Histoire coloniale et postcoloniale

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de la nostalgie de l’empire à la glorification de l’OAS

lundi 2 mai 2016, par la rédaction

A Toulon en juin 1980, une stèle était plastiquée avant d’avoir été inaugurée : elle honorait Roger Degueldre, ancien chef des commandos de la mort, communément appelés “commandos Delta”, sous les ordres du général Raoul Salan, chef suprême de l’OAS. L’hommage à d’anciens tueurs de l’OAS avait dû être inacceptable à certains.

En effet, si le monument funéraire inauguré le 14 février 1971 dans le cimetière de Lagoubran à Toulon était un hommage empreint de nostalgie à la grandeur perdue de l’empire colonial français, il n’en est pas de même pour l’autre monument érigé Porte d’Italie à Toulon également en 1980 qui s’est voulu hommage à la violence de l’OAS pour défendre l’Algérie française.

La destruction partielle de ce second monument le rend aujourd’hui illisible pour les générations à venir : la stèle de la porte d’Italie est la première d’une série de stèles-monuments – Marignane, Aix-en-Provence, Perpignan, Béziers ... – qui rendent hommage aux condamnés de l’OAS, et notamment aux quatre fusillés de l’organisation. Ne pas fournir d’explications aux Toulonnais et aux visiteurs étrangers, c’est tricher avec la vérité historique. Il n’est pas pire moyen pour perpétuer les conflits de mémoire liés au passé colonial de la France en Algérie.

Le comité de la stèle

Dès 1970, des élus de Toulon rapatriés d’Afrique du Nord avaient constitué un Comité pour l’édification d’une stèle de l’empire français et des rapatriés, patronné par le général Jouhaud. Pour honorer la mémoire de Français « dont les dépouilles dorment dans les territoires où a flotté notre drapeau », l’ex-général putschiste s’appuie sur les arguments sommaires du colonisateur : « La France peut être fière de ses aïeux [...] Une nouvelle race s’est formée fertilisant le sol inculte, instruisant les villages . [...] Nous avions la volonté de réaliser de grandes choses. Cette race a tout perdu mais ne saurait oublier  » [1].

Le secrétaire général du comité, le colonel Jean-Marie Reymond (1898-1983), est un homme particulièrement entreprenant [2]. Élu au conseil municipal de Toulon en 1965, il en démissionne en 1976 en réaction à la décision du maire de Toulon d’attribuer le nom du général de Gaulle à une artère de la ville.

Le colonel Reymond est à l’origine de la stéle de l’empire français au cimetière Lagoubran de Toulon, du transfert de la vierge de Notre-Dame du Cap-Falcon d’Oran au Cap-Brun à Toulon et enfin, comme nous le montrerons, du monument des martyrs de l’Algérie française.

Un appel à financement

L’inauguration du monument de Lagoubran avait revêtu un caractère officiel : le préfet représentait l’Etat, des personnalités prestigieuses avaient apporté leur soutien ... Ce succès n’a pu qu’encourager le Comité de la stèle à aller plus loin.

Un appel à financement d’un nouveau monument est lancé. En voici quelques extraits :

LE MONUMENT AUX MARTYRS DE L’ALGÉRIE FRANÇAISE QUI S’ÉLÈVERA À TOULON EN 1980

le monument « est constitué essentiellement de deux très épaisses dalles de pierre de taille posées sur champ [...] imbriquées l’une dans l’autre. Celle de gauche porte l’inscription « L’ALGÉRIE FRANCAISE. À TOUS CEUX, EUROPÉENS ET MUSULMANS, QUI, SOUVENT AU PRIX DE LEUR VIE, ONT PACIFIÉ, FERTILISÉ ET DÉFENDU SA TERRE ». Et, plus bas : « 1830 - 1962 ».

« L’autre dalle, beaucoup plus large que haute, est sculptée en bas-relief d’un motif figurant un parachutiste venant de s’affaisser et vivant son ultime agonie, dont les pattes d’épaule de lieutenant gardent la trace d’un arrachement maladroit. »

« Il sera érigé sur un terrain communal mis par le député-maire de Toulon à la disposition du Comité de la Stèle du Souvenir, à qui mission d’en réaliser l’édification a été confiée par le Comité du Cent-cinquantenaire de l’expédition d’Alger, présidé par le général CALLIES, et placé lui-même sous le haut patronage des maréchales JUIN, de LAURE et LECLERC, des généraux SALAN, GUILLAUME, JOUHAUD, ZELLER, de MONSABERT, FAYARD, BONNOURE, et de personnalités comme MM. SOUSTELLE, BIDAULT, MÉDECIN, [...] le bachagha BOUALAM etc. »

Vous trouverez une phocopie de ce tract
en cliquant ici

Au verso de ce texte figure une esquisse du projet de stèle reproduite ci-dessous ...

Le projet de monument

L’explosion

Tout était prêt, l’inauguration était prévue pour le 14 juin 1980, cent cinquantième anniversaire du débarquement de l’armée française en Algérie. Présidée par le général Jouhaud, elle se déroulerait en présence de Jacques Dominati, secrétaire d’État aux rapatriés dans le gouvernement Barre. De nombreuses personnalités avaient apporté leur soutien à l’opération : Pierre Sergent et Joseph Ortiz, les colonels Antoine Argoud et Jean Gardes, le bachagha Boualem réfugié après 1962 en Camargue, des élus varois du Parti républicain (les députés François Léotard, Arthur Paecht, Maurice Arreckx maire de Toulon), Jacques Médecin maire de Nice ...

Mais les faits ne se déroulèrent pas comme prévu, ainsi que le Directeur départemental des polices urbaines (actuelle sécurité publique) du Var l’a écrit dans une note du 11 juin 1980 adressée à son directeur central (au ministère de l’intérieur) :

Toulon, le 11 juin 1980

Le Commissaire divisionnaire
Directeur départemental des polices urbaines du Var
Commissaire central à Toulon

à Monsieur le préfet
Directeur central des polices urbaines - Paris

- 0BJET : Attentat par explosif contre le Monument aux Martyrs de l’Algérie Française – TOULON

- RÉFÉRENCES : Mes messages n° 369/80 du 8.06.1980 et 371/80 du 9.06.1980.
Vos instructions téléphoniques de ce jour.

- P. J. : 1 Jeu de 6 photos anthropométriques – 2 Reproductions du Monument avec cotes (Photocopies) – 1 Invitation à la cérémonie d’inauguration. – 1 Jeu
de sept coupures de presse – Photocopies des invitations officielles aux
diverses cérémonies.

Suite à mes messages cités en référence, et en exécution de vos instructions, j’ai l’honneur de vous apporter, ci-après, les précisions suivantes au sujet de cette affaire.

Le Monument visé par l’explosion avait été érigé à la mémoire des
martyrs de l’Algérie Française, Place Douaumont à TOULON, dans le cadre
prestigieux des anciennes fortifications à la VAUBAN de l’ex-porte d’ITALIE. Son édification entrait dans le cadre de la commémoration du
cent cinquantenaire de l’expédition d’ALGER et devait être suivie de
nombreuses autres cérémonies.

L’inauguration était prévue le samedi 14 Juin 1980 en présence notamment du Général JOUHAUD, du Docteur Chérif SID CARA, ex-Député à l’Assemblée Algérienne, du Bachaga BOUALEM, ancien Vice-Président de l’Assemblée Algérienne et de M. Jacques DOMINATI, Secrétaire d’État
auprès du Premier Ministre chargé des Rapatriés.

Le bas-relief représentait un parachutiste affaissé sur le sol et portant la main gauche à son coeur. Cette effigie était surmontée de ces
mots :

" Pour une parole donnée "


Le bas-relief portait également les inscriptions suivantes :

“L’Algérie Française à ses martyrs - A tous ceux, européens et musulmans qui, souvent au prix de leur vie, ont pacifié, fertilisé et défendu sa terre.”

C’est à l’initiative du Colonel REYMOND, Secrétaire Général du Comité de la Stèle, que le monument avait été érigé avec les seules souscriptions des rapatriés.

C’est dans la nuit du 7 au 8 Juin 1980, à 4H25, qu’il était détruit par une explosion qui ne laissait pratiquement subsister que le socle et sur sa droite un pan de roche en position verticale (voir photos ci-jointes).

Les constatations de nos services permettaient de découvrir au milieu des gravats, plusieurs morceaux de métal déchiquetés semblant provenir d’un bidon, une enveloppe de pile électrique avec des morceaux de sparadrap, et sur les débris métalliques les indications : PVM-CREPI DECORS
ANTI-FISSURATION. Etaient découverts également un débris de réveil, un morceau de feuille de plomb et des restes de fil électrique.

Le spécialiste de la Protection Civile présent sur les lieux nous faisait savoir que les fragments de fil électrique, les débris d’enveloppe de piles, et les débris métalliques provenaient vraisemblablement du système de mise à feu de la charge explosive placée dans un bidon, précisant que ladite charge avait dû être déposée sous la stèle au centre du socle.

L’explosion causait également quelques dégâts aux immeubles voisins, notamment ceux abritant le Syndicat F.O. et les radio-taxis de TOULON.

Ces constatations étaient adressées au Parquet de TOULON qui chargeait l’antenne de Police Judiciaire de notre ville de continuer l’enquête, ce service étant déjà saisi du dossier des explosions précédentes survenues dans les autres localités du Département.

Cet attentat a provoqué dans les milieux de rapatriés et dans les diverses associations une intense émotion qui s’est traduite par de nombreux communiqués de presse que vous trouverez annexés ci-joints. Il était revendiqué le 9 Juin 1980 à 10h05 à la suite d’une communication téléphonique anonyme reçue par le journal "Var Matin République" , par les Forces Républicaines R.P.R. Unifiées, pour punir l’insulte faite à la mémoire du Général DE GAULLE.

L’inauguration est cependant maintenue pour le samedi 14 Juin 1980 à 10H00 par les mêmes personnalités, et les renseignements recueillis donnent à penser qu’une assistance de plus de 3.000 personnes pourrait y assister.

En prévision, Monsieur le PREFET du VAR a demandé le concours d’une Compagnie Républicaine de Sécurité qui viendrait renforcer le service d’ordre
prévu à cette occasion.

Le COMMISSAIRE DIVISIONNAIRE
Directeur Départemental des Polices Urbaines du VAR
COMMISSAIRE CENTRAL

Signé : A. GAVINI

C O P I E
Monsieur le PREFET du VAR
"à titre de compte-rendu"

L’inauguration a bien eu lieu : c’est au milieu d’un champ de gravats
que le colonel Reymond put lire un « message » du général Salan, ancien chef de l’OAS.

Les responsables de cet attentat ne semblent pas avoir été identifiés.

Le monument

La stèle ne présente aucune référence explicite à l’OAS mais beaucoup ont reconnu dans ce parachutiste Roger Degueldre, lieutenant du 1er régiment étranger de parachutistes, déserteur, créateur des commandos Delta de l’O.A.S.

Roger Degueldre, sur la stèle (avant l’explosion) Source : Minute du 25 juin 1980

Rappelons brièvement que les commandos Delta sont responsables de nombreux crimes sanglants, notamment :

  • l’assassinat, le 31 mai 1961, du commissaire Roger Gavoury ; pour ce crime, Albert Dovecar et Claude Piegts, furent condamnés à mort et exécutés le 7 juin 1962 [3] ;
  • l’assassinat, le 15 mars 1962, des 6 inspecteurs des centres sociaux éducatifs ;

Sans oublier Roger Degueldre [4], chef des commandos Delta qui fut condamné à mort en 1962 par la Cour militaire de justice, et fusillé au fort d’Ivry, le 6 juillet 1962. [5].

Après une telle lecture, on reste effaré devant les propos qu’aurait tenus un ancien Delta récemment décédé qui a reconnu sa participation à ce dernier massacre :

« Les Delta n’étaient pas des tueurs, mais des citoyens ordinaires prêts à mourir pour une cause, le maintien de l’Algérie française. »


________________________

A notre connaissance, la presse locale ne publia qu’une seule lettre de lecteur critiquant le monument ; le 25 juin 1980 on pouvait lire dans le quotidien Var-Matin cet extrait d’un courrier qu’un Toulonnais, M. P. Autric, venait d’adresser au député-maire :

« Je désapprouve l’implantation prévue place d’Italie du monument détruit depuis. Cela choque et dépareille, l’ensemble architectural remarquable de la porte d’Italie. Cela choque !es sentiments des partisans de l’Algérie libre, tant de nombreux musulmans que de beaucoup de
Français. Ce lieu choisi est trop passant.

« Je suggère de l’installer sur la face nord de l’arsenal de terre, face à la porte sud des fortifications de Sainte-Anne, ou mieux, à la tour Beaumont. Je suggère que l’on remplace l’inscription par “Aux morts pour la France en Algérie”. C’est une insulte personnelle aux soldats et civils français morts pour la France ou a contrario morts pour l’Algérie algérienne. Je m’élève vivement contre la présence d’un membre d’un gouvernement de la Ve, laquelle a signé les accords d’Evian. Sous la IVe, le gouvernement serait tombé. »

Dire la vérité

Ce monument est un affront. Depuis 35 ans les Toulonnais le supportent en silence alors qu’aucun panneau explicatif ne l’accompagne.

Le monument aux “Martyrs de l’Algérie française” (photo : mars 2006).

Terminons avec un texte que Jean-François Kahn avait fait paraître dans l’édition du 20 juin 1980 du journal Le Matin, sous le titre "De quel oubli parle-t-on ?". En voici quelques extraits :

« Oui, il faut savoir oublier.

« Mais qui oublie ?

« Oublient-ils, ceux qui ne craignent pas d’élever un monument à la gloire de l’OAS ? Oublient-ils, ceux qui, avec la complicité d’un sous-ministre prêt à toutes les bassesses, osent réhabiliter un tueur dont les victimes furent plus nombreuses que celles du bon M. Landru ?

« Oublient-ils, ceux qui, côté cour, exigent du pouvoir une répression toujours plus aveugle et, côté jardin, font l’éloge de l’assassin du commissaire de police Gavoury ?

« Oublient-ils, ceux qui cherchent à canoniser l’homme qui tenta, au Petit-Clamart, d’assassiner le général de Gaulle ?

« […] Mais de quel oubli parle-t-on exactement lorsque, le jour de l’anniversaire du 18 juin, de tristes sires s’en vont - ce qui est parfaitement leur droit - déposer des fleurs sur la tombe du maréchal Pétain et en profitent pour rendre hommage - ce qui n’est plus tout à fait leur droit - au fait qu’il a renversé la République et a instauré en France un régime fascisant ?

« […] Oublier, oui.

« Mais est-il possible d’oublier quand ils reviennent et sans avoir, eux, oublié ? ».


[1Var-Matin, 16 janvier 1972. Référence : Marc Bayle, Les droites à Toulon (1958-1994), édition : Les presses du midi, septembre 2014, page 318

[2Engagé à l’âge de 17 ans - il quitte le service actif en 1946 avec le grade de colonel, et il s’installe au Maroc (activités agricoles). Militant du maintien de la présence française, il est expulsé du Maroc en 1956. Il participe à Paris en 1956 à la création de l’AFANOM, s’installe à Lyon, puis à Toulon. Pour en savoir plus cf Marc Bayle, op. cit. page 429.

[3Référence : Jean-Philippe Ould-Aoudia et Jean-François Gavoury, La bataille de Marignane, éditions Tiresias, 2006, page 187.

[4Référence : Jean-Philippe Ould-Aoudia, Deux fers au feu éditions Tiresias, 2015, page 91.

[5A ces trois fusillés de l’OAS, il faut ajouter le dernier, Jean Bastien-Thiry, condamné à mort et exécuté le 11 mars 1963, pour avoir organisé l’attentat du Petit-Clamart, le 22 août 1962, dans le but d’assassiner le général de Gaulle.

[6Référence : Anne-Marie Duranton-Crabol, Le temps de l’OAS, éditions Complexe, 1995, page 130.
Anne-Marie Duranton-Crabol cite comme source le livre d’Alexander Harrison, Challenging de Gaulle. The OAS and the contre-révolution in Algeria, Éd. Praeger, New York, 1989. Ce livre est paru en traduction française chez L’Harmattan.