Histoire coloniale et postcoloniale

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des tortionnaires de la dictature militaire devant la justice argentine

vendredi 20 mai 2011

Selon les organisations de défense des droits de l’homme, près de 30 000 personnes ont disparu en Argentine entre 1976 et 1983, pendant la dictature militaire. Beaucoup d’entre elles avaient été détenues et torturées à l’École supérieure de mécanique de la Marine (ESMA). Dix-neuf anciens officiers de l’ESMA, dont le capitaine Alfredo Astiz, sont en cours de jugement en Argentine pour violations des droits de l’homme, notamment pour l’assassinat de deux religieuses françaises, Léonie Duquet et Alice Domon. Alfredo Astiz avait déjà été poursuivi en 1985 pour ces crimes, mais des lois d’amnistie, abrogées depuis, avaient interrompu la procédure.

Comme Marie-Monique Robin l’a montré, les "méthodes" mises en oeuvre par les militaires argentins leur avaient été enseignées par des militaires français – notamment le général Aussaresses – qui les avaient expérimentées sur le terrain en Indochine et en Algérie. Voir ci-dessous la vidéo de Marie-Monique Robin.

De nombreuses victimes ont été jetées depuis des avions dans le Rio de la Plata, au cours de “vols de la mort” – Vuelos de la muerte –, après avoir été droguées. Des cadavres ont été rejetés par le fleuve.

Leonie Duquet et Alice Domon, religieuses françaises militantes du mouvement des Mères de la place de Mai, disparues en 1977 pendant la dictature argentine.AFP/ARCHIVES

Trois pilotes des "vols de la mort" argentins arrêtés

[LEMONDE.FR avec AFP, le 10 mai 2011]


La justice argentine a annoncé, mardi, l’arrestation de trois officiers de police accusés d’avoir piloté un “vol de la mort”, au cours duquel furent jetées vivantes à la mer une religieuse française et quatre autres femmes durant la dictature (1976-1983).

Léonie Duquet et une autre religieuse française, Alice Domon, avaient été enlevées les 8 et 10 décembre 1977. Dix militants des droits de l’homme, dont la fondatrice du mouvement des Mères de la place de Mai, Azucena Villaflor, avaient été kidnappés lors de la même opération. Les restes de Léonie Duquet et d’Azucena Villaflor, et de trois militantes, dont les cadavres avaient été enterrés en 1978, ont été identifiés en 2005. Le corps d’Alice Domon n’a jamais été retrouvé.

"Les trois personnes de la préfecture (police fluviale) arrêtées sont celles qui étaient les pilotes de l’avion" à bord duquel se trouvaient la religieuse française Léonie Duquet et quatre membres du mouvement des Mères de la place de mai, a déclaré à l’AFP une source judiciaire qui a requis l’anonymat.

Cette annonce survient en pleine phase terminale du procès de l’ex-officier de marine Alfredo Astiz, pour son rôle présumé dans le meurtre des deux religieuses françaises. Vendredi, l’Etat argentin, qui s’est porté partie civile, a réclamé la réclusion à perpétuité contre “l’Ange blond de la mort”, âgé de 59 ans. Lui et son ancien chef, Jorge “le Tigre” Acosta, font partie des dix-neuf accusés de ce procès des crimes commis à l’Ecole de mécanique de la marine (Esma) de Buenos Aires, où près de cinq mille personnes ont été torturées puis tuées.

Des instructeurs français

Un journaliste a pu écrire, sans être démenti :

« Les militaires argentins qui ont systématiquement jeté à la mer les corps des personnes qu’ils avaient enlevées et torturées ont suivi les leçons de leurs instructeurs français, qui avaient fait de même dans la baie d’Alger. L’idée centrale transmise par ces professeurs d’un genre bien particulier est que la guerre contre la subversion ne peut être menée avec des méthodes "classiques". Le plus extraordinaire, dans cette affaire, est que l’Etat français était parfaitement au courant du type d’enseignement dispensé par ces officiers ainsi envoyés en Amérique du Sud. [1] »

Mais cette vérité n’est pas bonne à dire en France ! Le 16 décembre 2003, la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale a rejeté la demande de création d’une commission d’enquête sur « le rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique Latine entre 1973 et 1984 », déposée par des députés Verts. Le rapport de Rolland Blum n° 1295 sur la proposition de résolution de Noël Mamère tendant à la création d’une commission d’enquête sur le rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine entre 1973 et 1984 mérite d’être lu – il est accessible sur le site de l’Assemblée Nationale.


Un livre a beaucoup contribué à la mise à jour de ces faits : Escadrons de la mort, l’école française de Marie-Monique Robin [2]. Ci-dessous une vidéo permet de voir le documentaire qui lui est associé :



A la question qui lui a été posée « Pouvez-vous préciser implications de l’influence française en Argentine ? », Marie-Monique Robin répond [3] :

« Les Français sont en Argentine en 1957, alors qu’il n’y a aucune guérilla, ni parti communiste. Quand la dictature s’installe, en 1976, tout est en place depuis longtemps. Le quadrillage du territoire a été fait dès la fin des années cinquante. Les militaires vont se comporter comme une armée d’occupation dans leur propre pays. Ils vont tout appliquer au pied de la lettre. Y compris la méthode des “crevettes Bigeard”, qui consistent à se débarrasser des prisonniers en les jetant d’un hélicoptère. Tout est repris, mais de manière industrielle. “Les vols de la mort” auront lieu en Argentine tous les mercredis avec vingt, vingt-cinq bonshommes jetés à la mer. »



[1Dominique Dhombres, Le Monde du 3 septembre 2003 ; voir la filière française d’exportation de la torture.

[2Escadrons de la mort,l’école française, Éd. La Découverte, septembre 2004 ; réédition La Découverte Poche / Essais n°268, février 2008, 13 €.