Histoire coloniale et postcoloniale

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des cadeaux diplomatiques qui font des vagues

dimanche 16 décembre 2012, par nf

Les conseillers de François Hollande sont en quête de cadeaux chargés d’une forte valeur symbolique que le président français pourrait offrir à l’Algérie lors de son prochain voyage officiel.

Le fameux canon, dénommé “Baba Merzoug” par les Algériens et “La Consulaire” par les Français, a été évoqué, mais la Marine française semble très attachée à ce trophée de guerre. Des clés, de la ville d’Alger ou de sa casbah, ont été envisagées, mais étant des “biens culturels publics” elles sont inaliénables – dans son édition du 30 novembre 2012, La Tribune de l’art rappelle l’épisode des manuscrits coréens et proteste d’avance contre un dessaisissement éventuel [1].

[16 décembre 2012] – D’après l’édition du 14 décembre 2012 de La Tribune de l’Art, les clés d’Alger resteraient au musée de l’Armée, et Baba Merzoug ne bougerait pas de l’Arsenal de Brest.

D’après ce magazine, le choix de François Hollande se porterait sur un petit tableau de Gustave Courbet (une Vierge à l’enfant), dérobé en 1985 et qui a été retrouvé en France. La remise de ce tableau au Musée Zabana d’Oran n’aura évidemment pas la même charge symbolique...
Difficile pour une nation qui a été à la tête d’un “Empire” de se dépouiller des traces de son passé “glorieux”.

[Mis en ligne le 5 décembre 2012, mis à jour le 16]


France-Algérie : cherche cadeau symbolique pour réconciliation

par Isabelle Mandraud, Le Monde, 5 décembre 2012


La consulaire, à Brest.

Le Baba Merzoug, ou les clés de la Casbah, mais peut-être bien ni l’un ni l’autre. Les conseillers de François Hollande se sont creusé la tête pour trouver un cadeau à apporter aux Algériens qui marquerait, pour la troisième visite d’Etat d’un président français depuis l’indépendance, prévue les 19 et 20 décembre, un signe fort de réconciliation.

Comment ne pas penser au Baba Merzoug, réclamé par plusieurs associations algériennes ? Baptisé "La Consulaire" par les Français, il s’agit d’un énorme canon de 12 tonnes et 7 mètres de long, qui protégeait le port d’Alger depuis le XVIe siècle, rapporté comme un trophée dès le début de l’occupation française en 1830. Installé en 1833 au cœur de l’arsenal de Brest, il y trône toujours, surmonté d’un globe terrestre sur lequel un coq déploie ses ailes.

D’autres ont songé aux clés de la Casbah, ramenées elles aussi en France par le maréchal de Bourmont après avoir été reçues en signe de reddition. Comme les clés joliment ouvragées de la ville d’Alger, exposées lors de la récente exposition consacrée au dessinateur Jacques Ferrandez au musée de l’Armée, à Paris, les clés de la Casbah sont tout un symbole. Sauf qu’elles ont été rachetées par... l’Elysée en 2002, et sont, depuis lors, passées dans le domaine public.

Procédure de déclassement longue et complexe

Or les biens culturels publics sont considérés comme inaliénables et imprescriptibles, sauf à déclencher une procédure de déclassement complexe qui nécessite la création d’une commission indépendante d’experts, ou une loi. Une mesure destinée à protéger les collections publiques de musées, riches en trésors ramenés des batailles d’autrefois ou des anciennes colonies. On se souvient à ce propos du débat provoqué par la restitution des têtes maories. Reste l’option du prêt, que M. Hollande peut décider. Mais outre qu’il est apparu plus que maladroit de "prêter" à l’Algérie des objets symboliques qui lui appartenaient, certains se sont rappelé la polémique soulevée par Nicolas Sarkozy, lorsqu’il a rendu des manuscrits coréens sous cette forme, aussitôt dénoncée comme une "restitution déguisée". Quant à la Marine française, aux premières demandes des associations algériennes, elle a fait savoir à quel point elle tenait à "La Consulaire".

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Les clés d’Alger du Musée de l’Armée transformées en cadeau diplomatique par l’Élysée

par Didier Rykner, La Tribune de l’art, le 30 novembre 2012


Clés de la ville d’Alger remises aux Français par le dey Hussein le 5 juillet 1830

Lors d’une récente exposition consacrée à l’Algérie [2], les clés d’honneur d’Alger remises par le dey Hussein à l’armée française après la capitulation de la ville le 5 juillet 1830, et qui appartiennent au Musée de l’Armée à Paris, étaient présentées et se voyaient d’ailleurs reproduites dans le dossier de presse.

Ces objets, aux réelles qualités artistiques et à la forte symbolique, restèrent en dépôt dans les musées d’Alger jusqu’à l’Indépendance, date à laquelle ils furent rapatriés avec une partie des collections en métropole et inscrits sur l’inventaire du Musée de l’Armée. Ils s’agit donc de trésors nationaux, inaliénables.

Or, le ministère des Affaires Étrangères, qui semble considérer nos musées comme un réservoir de cadeaux diplomatiques, a décidé unilatéralement, sans d’ailleurs que l’Algérie ne fasse à ce propos aucune demande, que le Président de la République française, François Hollande, devait offrir ces clés à l’Algérie lors du voyage officiel qu’il y fera les 19 et 20 décembre prochains.

Clés de la casbah d’Alger, conservées chez les descendants du Maréchal de Bourmont.

Le 17 novembre 2002 pourtant, était passé en vente chez Osenat à Fontainebleau un ensemble de souvenirs provenant du Maréchal de Bourmont qui, alors général, avait pris la Casbah d’Alger. On y trouvait notamment le sceau du dey mais également deux autres clés, considérées comme des clés de la Casbah. Ces objets furent achetés par l’Élysée et l’année suivante le président Jacques Chirac, lors d’une visite officielle en Algérie, offrit le sceau à Abdelaziz Bouteflika. Il ne s’agissait pas d’objets appartenant à un musée et il n’y avait donc rien de contestable.

L’Élysée n’ayant pas répondu à nos questions, nous ne savons pas ce que sont devenues les clés acquises en 2002. Peut-être considère-t-on que leur qualité artistique inexistante n’en font pas un bon cadeau diplomatique et que c’est pour cette raison que les Affaires Étrangères ont jeté leur dévolu sur les très belles clés d’apparat conservées par le Musée de l’Armée.

On imagine ce qu’il adviendrait de ses collections s’il fallait désormais restituer - au mépris d’ailleurs des lois françaises et des conventions internationales – les prises de guerre historiques à leur nation d’origine [3]. Imagine-t-on la nef des Invalides privée de ses drapeaux ?

Rappelons donc au ministre des Affaires Étrangères et au Président de la République qu’ils ne sont pas au-dessus des lois et que les objets appartenant aux musées sont inaliénables et imprescriptibles. Certes, il existe une procédure de déclassement. Mais d’une part celle-ci n’a pas été menée, et d’autre part elle est soumise à l’avis d’une commission scientifique dont il est peu probable qu’elle donne son accord à un tel projet.

On se rappelle que Nicolas Sarkozy, naguère, avait rendu de manière tout aussi illégale des manuscrits coréens, sous la forme d’un pseudo-dépôt qui n’était en réalité qu’une restitution déguisée. Si le fond de l’affaire est comparable, remarquons que dans le cas des clés d’Alger, contrairement aux manuscrits, le pays d’origine ne les réclame pas. Et que leur mode d’acquisition n’avait rien de contestable puisqu’il ne s’agit pas d’un pillage (même si par la suite la ville fut mise à sac) mais bien de la conséquence d’une reddition, un fait historique dont il est possible de regretter les conséquences mais dont on ne peut contester qu’il a eu lieu. Les œuvres des musées français appartiennent à tous les Français. Ils ne peuvent servir de cadeaux diplomatiques.


[1Quoi qu’il en soit de ces cadeaux diplomatiques, le président de la République pourra rapatrier des restes mortuaires de résistants à la conquête coloniale.

[2Algérie 1830-1962 avec Jacques Ferrandez, Paris, Musée de l’Armée, du 16 mai au 29 juillet 2012.

[3[Note de LDH-Toulon] – Sur le problème de la légitimité de l’appropriation de certaines œuvres on lira avec intérêt l’article de Patrick Howlett-Martin : « Où ira le buste de Néfertiti ? », paru dans Le Monde diplomatique de juillet 2012.