Histoire coloniale et postcoloniale

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des appels à l’occasion du voyage de François Hollande en Algérie

mardi 18 décembre 2012, par nf

À la veille du voyage officiel de François Hollande en Algérie, plusieurs appels sont lancés pour que s’ouvre une ère nouvelle dans les relations entre la France et l’Algérie.

Des historiens et des intellectuels français qui avaient été à l’initiative il y a cinq ans d’un appel pour dépasser le contentieux historique entre les deux pays [1], le cercle Nedjma, ainsi que des responsables de différentes organisations des droits de l’homme, s’expriment dans le même sens. Ils saluent les condamnations par la France des massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961, et ils attendent une reconnaissance publique de la responsabilité historique de l’État français dans les traumatismes engendrés par la colonisation.

Ils soutiennent également les aspirations à la justice et à la démocratie qui se manifestent dans l’Algérie d’aujourd’hui afin de favoriser son évolution vers un État de droit respectueux des libertés.

D’après un dessin de Plantu, publié dans Le Monde du 2 mars 2003.

Le contentieux colonial entre la France et l’Algérie
doit être enfin dépassé

Tribune publiée dans Le Monde du 19 décembre 2012


A la veille du voyage du précédent président de la République en Algérie en décembre 2007, nous avons été à l’initiative d’un texte intitulé « France-Algérie, dépasser le contentieux historique », publié par deux quotidiens français (Le Monde et L’Humanité du 1er décembre 2007) et deux quotidiens algériens, Al Khabar et El Watan [1].

Il constatait que le passé colonial continuait à faire obstacle à des relations apaisées entre les deux pays, alors que leurs citoyens aspiraient à des relations nouvelles. Il demandait aux plus hautes autorités de la République française de reconnaître que la conquête et le système colonial en Algérie était en contradiction avec les principes dont elle se réclamait.

Ecartant la notion de « repentance », ainsi que toute histoire officielle et toute polarisation mémorielle sur une seule catégorie de victimes, il en appelait à un travail historique indépendant.

Cinq ans plus tard, alors que François Hollande s’apprête à faire à son tour une visite présidentielle en Algérie, ces constats et ces demandes n’ont rien perdu de leur actualité, à commencer par celle de cette reconnaissance par la France, nécessaire pour faire advenir une ère nouvelle dans les relations entre les deux pays.

Elle doit remettre en cause la grille de lecture du monde du XIXe siècle qui lui a permis de soutenir un système inique, trop longtemps tenu pour une entreprise normale.

C’est la raison pour laquelle nous exprimons de nouveau la demande aux plus hautes autorités de la République française de reconnaître publiquement l’implication première et essentielle de la France dans les traumatismes engendrés par la colonisation en Algérie.

Tout en reprenant à notre compte, deux ans après le début du « printemps arabe », les remarques que formulent les intellectuels algériens du Cercle Nedjma, Madjid Benchikh, Ahmed Dahmani, Mohammed Harbi et Aïssa Kadri, qui expriment pour leur pays l’exigence d’une évolution démocratique de l’Algérie vers un Etat de droit respectueux des libertés.

Dépasser le contentieux colonial

Nous souscrivons à l’idée que la manière d’aborder les questions économiques par les deux Etats doit aller au-delà des seuls contrats industriels et commerciaux pour porter sur le développement des nouveaux secteurs de l’économie ainsi que sur des programmes de formation, de recherche et de transferts de technologie.

Et les rapports entre les deux pays étant aussi faits de nombreuses relations humaines et familiales, cela implique que les Etats facilitent la circulation des personnes.

En faisant écho à ces préoccupations, nous voulons exprimer l’idée qu’à la nécessité de dépasser le contentieux colonial s’ajoute celle de soutenir dans l’Algérie d’aujourd’hui toutes les aspirations à la justice et à la démocratie. Ce mouvement auquel nous appelons aura sans aucun doute des répercussions bien au-delà des deux pays.

Il devra préfigurer les relations futures entre nations du Sud et du Nord, soumises enfin au paradigme de l’égalité universelle entre tous les hommes.

Signataires :

Etienne Balibar, Simone de Bollardière, Raphaëlle Branche, Jacques Frémeaux, François Gèze, Stéphane Hessel, Jean-Charles Jauffret, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Eric Savarèse, Emmanuel Terray, Michel Tubiana.

Appel du cercle Nedjma [2]

Algérie-France : lever les hypothèques

Le voyage du président François Hollande en Algérie semble avoir pour objectif de donner un nouveau souffle à la coopération entre les deux pays afin de lever toutes les hypothèques qui pèsent sur celle-ci.

Sans doute, plusieurs dossiers feront l’objet de négociations. L’importance accordée aux questions économiques doit aller au-delà de simples contrats industriels et commerciaux. Elles doivent intégrer les données relatives au développement des nouveaux secteurs porteurs de l’économie d’aujourd’hui (biotechnologies, technologies de l’information et de la communication, énergies renouvelables...), en mettant en œuvre de véritables programmes communs de formation, de recherche et de transferts de technologie.

Si, par ailleurs, l’histoire écrite par des Algériens et véhiculée par les médias rejette systématiquement tout ce qui a pu être produit par l’histoire coloniale, et qu’elle n’en retient que les seuls éléments qui permettent d’alimenter une « légende noire », c’est qu’une certaine France se donne toutes les raisons d’une bonne conscience au moindre coût, comme nous le montrent la réactivation des mythes de « l’Algérie française » et la réhabilitation des criminels de guerre. Si nous apprécions les condamnations des massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961, nous estimons que la rupture avec la tradition historique coloniale qu’opère, avec courage, une nouvelle génération d’historiens ne saurait porter tous ses fruits tant que l’enseignement de l’histoire coloniale n’est pas envisagé comme un problème national et que la responsabilité historique de l’Etat français dans le drame algérien n’est pas reconnue. Et, à partir de là, nous l’espérons, l’instruction civique pourra faire son œuvre.

La situation des libertés dans notre pays est à bien des égards préoccupante. Nous ne demandons pas aux Français et à leurs gouvernants de se substituer à notre peuple pour instaurer la démocratie. Nous leur demandons de ne pas contrecarrer les espoirs de liberté, de justice et d’amitié entre nos deux peuples, en se portant au secours de l’affairisme, des forces d’oppression et d’exploitation. La liberté et la convergence entre Algériens et Français dans la lutte contre le racisme, la xénophobie et les ressentiments sont à ce prix.

Il faut bien admettre que les relations entre l’Algérie et la France ne se résument pas à des relations entre Etats. On ne peut évacuer la densité des rapports humains, qui impliquent des individus, des familles, des réseaux d’amitié, de syndicats, d’ONG... Les accords sur la circulation des personnes et des groupes se doivent de tenir compte de cette réalité.

Alger-Paris, 10 décembre 2012.

A l’initiative du Cercle Nedjma : Madjid Benchikh, Ahmed Dahmani, Mohammed Harbi, Aïssa Kadri.

Avec le soutien de : Mohammed Karim Abboub - Arezki Aït-Larbi - Ouali Aït Yahia - Sanhadja Akrouf - Mohammed Aliane - Zineb Ali-Benali - Tewfik Allal - Zoubir Arous - Malika Bakhti - Slimane Bedrani - Farouk Belkeddar - Yougourtha Bellache - Aicha Benabdelmoumène - Mustapha Benfodil - Ali Bensaad - Abderrahmane Bouchène - Abdelaziz Boudjadja - Fatma Boufenik - Omar Bouraba - Halim Derbal - Louisa Dris Ait Hamadouche - Nassera Dutour - Youcef Fates - Ali Guenoun - Djamel Guerid - Mohammed Hachemaoui - Mimouna Hadjam - Fouad Hakiki - Mona Harbi - Mohamed Hennad - Nahla Jabi - Tahar Khalfoune - Nourredine Khellassi - Souad Labbize - Feriel Lalami - Mehdi Larbi - Karima Lazali - Rachid Malaoui - Adlène Meddi - Arezki Metref - Nadir Moknèche - Salah Oudahar - Malika Rahal - Nourredine Saadi - Khaoula Taleb Ibrahimi - Wassyla Tamzali - Yassin Temlali - Rachid Tlemçani - Houari Touati - Nesroulah Yous - Mohand Rachid Zeggagh - Rachid Zouaimia.

Pour tout contact : cerclenedjma@yahoo.fr

Lettre ouverte à M. le Président de la République Française à l’occasion de sa visite officielle en Algérie

Paris, le 17 décembre 2012

A l’attention de : M. François Hollande, Président de la République Française

Monsieur le Président de la République,

Vous vous apprêtez à effectuer une visite officielle en Algérie – visite qui a pour ambition de « rétablir une relation politique de confiance à la hauteur des ambitions de nos deux peuples et tournée vers l’avenir ». A cette occasion, nous, organisations signataires, souhaitons attirer votre attention sur les questions relatives aux droits de l’Homme, y compris les droits économiques, sociaux et culturels, et aux libertés fondamentales dans le cadre des relations entre la France et l’Algérie.

Nous tenons, tout d’abord, à saluer votre décision de reconnaître le massacre, le 17 octobre 1961, de manifestants algériens, en plein cœur de Paris. Cette décision, nous l’espérons, sera suivie d’une dénonciation du système colonial et des crimes qu’il a engendrés alors, afin de permettre notamment un travail de mémoire conjoint et apaisé sur l’Histoire commune, une plus grande capacité des nouvelles générations d’origine algérienne à assumer leur citoyenneté française ainsi que l’établissement de relations normalisées entre la France et l’Algérie. Nous sommes également convaincus que le droit de vote aux élections locales accordé aux étrangers établis en France, ce qui concerne donc les Algériens y vivant, devrait contribuer positivement à cette évolution.

Monsieur le Président, parmi les « 60 engagements » de votre projet présidentiel, vous vous promettez de « [développer] la relation de la France avec les pays de la rive sud de la Méditerranée sur la base d’un projet économique, démocratique et culturel […] en proposant une relation fondée sur l’égalité, la confiance et la solidarité ». Cette visite officielle en est une première étape. Nos organisations croient que cette « relation de confiance » que vous souhaitez développer pendant votre présidence avec les autorités algériennes doit se faire au bénéfice de certains progrès en matière de droits de l’Homme et des libertés démocratiques, ainsi que de tous les acteurs de la société civile indépendante en Algérie.

Or, depuis l’annonce des réformes politiques en avril 2011, la répression à l’encontre des défenseurs des droits de l’homme et des militants syndicaux n’a fait que s’amplifier en Algérie. En contradiction avec la Constitution du pays et les conventions internationales que l’Algérie a ratifiées, le harcèlement judiciaire à l’égard de défenseurs des droits de l’homme et de militants syndicaux, la répression policière, l’interdiction injustifiée de manifestations et réunions publiques, le recours à des pratiques administratives abusives entravant la création et le fonctionnement des associations et des syndicats autonomes élèvent des obstacles considérables à l’action de la société civile algérienne. Plusieurs lois promulguées en janvier 2012 et présentées comme des ‘réformes démocratiques’ sont en réalité une régression des libertés publiques, en particulier la loi n° 12-06 qui rend plus difficile la création, le financement et le fonctionnement quotidien des associations et la loi n° 12-05 sur l’information qui entrave l’indépendance des journalistes et la liberté d’opinion et de publication. Par ailleurs, plusieurs demandes de création de nouveaux syndicats autonomes dans différents secteurs se heurtent à un refus d’enregistrement non motivé. De plus, l’impunité des auteurs de disparitions forcées et d’autres violations graves et massives des droits de l’Homme commises durant les années 90 reste toujours de mise, malgré les nombreuses condamnations formulées par différents organes du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies.

À l’occasion de votre visite, nos organisations vous demandent d’inclure en priorité, dans toute négociation avec les autorités algériennes, la question du respect et de l’application réelle des conventions internationales relatives aux droits de l’Homme ainsi que des conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT), ratifiées par l’Algérie. A cet égard, nous tenons également à vous faire part des obstacles à la délivrance de visas que nos organisations comme d’autres organisations internationales des droits de l’Homme ou syndicats étrangers rencontrent et qui ont pour effet d’entraver le travail sur le terrain avec les organisations algériennes.

Nous croyons, par ailleurs, que la France serait mieux entendue si elle cessait de pratiquer une politique entravant la liberté de circulation des algériens à l’intérieur de ses frontières, comme dans les autres pays européens. Ces entraves qui touchent tous les secteurs de la population sont ressenties comme autant de manifestations de mépris.

Enfin, nos organisations vous invitent, Monsieur le Président, à saisir l’occasion de votre visite pour rencontrer la société civile afin d’entendre l’intense aspiration démocratique des Algériennes et des Algériens. Nous espérons que celle-ci sera en outre l’occasion de mettre en place des mécanismes qui permettent de consulter et d’associer la société civile indépendante des deux pays au renouveau de la coopération entre la France et l’Algérie.

Confiants de l’attention que vous voudrez bien porter à notre requête, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de notre haute considération.

Signataires :

- Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH)
- Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH)
- Michel Tubiana, président du Réseau Euro-Méditerranéen des Droits de l’Homme (REMDH)
- Halim Derbal pour le Bureau de l’association Agir pour le Changement Démocratique en Algérie (ACDA)
- Nassera Dutour, porte-parole du Collectif des familles des disparu(e)s en Algérie (CFDA)
- François Della Sudda, président du Comité International de Soutien au Syndicalisme Autonome Algérien (CISA)
- Noureddine Benissad, président de la Ligue Algérienne pour la Défense des Droits de l’Homme (LADDH)
- Rachid Malaoui, président du Syndicat National Autonome du Personnel de l’Administration Publique (SNAPAP)
- Amine Sidhoum, coordinateur du Réseau des Avocats pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDH)


Au Nom de la Mémoire et Mediapart invitent à fêter, mardi 18 décembre au Cabaret sauvage (Paris), la reconnaissance par la France de la « sanglante répression » des manifestants du 17 octobre 1961, et plus largement la fraternité franco-algérienne : http://blogs.mediapart.fr/edition/c....


[1Voir cette page.

[2Cet appel a été publié sur les sites suivants : le 15 décembre 2012 sur El Watan, le 18 décembre sur Maghrebemergent, et le 19 décembre sur LeMonde.fr.