Histoire coloniale et postcoloniale

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“des hommes dans la guerre d’algérie”

mercredi 30 juin 2010, par nf

Conçu par Isabelle Bournier, directrice des affaires culturelles du Mémorial de Caen, cet album a pour ambition de faire revivre par le texte et l’image l’existence quotidienne des hommes et des femmes plongés dans la guerre, qu’ils soient combattants ou civils, français ou algériens. Le conflit est traité sous la forme de doubles pages thématiques, chacune évoquant un angle particulier de cette guerre (« Partir pour l’Algérie », « Refuser la colonisation », « Combattre pour l’indépendance », etc.). Chaque double page combine des textes courts et de nombreux éléments visuels – images d’archives, communiqués, photos, affiches, journaux, etc. –, dont la plus grande partie sont des dessins issus de la célèbre série BD en dix volumes Les Carnets d’Orient, où Jacques Ferrandez retrace l’histoire des 132 années de la présence française en Algérie.

Destiné aux jeunes – et aux moins jeunes – Français, « Des Hommes dans la guerre d’Algérie fera date par sa lucidité, son décryptage historique et son objectivité » (Walid Mebarek).

Isabelle Bournier et Jacques Ferrandez, Des Hommes dans la Guerre d’Algérie,
éd. Casterman, mars 2010, 72 pages, 16,75 €.

Un livre à destination des jeunes Français

par Walid Mebarek, El Watan, 21 juin 2010


Si l’Algérie suscite toujours des passions désordonnées et parfois revanchardes, un livre illustré didactique, destiné au jeune public sonne la fin de la récré. On peut parler intelligemment de la colonisation et de la guerre, lucidement et honnêtement.

La guerre d’Algérie racontée aux enfants et adolescents. L’idée même avait de quoi inquiéter. Le résultat est plutôt rassurant. L’écueil était grand de réaliser un ouvrage pontifiant, ne prenant pas en compte le pays et le peuple qui constituait l’Algérie avant son asservissement, ni la légitime lutte pour l’indépendance, déformant une nouvelle fois les jeunes regards français avides de comprendre. Face à l’emballement de la France dans un conflit injuste et meurtrier, l’erreur aurait été de traiter la question par le petit bout de la lorgnette et démarrer l’histoire en 1954, ou au mieux en 1945 avec les massacres dans l’Est algérien. On aurait eu tout faux, car la guerre d’Algérie commence en réalité en 1830, lorsque la puissance française a décidé de conquérir l’Algérie par la force. De lutte en lutte, de l’Emir Abdelkader au FLN, en passant par El Mokrani ou Messali Hadj et tous les militants algériens qui, en 130 ans, n’ont jamais plié l’échine, et l’Algérie a repris sa place.

Le livre Des Hommes dans la guerre d’Algérie retrace admirablement, avec des textes courts, concis et pertinents, cette longue et meurtrière histoire. Avec, dans les dernières planches, des questionnements utiles. Ainsi, à la page 64 : « Aujourd’hui, la France doit regarder son passé colonial. Au-delà d’en mesurer l’ampleur et les conséquences, elle doit officiellement reconnaître sa responsabilité dans les souffrances et les crimes commis en Algérie. »
C’est ce qu’on appelle « assumer », avec pour river le clou, plusieurs citations de chercheurs dont celle de l’historien Pascal Blanchard : « Nous n’avons pas encore décolonisé nos imaginaires ».

Isabelle Bournier, responsable des événements culturels au Mémorial de Caen, a largement réussi son pari de mettre à la portée des jeunes ce dossier complexe et sensible. La violence, la torture et la répression, la mémoire, les traces de la guerre de part et d’autre de la mer, tout est traité avec justesse. L’ensemble est tellement mené à bien qu’il peut et doit être lu par un public adulte jusque-là bloqué dans des stéréotypes limités. Avec les illustrations magnifiques tirées des ouvrages de Jacques Ferrandez qui a retracé en dix albums de bande dessinée l’histoire algérienne, l’auteure trace le fil des événements, en laissant à la dernière page le dernier mot à l’historien algérien Mohamed Harbi : « Aucun pays ne peut se nourrir de ressentiments sans dommages pour son humanité et sa moralité. » Des termes qui font écho à la préface signée par Jean-Jacques Jordi, la guerre d’Algérie « est une triple guerre : guerre civile, guerre fratricide et guerre de décolonisation où les actes de bravoure côtoient les lâchetés les plus extrêmes ». Espérons que pour encadrer les jeunes auxquels est destiné le livre, les interlocuteurs seront à la hauteur des enjeux.

Isabelle Bournier : « 2012 sera l’occasion de dépassionner l’histoire »

[entretien réalisé par Walid Mebarek, El Watan, 21 juin 2010]


  • Pouvez-vous en quelques mots nous indiquer l’ossature de votre ouvrage et ce que vous avez voulu faire passer comme idées pédagogiques ?

Dans la première partie, on parle de la colonisation. La présence française s’installe avec la puissance militaire, suivie de l’arrivée des colons, eux-mêmes sans avoir toujours conscience de ce qu’ils font, arrivant sur un territoire qui n’est pas le leur. Il y a ensuite la République qui instaure des règles, des lois qui ne sont pas adaptées au peuple algérien et qui le conditionnent dans un état d’infériorité. Ensuite, il y a des réactions à cela, il y a des leaders algériens qui relèvent la tête, qui défendent l’honneur de leur peuple. Enfin, il y a le temps le plus proche, avec la guerre du pourquoi, en passant par les origines en 1954, et le déroulement jusqu’en 1962 et enfin, pour conclure l’ouvrage, des interrogations sur ce qui restera de ce conflit dans cent ans. On parlera de quoi dans le futur ? De l’attitude française colonisatrice, de la violence qui s’est exercée en Algérie durant la guerre et de la manière d’écrire l’histoire. On transcrit des avis, des points de vue, des extraits de chercheurs, historiens, sociologues ou témoins.

  • Quelles sont les difficultés à adapter une telle démarche à un jeune public ?

C’est incontestablement compliqué. Chaque mot est important. Je ne les ai jamais autant pesés que dans ce livre. Aujourd’hui, on est face à des témoignages de gens qui ont vécu cette période et qui la voient encore de leur strict point de vue, et n’ont donc pas en tant que tels l’ouverture nécessaire sur d’autres vécus, ni sur l’ensemble du sujet. La difficulté première vient de là, de mettre cela en forme compréhensive, au-delà de l’émotion. C’est vrai pour tous les conflits. Ce livre veut montrer les différents regards et, pour les enfants plus que pour les adultes, le risque à éviter est qu’ils prennent chaque témoignage pour vérité absolue.

  • Le 50e anniversaire de l’indépendance algérienne, c’est dans deux ans, aujourd’hui encore, le regard d’une rive à l’autre est loin d’être apaisé. A votre sens, que faudrait-il pour arriver à un apaisement ?

Plus on en parlera, mieux cela vaudra. Plus on fera s’affronter les points de vue et plus les jeunes générations auront une idée claire. Le but est une mise à plat de l’histoire. 2012 sera l’occasion de dépassionner l’histoire.