Histoire coloniale et postcoloniale

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diplômés étrangers : relance de la mobilisation contre la circulaire Guéant

samedi 14 avril 2012

Dans le cadre de la politique anti-immigration de Nicolas Sarkozy, la circulaire du 31 mai 2011 de Claude Guéant imposait des conditions très rigoureuses pour accorder des autorisations de travail aux étudiants étrangers à la fin de leurs études.
« J’ai honte de la manière dont mon pays accueille ces jeunes » écrit
un enseignant-chercheur...

Le collectif qui s’est créé pour demander le retrait de cette circulaire relance son action et s’adresse aux candidats à l’élection présidentielle.

Les étudiants étrangers interpellent les candidats à la présidentielle sur leur sort

par Elise Vincent, Le Monde, le 11 avril 2012


Le Collectif du 31 mai, qui tente depuis plusieurs mois de mobiliser autour du sort des étudiants étrangers, a lancé une nouvelle initiative, le 4 avril, en adressant ses propositions aux dix candidats à l’élection présidentielle. "Il faut d’urgence réétudier l’ensemble des règles qui régissent le séjour et le travail des diplômés extracommunautaires", plaide-t-il. Malgré l’assouplissement, en janvier, par le ministère de l’intérieur, de la circulaire qui restreint depuis mai 2011 les conditions de séjour des étudiants étrangers souhaitant rester en France pour travailler, "500 dossiers sont toujours en souffrance", souligne Meriem Kadari, membre du collectif.

Onze propositions ont donc été envoyées aux candidats. La plupart visent à limiter "l’arbitraire" des préfectures et à simplifier les démarches administratives. Le collectif réclame, par exemple, la suppression du délai de quatre mois, nécessaire, dans la pratique, pour basculer du statut d’étudiant vers celui de salarié. Il demande aussi qu’une autorisation de travail puisse leur être délivrée pendant la période d’instruction des dossiers, longue de plusieurs mois après l’échéance du visa. "Quand ils terminent leur cursus, les étudiants sont souvent déjà en stage dans une entreprise prête à les embaucher dans la foulée. S’ils n’ont pas le droit de travailler durant cette période, c’est insupportable pour l’employeur", justifie Mme Kadari.

François Hollande pour la suppression de la circulaire du 31 mai

Le collectif souhaiterait aussi que les étudiants étrangers qui postulent à des offres de travail en France ne se voient plus opposer "la situation de l’emploi" – c’est-à-dire que les entreprises ne soient plus obligées de démontrer qu’elles ont d’abord cherché à recruter un candidat français avant d’avoir recours à des étrangers. Le fait d’avoir effectué un stage ou un apprentissage en entreprise devrait permettre, pour le collectif, d’exempter les étudiants étrangers de cette barrière.

Dans le même esprit, le collectif voudrait que la règle qui impose aux entreprises de publier leur offre de travail auprès de Pôle emploi avant de recruter un étranger soit supprimée. "Dans les faits, les recrutements passent surtout par des cabinets de chasseurs de têtes ou des sites Internet spécialisés", poursuit Mme Kadari. Le collectif défend enfin l’idée d’allonger la durée des titres de séjour accordés aux étudiants ou aux salariés étrangers. Au lieu d’un an renouvelable actuellement, il souhaiterait des cartes d’une validité de plusieurs années. Une façon de limiter la précarité administrative et d’envoyer "un signal fort à la jeunesse étudiante du monde, afin d’éviter qu’elle ne se détourne durablement de notre pays".

Si Eva Joly, pour Europe Ecologie-Les Verts, et François Hollande, pour le Parti socialiste, ont mis à leur programme, en cas de victoire, la suppression de la circulaire du 31 mai, aucun des candidats n’a pour l’heure répondu aux propositions du collectif.

Le sort des diplômés étrangers est indigne

par Antoine Georges, Le Monde, le 3 avril 2012


Chercheur et enseignant dans deux établissements d’enseignement supérieur, c’est une de mes grandes joies quotidiennes que d’exercer, chaque jour, mon métier au contact de jeunes femmes et jeunes hommes de grand talent venus en France pour y étudier ou y faire de la recherche scientifique - étudiants et élèves ingénieurs de l’Ecole polytechnique, doctorants ou postdoctorants dans notre équipe de recherche, qui compte neuf nationalités pour quinze membres.

Aujourd’hui cependant, j’ai honte. J’ai honte de la manière dont mon pays accueille ces jeunes, des difficultés qu’ils rencontrent pour s’installer et vivre en France, et - le mot n’est pas trop fort - pour les humiliations qu’ils y subissent de la part de services administratifs pourtant chargés de leur accueil. J’ai honte mais je suis aussi - je suis surtout - en colère face au mépris de leur travail et de notre travail dont cela témoigne et pour l’immense gâchis qui en résulte. Sentiments excessifs ? Qu’on en juge sur quelques exemples dont j’ai été témoin au cours de ces derniers mois.

D. est de nationalité vietnamienne (je n’utiliserai qu’une initiale pour chaque nom, par respect pour les intéressés). Après une première formation à l’université d’Hanoï, il est arrivé en France en 2001 en tant qu’élève de l’Ecole polytechnique, après avoir réussi des épreuves d’admission très sélectives. Ingénieur diplômé de cette grande école, il a effectué une thèse de doctorat en physique sous ma direction, puis a été employé comme chercheur postdoctoral pendant deux ans dans un laboratoire français de grande réputation.

Au terme de ce parcours, il a souhaité en 2011 donner une nouvelle orientation à sa vie professionnelle. Sa formation, ses diplômes et plus encore ses compétences de haut niveau en modélisation et en simulation numérique ont rapidement conduit à plusieurs offres d’emploi. Hélas, c’était compter sans la désormais tristement célèbre "circulaire Guéant". Cette circulaire a, nous assure-t-on, été corrigée le 12 janvier. Mais les faits, en ce qui concerne D., sont là : il patiente six mois, le temps que son dossier, épais comme une thèse, constitué avec le plus grand soin avec l’aide de l’entreprise qui souhaite l’embaucher (et qui s’est conformée à toutes les exigences légales de procédure en pareil cas), soit instruit par les services compétents. Le 28 mars, le couperet tombe : son autorisation de travail est refusée !

L’Etat et le contribuable français ont dépensé des dizaines de milliers d’euros afin de donner à D. une formation de très haut niveau. Les enseignants, l’encadrement et tous les services d’une des plus grandes écoles de la République ont mis leur compétence, leur travail et leur enthousiasme au service de cette formation. Et D. le leur a bien rendu : pendant six ans, il a donné le meilleur de lui-même au service de la recherche scientifique de ce pays. Il veut maintenant donner le meilleur de lui-même pour contribuer à son dynamisme économique. Mais D. est au chômage depuis six mois, et on refuse à l’entreprise qui souhaite l’embaucher la possibilité de le faire... J’allais oublier : par une ironie particulière à ces monstres froids que sont les bureaucraties, le jeune fils de D. et son épouse - enseignante titulaire de l’enseignement supérieur - obtenaient la nationalité française - quelques jours avant que ne soit notifié à D. le refus de son autorisation de travail.

K. est de nationalité russe, X. de nationalité chinoise. Ils sont chercheurs postdoctorants dans mon équipe. C’est-à-dire qu’ils ont effectué une thèse de doctorat dans un autre institut (aux Etats-Unis pour K., dans un institut de l’Académie des sciences chinoises pour X.) et qu’ils sont actuellement en France dans le cadre d’un contrat à durée déterminée. Quant à P., également russe, il fut postdoctorant dans notre équipe pendant quelques années, puis y obtint un contrat à durée indéterminée en tant qu’ingénieur de recherche, contrat pour lequel il quitta un poste dans une université suédoise de renom. Qu’ont-ils en commun, outre un enthousiasme pour la recherche scientifique, une grande compétence et une formation de très haut niveau ? Ils ont chacun attendu de longs mois (parfois plus de six mois) leur carte (ou titre) de séjour, et même parfois la simple délivrance du récépissé attestant du dépôt de leur dossier de demande.

Pendant ce temps, leur visa d’entrée ayant expiré, pas question de quitter le territoire français pour pouvoir participer à une conférence scientifique à l’étranger, ou pour voir leur famille - il leur aurait été impossible de revenir en France à l’issue de leur voyage. K., quant à lui, n’a pu se rendre, pour cette raison, à un entretien d’embauche dans une université américaine. Pour chacun d’entre eux, délais et files d’attente interminables, pertes de documents, absence de réponse bien que de nombreuses relances aient émaillé leurs démarches. Finalement, contre 350 euros et après des mois d’attente, ils ont obtenu leur titre de séjour... et ont dû presque immédiatement entamer les démarches pour son renouvellement d’un an, dans les mêmes conditions.

Ces exemples ne sont pas des cas isolés. Ils sont le lot commun des étudiants et chercheurs étrangers aujourd’hui dans notre pays. Partout dans le monde, les communautés étudiantes et académiques savent désormais que venir étudier ou chercher en France, c’est s’exposer à de tels déboires.

Partout dans le monde, la capacité à attirer des étrangers de talent est un critère majeur d’évaluation des institutions universitaires, que prennent en compte tous les classements internationaux. Les institutions d’enseignement supérieur françaises se sont mobilisées pour augmenter leur attractivité internationale. Les conditions actuelles d’accueil et d’emploi des diplômés étrangers gâchent ainsi des années d’effort.

Partout dans le monde, attirer des talents étrangers est considéré comme une chance aussi bien pour la créativité intellectuelle et scientifique que pour le dynamisme économique des pays qui y parviennent le mieux. La politique suivie actuellement en France, au contraire, nuit à l’image comme aux intérêts de notre pays.

Antoine Georges, professeur au Collège de France