Histoire coloniale et postcoloniale

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le discours historique du préfet Deleplanque

lundi 2 mai 2016, par la rédaction

La carrière de Jean Deleplanque a débuté comme sous-préfet dans la Marne en mars 1945 ; elle s’est poursuivie à Batna (Algérie) et à Grasse.
Promu préfet, il a été en poste successivement dans le Gers, en Guadeloupe puis dans le Var. C’est en tant que préfet du Var qu’il a prononcé le discours d’inauguration de la stèle de Lagoubran le 14 février 1971, discours que nous reprenons intégralement ci-dessous [1].

Sa carrière préfectorale poursuit sa progression : préfet de la région Bourgogne puis de la région Lorraine. En novembre 1971, il est entré comme chargé de mission au cabinet du ministre de l’intérieur, M. Raymond Marcellin, fonction qu’il conserve jusqu’en novembre 1973, date de sa nomination comme préfet de la région Bourgogne
 [2].

Mesdames,
Monsieur le Maire de Toulon,
Monsieur le Député,
Messieurs les Sénateurs,
Amiral,
Monsieur le Président,
Messieurs les Gouverneurs Généraux,
Messieurs les Généraux,
Messieurs les Conseillers Généraux et Maires,
Messieurs,

En ce jour, en ce lieu, il ne peut exister que recueillement, simplicité et vérité.

J’ai l’honneur de saluer toutes les personnalités, femmes et hommes qui représentent un passé de courage et souvent d’héroïsme.

Et je remercie tous ceux qui se sont dévoués, notamment le Colonel REYMOND, pour l’édification de cette stèle du souvenir pour tous nos morts qui reposent sur les territoires où flotta le drapeau français.

Qui ne se souvient de la classe de géographie de notre enfance ? Sur les planisphères, la petite tâche rose qui figurait la France se voyait prolongée, soutenue, alimentée par des étendues de ce même rose sur toute l’Afrique et des têtes d’épingle de la même couleur marquaient, sur tout le globe, l’implantation de la civilisation française.

Et sonnaient à nos oreilles des syllabes magiques, des noms bizarres qui déclenchaient le rêve et portaient l’esprit vers les grandes aventures imaginaires.

Ce fut, en effet, à travers le temps et l’espace, une grande et belle aventure dans la tradition de nos croisades.

C’est Jacques CARTIER qui pénètre au XVIème siècle dans le Golfe de Saint-Laurent. C’est CHAMPLAIN qui, en 1630, établit un véritable protectorat. C’est, en 1637, l’installation des Français en Guadeloupe. C’est, en 1719, la fondation de la Nouvelle Orléans.

Ces premiers découvreurs de notre Empire furent essentiellement des conquérants et des marchands. En 1764, on échange Madagascar contre la Réunion et l’Ile Maurice. Bonaparte a besoin d’argent ? Il vend la Louisiane aux Etats-Unis.

La nation ne se sentait pas, ou guère, engagée.

C’est en 1830 que l’évolution commença par la conquête d’Alger. Ce fut la première action délibérée des pouvoirs publics : faire d’une possession nouvelle le prolongement de la France.

L’histoire jette la France sur les rivages dans un engagement jamais ni ressenti ni atteint jusqu’alors.

Une oeuvre fantastique va s’élaborer.

En 1919, l’Empire français couvre 12 millions et demi de kilomètres carrés : 25 fois la métropole.

La France apportera à tous ces pays la fin des guerres tribales, l’école, le développement des villes et des communications, une administration moderne, une économie nouvelle, une évolution sociale et tout l’humanisme généreux de notre république.

Mais déjà les données du drame sont en germe. Il n’est pas lieu de les analyser en cette manifestation du souvenir. L’estocade est portée par la défaite de 1940.

Comment cette France qui a tout apporté à ces terres lointaines peut-elle être vaincue ?

Lourde interrogation, aux conséquences profondes, qui se pose aux populations autochtones imprégnées alors de coutumes, de philosophie, de religion, où la force est souvent à l’origine du droit.

La France Libre, la Résistance, retardent un temps le cours des choses et de l’histoire.

C’est en Indochine que notre défaite va se consommer, malgré le courage et le sacrifice de nos soldats et de chefs prestigieux qui sont entrés dans la légende.

Sur les hauts plateaux, les chotts et les montagnes de l’Aurès, le soleil d’Algérie allait toucher la ligne de l’horizon, brisée au nord, toute droite au sud, donnant à tout le massif et au désert une luxuriance de couleurs inégalables, du rouge le plus vif au mauve le plus tendre, le plus humain. C’était à Timgad Thamugadi, où nous nous trouvions, que d’une manière presque charnelle, nous ressentîmes combien nos possessions lointaines d’Indochine, et nos départements d’Algérie participaient au même ensemble et procédaient d’un déterminisme commun.

C’était le jour de Dien-Bien-Phu.

La veille, comme l’écrit Courrière, nous étions à Bouzinaa où nous fûmes accueillis dans une atmosphère chaleureuse et fraternelle.

Le lendemain, à Batna, les visages étaient durs et fermés. Le malaise se propageait sur toute l’Algérie.

Quelques mois plus tard, c’était le 1er Novembre 1954, la longue nuit de la Toussaint, et ce furent ceux d’Indochine qui, sous le commandement du chef respecté Ducourneau, vont démontrer la dimension intercontinentale de ce problème. Chez chacun, chez chaque combattant, j’ai senti la même inquiétude, le même frémissement d’angoisse, une même interrogation posée sur l’avenir. Et aussi un courage, et un don de soi-même auxquels tous les gouvernements ont rendu un hommage sans réserve.

Le troisième moment où non seulement la notion d’espace, mais aussi de temps, s’imposa à tous, ce fut, Monsieur le Gouverneur Général, en votre présence le 30 Avril 1955.

Nous nous trouvions sous le Ras kel Toum, sur ce merveilleux plateau d’Arris, avec le Chef de la Légion Raboin, le Préfet Dupuch, le Général Lorillot, le Maire Malpel, pour célébrer Camerone où 64l légionnaires, sous le commandement du Capitaine Danjou, écrivirent une des pages les plus admirables de notre histoire impériale.

Et nous fûmes tous étreints, dominés par l’évocation de ceux qui, dans l’histoire de notre pays, ont payé de leur sang pour la défense de la civilisation française en ces terres parfois lointaines et toujours si proches.

Partout dans le monde, des générations de français se sont battues. Certains d’entre nous aussi. Beaucoup y reposent.

En tant que Préfet, j’adresse à tous ceux-là l’hommage recueilli du Gouvernement de la République. J’en ai mission.

En tant qu’ancien Sous-Préfet de Batna, vous me permettrez d’avoir une pensée particulière pour tous ceux avec qui j’eus l’honneur de lutter : à tous ces soldats, tous ces civils, catholiques, israélites, musulmans qui tombèrent dans un même combat, aux deux jeunes du contingent morts le ler novembre 1954, au Lieutenant Commandant d’Armes de Khenchela, au premier instituteur métropolitain, à Sadok, caïd de M’Chounef, que je venais de nommer, à l’Administrateur Dupuy, au Commandant Miguel, dit "Le Boulaya", qui est mort en disant que "l’Algérie était amour", au Maire de Victor Duruy et à son fils.

Beaucoup d’entre nous, des départements d’Algérie, comme des départements de la Métropole, disparurent dans ce combat impitoyable démontrant à la fois l’héroïsme de la nation française, et la solidarité de la République à l’égard de ses enfants.

Aujourd’hui, vous êtes rassemblés sur cette terre varoise, à Toulon, porte grande ouverte sur la Mer Méditerranée, sur l’Orient, le Maghreb, pour penser à ces morts qui ont fondé la patrie et permettent aux vivants de la continuer.

Le Département et la ville de Toulon sont sensibles à l’honneur qui leur est fait. Ils sauront, croyez-le bien, s’en montrer dignes et voudront continuer, comme par le passé, à servir la grandeur de la patrie en servant de base, ou plutôt de tremplin, à notre rayonnement économique et culturel à travers le monde.

Notre manifestation, Mesdames et Messieurs, n’est que respect, souvenir et aussi tendresse humaine. Il ne peut y avoir qu’une seule politique : c’est celle du coeur. Nous ne formons qu’un seul tout au service de la France.


[1Référence : les archives départementales du Var.

[2La carrrière de Jean Deleplanque a failli s’arrêter à Batna ... : lire L’attaque de Batna.