en Russie, on achève bien les défenseurs des droits de l’Homme


article de la rubrique international
date de publication : mardi 24 octobre 2006


Les atteintes contre les droits de l’homme se multiplient sous le régime de Vladimir Poutine [1]. L’assassinat d’Anna Politkovskaïa met le pouvoir dans l’embarras, la FIDH demande une commission d’enquête mais les menaces continuent contre les militants russes des droits de l’homme.


Nouvelles pressions contre les militants russes des droits de l’homme [2]

Une semaine après l’assassinat de la journaliste russe, Anna Politkovskaïa, à Moscou, les pressions continuent contre les défenseurs des droits de l’homme en Russie. La responsable du bureau de l’association Memorial à Grozny, Lida Ioussoupova, a reçu, le 12 octobre, des menaces de mort. Un homme parlant tchétchène l’a contactée sur son téléphone portable en disant : "Tu es contente d’être sur la liste des nominés pour le prix Nobel de la paix ? En supposant que tu seras encore vivante à ce moment-là !"

Le lendemain, un tribunal de la ville du Nijni Novgorod a ordonné la fermeture d’une organisation qui diffusait des informations sur la guerre en Tchétchénie, la Société des amitiés russo-tchétchènes. Le directeur de cette organisation, Stanislav Dmitrievski, avait été condamné, en février, à deux ans de prison avec sursis pour avoir publié des déclarations de l’ancien chef tchétchène indépendantiste, Aslan Maskhadov, appelant à un règlement négocié du conflit dans le Caucase. Les autorités judiciaires russes avaient qualifié cet acte d’"incitation à la haine nationale".

Ces deux épisodes sont relevés par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), qui dénoncent "la détérioration des droits fondamentaux en Russie et le durcissement des autorités fédérales contre la société civile indépendante".

La Russie continue par ailleurs d’empêcher la venue dans le Caucase du Nord du rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, Manfred Nowak. Sa mission, la première du genre depuis le début de la guerre en Tchétchénie, en 1999, avait été autorisée par les autorités russes en mai, et elle devait se dérouler en principe du 9 au 20 octobre.

Contacté par Le Monde, M. Nowak raconte qu’il avait déjà pris son billet d’avion pour Moscou lorsque, le 26 septembre, une lettre lui est parvenue, signée par l’ambassadeur russe auprès de l’ONU à Genève. Celle-ci lui signifiait qu’il ne pourrait en aucun cas rencontrer en tête-à-tête des prisonniers tchétchènes, et que tout entretien devait se dérouler en présence d’officiels russes. "Ces conditions étaient pour moi inacceptables, et j’ai dû annuler mon déplacement", dit M. Nowak. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) rencontre depuis 2004 les mêmes obstacles, et se trouve interdit d’accès aux centres de détention dans ces régions du Caucase.

Natalie Nougayrède

Anna Politovskaïa

Dernier hommage à Anna Politkovskaïa [3]

Ils étaient peu nombreux mais ils étaient là. Debout devant le cercueil ouvert. En silence. Puis la voix étouffant avec peine la colère. « Nous sommes peu nombreux. Mais nous sommes en famille », murmurait une femme vêtue de noir. « La famille de ceux qui refusent l’indifférence… », glissait-elle après avoir déposé quatre œillets rouges autour du corps d’Anna Politkovskaïa.

La journaliste, célèbre pour ses investigations en Tchétchénie et son opposition au Kremlin du président Poutine, a été assassinée samedi dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. Mardi 10 octobre, dans un cimetière du sud-ouest de la capitale, ils étaient quelques milliers d’anonymes à être venus défiler le long de son cercueil. Le front de la journaliste était voilé d’un bandeau blanc. Samedi, pour être sûr d’avoir abattu sa cible, l’assassin avait tiré un deuxième coup, dans le crâne.

« Nous n’aurons pas ton énergie. Mais nous continuerons ton travail. Nous le ferons ! », a lancé l’un des collègues de Novaïa Gazeta, le magazine pour lequel, depuis 1999, Anna Politkovskaïa avait couvert sans fatigue les horreurs de la guerre en Tchétchénie. « Et nous trouverons ces gens… » Le magazine d’opposition a promis de mener une enquête parallèle pour découvrir les assassins de la plus réputée de ses journalistes.

« Elle avait peur, bien sûr. Mais, peu importe, elle continuait d’aller enquêter en Tchétchénie. Ici comme là-bas, les gens qui avaient perdu espoir en les autorités savaient qu’ils pouvaient compter sur son aide. Ils venaient la voir », a témoigné le journaliste.

"Elle ne pouvait pas ne pas réagir devant les gens qui souffraient"

Pendant plus d’une heure, amis et collègues ont ainsi multiplié les discours devant le cercueil. Des hommages courts et bouleversants. « Elle est morte parce qu’elle était une journaliste hors normes. Mais pas seulement pour cela », a insisté Ludmilla Alexeeva, la directrice de la branche russe du Helsinki Group, le mouvement de défense des droits de l’homme. « Elle ne pouvait pas ne pas réagir devant les gens qui souffraient. C’est pour cela qu’elle est retournée tant de fois en Tchétchénie. »

À mots à peine couverts, d’autres personnalités ont directement mis en cause les autorités. Souvent, d’ailleurs, pour condamner les entraves à la liberté de la presse. « S’il y avait dans ce pays davantage d’espaces médiatiques pour exprimer des opinions différentes, peut-être que ce type de tragédie ne se produirait pas », a regretté un journaliste. Il s’est également étonné que le Kremlin ait tant tardé à réagir après l’assassinat et qu’aucun représentant gouvernemental de haut rang ne soit venu aux funérailles.

C’est seulement mardi, en effet, lors d’une conférence de presse à Dresde, que le président russe a eu quelques mots pour commenter l’assassinat (lire ci-dessous). « Quel que soit celui qui a commis le crime, nous devons constater qu’il s’agit d’un acte affreux et tout à fait inacceptable », a-t-il dit. Ce crime « contre une femme et une mère » ne « doit pas rester impuni », a-t-il ajouté, tout en estimant que l’influence de la journaliste « était insignifiante » pour la vie politique russe.

Au même moment, le délégué aux droits de l’homme de Russie, Vladimir Loukine, a pris la parole pour rendre hommage à « Anna Politkovskaïa, avocate des droits de l’homme, journaliste et héroïne de la Russie ».

Plusieurs ambassadeurs ont aussi fait le déplacement jusqu’au cimetière et deux d’entre eux se sont même exprimés (les ambassadeurs américain et suédois). Quelques grandes figures de l’opposition libérale (Boris Nemtsov, Grigori Iavlinski…) étaient également présentes. Mais, pour représenter le gouvernement, il n’y avait que des hommes inconnus du ministère de la culture.

"Il n’en reste pas beaucoup des journalistes comme elle"

« Cela n’est pas surprenant… Nous sommes revenus là ou nous étions sous le régime communiste, lorsque le pouvoir méprisait l’individu et ses libertés », s’insurgeait, dans la masse des anonymes, Khassan Satobaev, un Russe qui a fui la Tchétchénie en 1995 après le début de la première guerre. « La majorité des gens continuent de faire ce que leur dit le chef. On nous a certes donné la liberté. Mais nous n’avons pas appris à l’utiliser. Regardez notre télévision… Il y a du sexe, du rire et de la bière. Mais il n’y a pas d’informations ! »

Khassan Satobaev ne connaissait pas personnellement Anna Politkovskaïa. Mais, régulièrement, il lisait ses articles sur Internet. « Aujourd’hui, j’ai mal. Car elle était comme une sœur. Il n’en reste pas beaucoup des journalistes comme elle », soupirait Khassan Satobaev, pointant dans la foule « l’une de ces dernières exceptions » : Alexeï Venediktov, le directeur de la radio Echo de Moscou, l’un des rares médias qui pratique le débat d’idées.

Bouleversé, Alexeï Venediktov promettait d’aider Novaïa Gazeta dans son enquête sur les auteurs de l’assassinat. « Il faut sans doute se tourner vers le pouvoir mis en place en Tchétchénie par le Kremlin ou vers les mouvements nationalistes », expliquait-il, attendant lui aussi son tour à l’entrée du cimetière pour pouvoir s’incliner devant le cercueil d’Anna Politkovskaïa.

Sur sa radio, qui régulièrement ouvre son antenne à toutes les opinions, des auditeurs ont accusé la journaliste d’être « une ennemie de la Russie ». Une accusation fréquente dans la population. Plusieurs sites nationalistes se sont réjouis de sa disparition, expliquant que critiquer le Kremlin équivaut à haïr son pays et à se vendre à l’étranger.

« Le but de ce meurtre n’était certes pas d’intimider la presse. Mais, depuis samedi, beaucoup de journalistes ont pris peur », prévenait Alexeï Venediktov. Se sent-il lui aussi sous la menace ? « Les risques du métier dans ce pays… ».

Benjamin QUENELLE

Communiqué de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) [4]

La FIDH demande la mise en place d’une enquête indépendante et impartiale

La FIDH exprime sa plus vive indignation à la suite de l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaya, correspondante du bi-hebdomadaire russe Novaya Gazeta. Anna Politkovskaya, connue par son engagement contre la guerre en Tchétchénie, a été assassinée le 7 octobre 2006 vers 17.00. Son corps a été retrouvé dans l’ascenseur de son immeuble, rue Lesnaya, à Moscou.

Mme Politkovskaya avait été menacée à plusieurs reprises à la suite de ses publications sur la Tchétchénie et le Caucase du Nord, notamment à la suite de son travail d’enquête sur la prise d’otages au théâtre de Moscou, en 2002.

Elle avait par ailleurs été l’objet de graves représailles dans le cadre de son activité professionnelle au cours de ces dernières années : notamment, elle avait été arrêtée en 2000 par des militaires russes dans la région de Chatoi (Tchétchénie) pour avoir enfreint un règlement particulièrement restrictif pour les journalistes. En février 2001, elle avait été détenue pendant trois jours par des soldats russes dans le village de Khatuni (Tchétchénie), où elle avait été menacée de viol et de mort. En 2004, elle avait été empoisonnée dans l’avion, alors qu’elle se rendait en Ossétie pour participer aux négociations avec les preneurs d’otages de l’école de Beslan.

Elle avait remporté plusieurs prix récompensant son travail d’investigation, notamment : le prix 2003 de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour le Journalisme et la Démocratie ; le Prix Lettres Internationales pour son livre intitulé Tchétchénie, le déshonneur russe ; le prix « Courage en journalisme » de l’International Women’s Media Foundation (IWMF), le Prix international pour le journalisme sur les droits humains 2004 d’Amnesty International et le Prix de Reporters sans Frontières « Liberté de la presse ».

Son assassinat intervient alors que devait paraître, le 8 octobre 2006, dans Novaya Gazeta, son article sur la pratique de la torture en Tchétchénie, impliquant directement Ramzan Kadyrov, premier ministre de Tchétchénie, nommé par le Président Poutine.

Cet assassinat s’inscrit plus généralement dans un contexte de violence accrue à l’encontre des défenseurs des droits de l’Homme et des voix dissidentes en Fédération de Russie. A cet égard, un appel au meurtre vient d’être lancé sur un site Internet, comportant une liste de noms et d’adresses personnelles des défenseurs des droits de l’Homme et des membres de leurs familles. De plus, ces faits se produisent dans le cadre d’une dégradation constante des libertés fondamentales en Russie, en particulier des libertés d’expression et de la presse. La FIDH rappelle à cet égard que Novaya Gazeta est l’un des derniers journaux indépendants en Russie, publiant des articles critiques à l’égard de la politique du gouvernement, concernant aussi bien la situation en Tchétchénie que celles des libertés fondamentales.

La FIDH, condamne l’assassinat d’Anna Politkovskaya avec la plus grande fermeté et demande aux autorités russes de mener une enquête indépendante et impartiale sur ces faits, afin d’en identifier les auteurs, de les juger et de les condamner selon la loi en vigueur. La FIDH appelle plus généralement les autorités russes, à se conformer aux instruments internationaux et régionaux relatifs aux droits de l’Homme, afin de garantir en toutes circonstances les libertés d’expression et de la presse. La FIDH qui animera un atelier sur les défenseurs des droits de l’Homme, lors de la Réunion annuelle de l’OSCE sur la mise en œuvre de la dimension humaine, saisira cette occasion pour rappeler aux autorités russes leurs engagements en la matière.

Notes

[1] Nous renvoyons notamment à nos précédents articles sur la Tchétchénie : Tchétchénie : la guerre ou Tchétchénie, briser le silence.

[2] Le Monde,le 17 octobre 2006.

[3] La Croix, le 12 octobre 2006.

[4] Le 7 octobre 2006.


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