Histoire coloniale et postcoloniale

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en Algérie, le courage c’était de rester fidèle aux valeurs de la République

dimanche 16 juin 2013, par nf

Le dernier numéro (235, daté de juin 2013) de la revue le délégué de l’Éducation nationale comporte un entretien avec Michel Lambart, vice-président de l’association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons, repris ci-dessous.

Maintenir la mémoire de ces hommes attachés à l’idéal laïque et républicain, assassinés par l’OAS le 15 mars 1962 à Alger, contribue à empêcher une réécriture négationniste de l’histoire de la colonisation,


Le 18 mars 1962, étaient signés les accords d’Évian qui mettaient fin à la guerre d’Algérie. Trois jours auparavant, six enseignants (trois Algériens et trois Français) étaient assassinés par un commando de l’OAS, à El Biar, près d’Alger.

Parmi eux, l’humaniste Max Marchand et le grand écrivain Mouloud Feraoun.
L’Association des Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons, présidée par Jean-Philippe Ould-Aoudia, maintient la mémoire et l’oeuvre d’hommes de fraternité, attachés à l’idéal laïque. Ils illustrent la pédagogie quand elle se dresse contre l’injustice, le racisme et l’intolérance

Le délégué remercie chaleureusement Michel Lambart, vice-président de l’Association, pour cet entretien qui montre - au-delà de l’indispensable devoir
de mémoire - combien il importe d’enseigner une Histoire commune et objective à l’Algérie et à la France.

  • Rappelez-nous le contexte de l’acte barbare du 15 mars 1962, ainsi que les circonstances de la tragédie.

L’Inspecteur d’Académie Max Marchand, directeur des CES
(Centres Socio-éducatifs) avait, dans la plus grande discrétion, préparé avec ses collaborateurs, une réunion de travail d’une vingtaine d’Inspecteurs de ces
Centres, venus de tous les départements d’Algérie, ce jeudi 15 mars 1962, au siège de Château-Royal à El Biar, sur les hauteurs d’Alger.

À onze heures, deux individus armés font irruption dans la salle et sous le prétexte d’un contrôle d’identité, avant un enregistrement pour la radio, l’un appelle dans l’ordre alphabétique : Aimard - Basset - Feraoun - Hammoutène - Marchand - Ould-Aoudia - Petitbon, ce dernier était absent. Il leur demande leur carte d’identité et les fait sortir. Quelques instants s’écoulent et les armes automatiques crépitent ; les corps des six Inspecteurs, affreusement mutilés, s’effondrent les uns sur les autres. Cinq hommes dans deux véhicules, quatre mitraillettes, deux fusils-mitrailleurs, un tir nourri, cent-neuf douilles récupérées. Au nom de l’Algérie française, le plus absurde des crimes vient d’être commis. Six hommes sans défense, symboliquement choisis en fonction
de leurs origines (trois métropolitains et trois Kabyles), de leurs idéaux, de leurs responsabilités. Ces hommes continuaient courageusement, contre vents et marées, leur oeuvre humanitaire d’éducation et de formation. Une fois de plus, l’OAS (Organisation Armée Secrète), opéra selon son slogan ternaire et mortifère : « l’OAS frappe qui elle veut, quand elle veut, où elle veut ». Le 15 mars était le jour prévu pour la signature à Évian, des accords franco-algériens de cessez-le-feu, reporté au dimanche 18 mars, qui devaient mettre fin à près de huit années d’un conflit minoré en événements, maintien de l’ordre, pacification, avant de devenir trente-sept années plus tard, sur la proposition du député socialiste, Jacques Floch, et par la loi 99-882 du 18 octobre 1999, la Guerre d’Algérie.

L’OAS, par un autre slogan « Le cercueil ou la valise », voulait anéantir tout espoir d’entente entre la France et l’Algérie et mettre exsangue ce pays déjà martyrisé.

La stupéfaction et les réactions dans tous les milieux, enseignants, politiques, syndicaux, littéraires, furent immédiates, tant en France qu’à l’étranger. De Germaine Tillion, fondatrice des CSE, « la bêtise qui froidement assassine », à l’éditorial de Claude Bourdet dans France-Observateur, « Les maniaques du meurtre » en passant par François Mauriac « les nobles êtres abattus à El Biar, morts non pour l’Algérie française mais pour la France et l’Algérie réconciliées ».

  • Combien d’enfants arabes ou kabyles étaient alors scolarisés en Algérie ?

À l’image de la Métropole, l’Algérie connaissait le statut de la départementalisation mais dans le domaine de l’enseignement comme
dans bien d’autres, un régime d’exception florissait ; ainsi jusqu’à la fusion
tardive par décret du 13 février 1949, il y avait deux enseignements :
- l’enseignement européen,
- l’enseignement indigène,

devenus par euphémisme en 1944 :
- l’enseignement A,
- l’enseignement B.

Cette fusion fut obtenue par la ténacité d’instituteurs indigènes qui luttaient
grâce à leur revue La voix des Humbles [1], créée en 1922 et dont un cofondateur, Mohand Lechani, instituteur, devint Conseiller de l’Union Française et à ce titre, rapporteur du décret de fusion.

La scolarisation des enfants arabes et kabyles était à la rentrée scolaire de 1954, année de déclenchement du conflit le 1er novembre, de 15,4 % avec
un taux plus élevé en milieu urbain, chez les garçons et dans les Kabylies. Chez
les Européens on comptait 99 %. La mise en application par le général de
Gaulle du plan de Constantine en 1958 permit la construction d’établissements
scolaires à tous les niveaux, le recrutement d’instituteurs, la création des CSE,
on arrivait à 31 % en i960. Rappelons le taux de 9 % en 1939 quand Albert
Camus effectuait des reportages pour le journal Alger républicain [2] : «  ...aujourd’hui, un dixième seulement des enfants kabyles en âge de fréquenter l’école peuvent bénéficier de cet enseignement... Les Kabyles auront plus d’écoles le jour où on aura supprimé la barrière artificielle qui sépare l’enseignement européen de l’enseignement indigène, le jour enfin où, sur les bancs d’une même école, deux peuples faits pour se comprendre commenceront à se connaître... Mais c’est à nous de faire tomber les murs qui nous séparent.  ».

  • Les six victimes étaient tous Inspecteurs des Centres Sociaux fondés par Germaine Tillion. Quels étaient le projet et le rôle de cet organisme ?

Oui les six victimes étaient tous des Inspecteurs de l’Éducation nationale et leur directeur, Max Marchand, Inspecteur d’Académie, affectés aux CSE.

C’est pour pallier la sous-scolarisation des « français-musulmans » dans cette
région sous-développée où les 2/3 de la population souffrent de la faim et
connaissent la misère ; fléaux aggravés par le conflit qui arrache les paysans à
leurs terres avec la création de zones interdites par l’armée et les centres de
regroupement.

Le Gouverneur Général de l’Algérie, Jacques Soustelle, connaissait bien ces
problèmes, similaires à ceux qu’il avait rencontrés au Mexique en tant qu’ethnologue et spécialiste de l’éducation de base. Il fit appel à une autre ethnologue, Germaine Tillion, Résistante et déportée au camp de Ravensbruck, ayant une très bonne connaissance de l’Algérie à la suite de plusieurs missions d’étude dans les Aurès. Germaine Tillion met au point de nouvelles structures qui deviendront les Centres Sociaux créés officiellement le 27 octobre 1955 au sein de la direction générale de l’Éducation nationale. Germaine Tillion stigmatise la « clochardisation » et montre son désaccord avec la répression armée en quittant ses fonctions dès le 31 janvier 1956.

Les Centres Sociaux ont pour but de donner une éducation de base aux éléments masculins et féminins de la population qui n’ont pas bénéficié ou
ne bénéficient pas de la scolarisation et de mettre à la disposition de ces populations des cadres spécialisés dans les différentes techniques de l’éducation et spécialement de l’éducation agricole ; de mettre à la disposition de ces populations un service d’assistance médicosocial polyvalent.

L’ordonnance du 20 août 1958 précise : « en vue d’accélérer la scolarisation
primaire élémentaire de la jeunesse en Algérie et d’affecter un local propre à
chaque classe, 1 800 postes nouveaux d’instituteurs seront créés et 2 025
locaux à usage de classe ainsi que des logements d’instituteurs correspondants
seront construits au cours de chacune des huit prochaines années ».

La réalisation de 660 CSE est programmée d’ici l’année scolaire 1965-1966.
Nous constatons que l’Éducation nationale n’envisageait pas d’abandonner
ses efforts en Algérie, bien au contraire, elle programmait méthodiquement sa
politique d’accélération de la scolarisation décidée en 1958.

L’armée mit en place une organisation quelque peu similaire, les SAS, (Sections
d’Administration Spécialisées), et devant l’hostilité de certains militaires, les CS deviennent par le décret du 30 juillet 1959, le Service des Centres Sociaux Éducatifs placés sous l’autorité du Directeur général de l’Éducation nationale en Algérie, Recteur de l’Académie d’Alger.

La répression armée contre les CS s’exercera dès 1957 par des arrestations
et des tortures. Le général Massu s’efforce de les démanteler sous le prétexte de collusion avec le FLN. En décembre i960, au cours du « Procès des barricades », le général Massu déclare à la barre : « Les Centres Sociaux, intérieurement, étaient un peu pourris », appuyé par le colonel Gardes : « Personne n’ignorait que les Centres Sociaux étaient devenus une pourriture ».

Le recteur Laurent Capdecomme réagit courageusement devant ces insultes, et
déclara : « L’enseignement doit être tenu en dehors de la politique et cela s’applique aussi aux Centres Sociaux. » Dès la mise en place de l’OAS, avril
1961, les responsables, dont certains assistaient au procès des barricades, auront pour objectifs de détruire les CSE, ce qu’ils pensaient réussir en
assassinant leurs dirigeants. C’est le général Salan, chef suprême de l’OAS
qui par son ordonnance n° 29, confia au lieutenant déserteur Roger Degueldre,
l’opération de l’assassinat des six Inspecteurs de l’Éducation nationale à
Château-Royal.

L’oeuvre et les résultats des CSE ont été positifs, ils contribuèrent à accélérer la
scolarisation pour tous, à améliorer les conditions sanitaires et à soulager la
misère. Les Algériens l’ont reconnu et dès l’Indépendance, 117 CSE furent intégrés par le ministère des Enseignements Primaire et Secondaire aux nouveaux Centres d’Éducation Populaire. Les CSE laissaient également un héritage laïque.

  • Quels sont les noms des six victimes « tombées au champ d’Honneur de leur travail » selon les termes de Lucien Paye, alors ministre de l’Éducation nationale ?

L’Inspecteur d’Académie, Max Marchand avait constitué une équipe d’hommes dévoués au service de l’éducation et courageux, parfaitement conscients de l’engagement pris en acceptant la fonction d’inspecteur dans les CES afin de lutter contre l’analphabétisme et la misère. Max Marchand me confiait qu’à son arrivée en Algérie comme jeune Inspecteur primaire de la 3e circonscription d’Oran en 1948, la plus défavorisée, du quartier Nègre, de Lamur et de Médioni, il découvrit que les élèves ne mangeaient pas souvent à leur faim.

Max Marchand, né le 16 février 1911 à Montaure (Eure), brillant élève, École
Normale d’Évreux, instituteur en Normandie, Inspecteur primaire à Oran,
Inspecteur d’Académie à Bône (Annaba) et à Alger, Directeur des CSE. Chevalier de la Légion d’Honneur, Croix de guerre 1939-1945, Croix de la Valeur militaire, Officier des Palmes académiques.

Mouloud Feraoun, né le 8 mars 1913 à Tizi-Hibel (Grande Kabylie), très bon
élève, l’obtention d’une bourse pour intégrer l’École Normale de La Bouzaréa-
Alger fera qu’il ne sera pas berger mais instituteur. Il fut le premier Algérien
nommé directeur d’un Cours Complémentaire à Fort-National (L’Arbaa Naît
Irathen). À la suite de menaces par des militaires activistes, il sera nommé à
l’école Nador du Clos-Salembier, un des quartiers les plus pauvres d’Alger. Il
intégrera les CSE en i960, comme directeur-adjoint, chargé d’une mission d’inspection sur l’ensemble du territoire algérien.

Marcel Basset, né le 3 septembre 1922 à Fouquières-Lès-Lens (Pas-de-Calais),
Résistant, gaulliste, son engagement dans les CSE correspond à son idéal.

Robert Eymard (et non Aimard selon l’OAS) était le chef du bureau d’études
pédagogiques.

Ali Hammoutène, né le 16 décembre 1917 à Tizi-Ouzou (Kabylie) dans une
famille pauvre, boursier, École Normale de La Bouzaréa-Alger. Instituteur, il
passe le concours CAIP à Paris et devient directeur-adjoint des CSE.

Salah Ould-Aoudia, né le 8 novembre 1908 à Ouaghzen (Kabylie) où il n’y a pas
d’école publique, il est éduqué par les Pères Blancs. Instituteur, directeur d’un
CSE dès leur création, est nommé Inspecteur des CSE pour la région Alger-Est.

Effectivement, le ministre de l’Éducation nationale, Lucien Paye, se rendit à
leurs obsèques le dimanche 18 mars au cimetière El Alia d’Alger et prononça un
vibrant hommage. Nous remarquons que si l’OAS revendiquait ses meurtres
et voulait abattre la République, la République, par contre, ne reconnaissait
pas l’OAS : « ...que ces hommes soient tombés au champ d’honneur de leur travail, surpris par traîtrise pendant qu’ils délibéraient des problèmes
d’enseignement et d’action sociale ; que la lâcheté des tueurs se soit attaquée
à l’oeuvre la plus sacrée, et que ces tueurs se réclament d’une organisation
qui se dit française, c’est là ce qui nous accable de honte ».

  • Mouloud Feraoun et Max Marchand sont deux figures emblématiques.
    Pouvez-vous rappeler leur oeuvre d’écrivain, de militant et de pédagogue ?

Deux figures emblématiques, certes, et un parcours curieusement similaire pour ces deux hommes, l’un venant de la forêt normande, l’autre des montagnes de Kabylie. Issus d’un milieu modeste pour Max Marchand et pauvre pour Mouloud Feraoun. Scolarités primaires brillantes. Remarqués par leurs instituteurs. Boursiers. École Normale d’Évreux pour Max Marchand, École Normale de la Bouzaréa-Alger pour Mouloud Feraoun. Instituteurs, Directeurs d’école, Inspecteurs des CSE. Unis dans l’estime et l’amitié réciproque comme dans la mort. Écrivains.

Nous allons examiner plus précisément les oeuvres de chacun.

Max Marchand

Pendant sa captivité, prisonnier de guerre en Silésie, il ébauche un roman L’impossible héroïsme publié dans la revue Simoun  [3] à Oran en 1952, et écrit un recueil de poèmes Au coeur de la prison qui paraîtra chez Fouque à Oran en 1957.

- Hygiène affective de l’éducateur. Couple de l’éducateur et de l’élève considérés dans leurs relations concrètes. Essai sur une éducation à base existentielle, paru chez Fouque à Oran en 1954 et repris en 1956 par les Presses Universitaires de France dans la collection Nouvelle Encyclopédie
Pédagogique ; ouvrage qui acquerra une certaine notoriété dans les milieux de la recherche pédagogique tant en France qu’à l’étranger avec, par exemple, une traduction portugaise de 1985 pour les enseignants du Brésil A afetividade do educator chez Summus Editorial à Sào Paulo.

- Histoire de France et d’Algérie CEM 1950 chez Hachette.
- Histoire de France et d’Algérie CMS 1953 chez Hachette.
- Géographie de la France et de l’Algérie, quatre ouvrages pour les différentes classes de l’enseignement primaire, chez Fouque.
- Des larmes... au rire. Méthode de lecture chez Petit à Oran en 1953.

Version adaptée des revues pédagogiques Hachette :
- Le Manuel Général d’Afrique du Nord pour les instituteurs.
- Le Journal des Professeurs d’Afrique du Nord pour les collèges.

Lancement et collaboration à la revue Simoun.

Max Marchand choisit André Gide comme sujet principal de ses recherches
littéraires. 1954 « Le complexe pédagogique et didactique d’André Gide. Un art ambigu... Une pédagogie équivoque... Recherches sur André Gide, l’écrivain au double visage... » sera sa thèse principale pour le doctorat de Lettres, soutenue à la Faculté d’Alger en 1954. L’année suivante c’est : « L’irremplaçable mari ou la vie conjugale d’André Gide » couronné par le grand Prix littéraire de la ville d’Oran. 1956, « Du marquis de Sade à André Gide. Essai de critique psychopathologique et psychosexuelle ». En janvier 1957, il est lauréat du grand Prix littéraire de l’Algérie. Trois ouvrages parus chez Fouque.

En plus de ses activités pédagogiques et littéraires, Max Marchand était :
- Président de la Fédération des OEuvres Laïques d’Oranie.
- Président de la Ligue de l’Enseignement d’Oranie.
- Militant de la SFIO, opposé à la politique algérienne de Robert Lacoste,
Max Lejeune et Guy Mollet.
- Franc-maçon du Grand Orient de France, Vénérable de la Loge L’union
africaine et la raison réunies
à Oran.

Mouloud Aït Chabane dont le patronyme avait été changé en Feraoun après l’insurrection kabyle de 1871 a la passion de l’écriture.

Très discret, il ne parle pas de son travail et fait le sacrifice de publier en 1950
son premier livre à compte d’auteur Le fils du pauvre. L’ouvrage apprécié par
Albert Camus, c’est Emmanuel Roblès qui l’éditera dans la collection Méditerranée qu’il dirigeait au Seuil. Ce premier ouvrage sera couronné par le grand Prix littéraire de la ville d’Alger.
- 1953, La terre et le sang, Éditions du Seuil.
- 1954, Jours de Kabylie, illustrations de Charles Brouty, chez Baconnier à Alger puis aux Éditions du Seuil.
- 1957, Les chemins qui montent, Éditions du Seuil.
- 1960, Poèmes de Si Mohand aux Éditions de Minuit.
- 1960-1963, une série de quatre livres de lecture, L’ami fidèle, pour l’enseignement primaire chez Hatier. Journal 1955-1962, publié par Emmanuel Roblès au lendemain de son assassinat. Ce recueil, le plus proche de la réalité dans la construction de l’homme algérien était épuisé, je l’ai fait réimprimer par les Éditions du Seuil [4].

Un extrait du Journal, p. 56, reflète parfaitement l’attachement mutuel de ces
deux hommes de paix oeuvrant pour l’avenir de l’Algérie :

« Ah ! si nous pouvions discuter avec eux (Feraoun parle des rebelles) là, entre quatre z’yeux, nous nous comprendrions sûrement. Et nous établirions un modus vivendi. Essaie de les contacter, m’a demandé mon ami M. (Marchand) [5], de la Ligue de l’Enseignement. M. est une espèce de moine laïc dont l’ascétisme et le regard me rappellent un peu Gandhi. Il se sent capable de réformer la société, de faire sauter la planète, de supprimer le genre humain pour le remplacer par un autre où la fraternité universelle serait une réalité. C’est un apôtre de la non-violence. Je l’aime comme un frère ».
  • Quel est le but de l’association au sein de laquelle vous militez ?

Le but, il est dessiné dans les dernières lignes de l’hommage du ministre Lucien Paye :

« Demain (lundi 19 mars), dans tous les établissements scolaires, de l’Université de Paris à la plus humble école de hameau, la jeunesse de France et ses maîtres se recueilleront silencieusement à l’appel de noms qui sont inscrits désormais au long martyrologue de la souffrance et de l’honneur français.

Max MARCHAND, Mouloud FERAOUN, Marcel BASSET, Robert EYMARD, Ali
HAMMOUTÈNE, Salah OULD-AOUDIA, votre oeuvre sera poursuivie. La France
flétrit vos meurtriers et vous adresse un suprême et douloureux adieu. »

Ces hommes, je les ai connus et aimés, j’entretenais avec eux, en tant qu’éditeur pédagogique chez Hachette, en Algérie, des liens professionnels et fraternels. Nous, leurs amis et les membres de leurs familles, nous pensions toujours à eux et puis, avec Serge Jouin, directeur de l’École Normale d’Évreux,
où Max Marchand avait été élève, nous créâmes le 15 mars 1987, l’association
qui porte leurs noms.

Nous rappelons leur sacrifice, nous honorons leur mémoire et nous poursuivons
l’oeuvre entreprise par deux colloques annuels, l’un littéraire, l’autre d’actualité et par la publication d’un bulletin Le Lien [6]. Ainsi les 15 et 16 mars 2013, pour la cinquante-et-unième commémoration de leur assassinat, Monsieur Etienne Butzbach, maire de Belfort a ouvert nos travaux sur le thème : « Immigration et mémoire ouvrière en France ».

Nous souhaitions une reconnaissance nationale pour ces martyrs, elle nous fut donnée par l’introduction de la Guerre d’Algérie dans les programmes d’Histoire avec Jack Lang qui inaugura le 12 décembre 2001, une plaque qui porte le nom des six victimes ainsi qu’une salle Marchand-Feraoun au Ministère de l’Éducation nationale, (Le Lien, n° spécial 44). À l’heure où fleurissent en France, principalement dans le Sud-Est et dans le Sud-Ouest, des monuments à la gloire de membres de l’OAS, assassins des six Inspecteurs, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, sur notre initiative, inaugura, le 6 octobre 2011, au cimetière du Père-Lachaise à Paris, en hommage à toutes les victimes de l’OAS, la première stèle en France, portant cette inscription :

EN HOMMAGE
À TOUTES LES VICTIMES
DE L’OAS
EN ALGÉRIE ET EN FRANCE
CIVILS, MILITAIRES, ÉLUS,
MAGISTRATS, FONCTIONNAIRES,
DÉFENSEURS DES INSTITUTIONS
ET DES VALEURS
DE LA RÉPUBLIQUE

(Le Lien n° spécial 59)

De nombreux Algériens se souviennent des Inspecteurs des Centres Sociaux
Éducatifs. Avec le renouveau des relations franco-algériennes, nous espérons
nous rendre prochainement à Alger afin de nous recueillir sur les lieux du crime et organiser des rencontres pédagogiques avec des enseignants algériens.

L’Histoire ne peut pas s’écrire unilatéralement, il faut une véritable coopération
et nous saluons la sortie récente, pour le cinquantième anniversaire de
l’Indépendance de l’Algérie, d’un ouvrage collectif : Histoire de l’Algérie à
la période coloniale (1830-1962)
, conçu par une équipe d’historiens algériens et français et par un éditeur français, La Découverte, Paris et par les Éditions
Barzakh d’Alger, pour mettre à la disposition des lecteurs une histoire partagée
et critique. L’assassinat des six Inspecteurs est mentionné, p. 500 et l’Histoire de France et d’Algérie de Max Marchand, p. 683.

Max Marchand, Mouloud Feraoun, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hammoutène, Salah Ould-Aoudia demeurent présents dans nos coeurs et dans
nos esprits. Continuons ! Espérons !

Propos recueillis par Jean Moreau qui conclut :

« Il est une actualité de Max Marchand
à l’heure de la mondialisation et de l’interculturel,
pour ceux qui refusent les fanatismes et le choc des civilisations.
 »



[1La Voix des Humbles. Revue mensuelle d’éducation sociale et corporative de l’Association des Instituteurs Indigènes d’Algérie. 1922-1939. Article de Michel Lambart, Le Lien n° 61, décembre 2012.

[2Reportages réalisés par Albert Camus du 5 au 15 juin 1939 sous le titre « Misère de la Kabylie » pour le journal Alger Républicain, édité dans Actuelles, III, Chronique Algérienne, chez Gallimard.

[3Simoun. Revue littéraire et artistique. Oran 1952-1961. Article de Michel Lambart, Le Lien n° 58, avril 2011.

[4Mouloud Feraoun. Journal 1955-1962. Préface d’Emmanuel Roblès, Le Seuil, collection Méditerranée 1962. Réimpression Points, Seuil 2011, 8 euros.

[5Mouloud Feraoun craignait que ses pages manuscrites ne soient dérobées et par discrétion envers les personnes citées, les noms propres ne comportent
le plus souvent qu’une lettre majuscule.

[6Pour les renseignements sur l’Association des Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons ainsi que sur le bulletin Le Lien, écrire à : Michel Lambart- B.P. 90 - 91703 SAINTE-GENEVIÈVE-DES-BOIS Cedex.