitue patiemment une histoire des Juifs de la zone libre au cours de cette période qui fut un tournant dans le second conflit mondial si bien que cela entraîna, en novembre 42, la prise de contrôle de la zone sud par les forces d’occupation allemandes. Au terme de son enquête, elle outrepasse très largement son objectif initial qui est de reconstituer la rafle et d’en identifier les victimes. Elle établit la liste des personnes capturées, leurs liens de parenté, une partie de leur parcours dans la guerre et corrige la chronologie des évènements. Ce faisant elle redonne vie à des hommes et des femmes dont l’existence a été bouleversée par la guerre qui les contraint à se déplacer, qui les prive de leur travail mais qui restent relativement confiants vis à vis de leur pays qu’ils en soient natifs ou qu’ils s’y soient installés plus ou moins récemment. À la liste s’ajoutent l’identité et parfois même le parcours en guerre d’autres juifs de la commune dont les destinées sont mises à jour avec plus ou moins de précisions. Comme le dit l’auteur arrivée à ses conclusions, lorsqu’elle a établi sa liste des juifs recensés à Villeneuve-lès-Avignon, Pont d’Avignon et les Angles de 39 à 44 “Ce faisant, révélée au jour comme au temps du Polaroïd, est apparue une image à la fois carte de géographie et histoire. En dépit du lacunaire bureaucratico-archivistique, cette image respirait”.

Bien sûr, on ne saurait retrouver les traces des persécutés sans celles de leurs bourreaux. Dans ce domaine aussi le travail de Nelcya Delanoë apporte beaucoup. On y retrouve les “attendus” de la période ; ainsi la frénésie législative anti-juive de l’administration de Vichy qui empile les textes, ordonnances et circulaires pour prescrire, interdire ou simplement préciser les écrits antérieurs est particulièrement mise en valeur. Mais le contact avec les sources archivées nous donne aussi à voir comment les acteurs du régime écrivent l’histoire et ce qu’ils transcrivent du moment qu’ils vivent. Par exemple, la consultation des comptes-rendus des conseils municipaux sur la période montrent que les élus ne font aucunement mention de la rafle et pas plus que de la population juive de la commune.

Un autre corpus intéressant est celui des “notes d’ambiance” émises par les autorités locales. Le préfet du Gard et ses services établissent régulièrement des “rapports moraux” pour décrire la façon dont la population perçoit la politique antisémite de Vichy qui se durcit alors considérablement. On y découvre de prime abord une population indifférente, bien davantage préoccupée des conditions de (sur)vie matérielles qui ne bascule dans une certaine hostilité vis à vis des autorités qu’avec l’instauration du STO. Pourtant, en croisant les données dont elle dispose sur les Juifs de la commune avec ces traces administratives qui dressent un tableau par trop idyllique pour être réel de la perception de la politique à l’oeuvre par le français lambda, les lignes de démarcation deviennent nettement plus floues et mouvantes. Recensements, rapports moraux, et informations sur les juifs qui échappent pour un temps ou de façon définitive aux griffes du régime montrent que les failles ont existé et qu’elles sont le résultats de combinaisons, de compromis, d’arrangements de circonstance impliquant les différents acteurs de l’histoire. Ces petites failles, même quand elles apparaissent en creux de l’enquête donnent une lecture plus complexe de ce qui se joua alors.

On notera enfin l’intéressante irruption dans le camp des persécuteurs de groupes de malfaiteurs locaux qui agissaient comme des sous-traitants au service des autorités. Acteurs de la chasse aux juifs en zone sud, ils monnayaient leur clémence auprès de leurs victimes en échange de biens personnels : un sorte de chantage à la survie s’adossant sur un racket juteux, qui dit bien le drame des persécutés conduits à négocier leur sursis avec des bourreaux d’un perfide inhumanité.

D’une petite rafle provençale à la modeste échelle de la commune de Villeneuve-lès-Avignon rend compte de l’épaisseur et de la complexité de l’histoire de la France sous Vichy souvent réduite à des oppositions binaires et à une mémoire indigeste ou douloureuse. Les acteurs ici ne sont pas passifs, ils opèrent des choix parfois inattendus, parfois convenus mais rarement linéaires et évidents.

L’auteur nous offre à lire une histoire sensible qui s’amarre aux destins de petites gens pris dans la tourmente. C’est aussi pour elle l’occasion de boucler un projet plus personnel, lié au parcours de sa grand mère qu’elle évoque avec beaucoup de tendresse mais sans taire la nature de la quête de justice qui est la sienne.

Enfin, Nelcya Delanoë, en historienne vigilante, avec la verve et le ton incisif qui irriguent son livre et qui la caractérise, nous invite à réfléchir sur les survivances des années noires qui resurgissent dans une indifférence souvent alarmante jusque dans notre banal quotidien. En effet, la multiplication des fichiers de recensement, la nécessité pointilleuse de justifier de son appartenance nationale, la vidéosurveillance, la fabrication politique de peurs, de suspicions vis à vis de populations ciblées sont autant de signaux qu’elle pointe comme preuves inquiétantes du glissement de nos sociétés vers des pratiques qui ont présidé à la mise en oeuvre D’une petite rafle provençale.

Merci à Nelcya Delanoë pour toutes les raisons que nous connaissons.

Véronique Servat



[2Laurent Joly est notamment l’auteur de L’antisémitisme de bureau. Enquête au coeur de la préfecture de police de Paris et du commissariat aux questions juives, 1940-1944. Paris, 2011.

[3Sur la nature de ce fichier et les polémiques qui lui sont attachées voir : http://cvuh.blogspot.fr/2011/07/en-1940-les-juifs-de-la-region.html

[4Ivan Jablonka Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Seuil, 2012.
http://clgeluardservat.blogspot.fr/....