escadrons de la mort, l’école française


article de la rubrique torture > les escadrons de la mort
date de publication : vendredi 31 décembre 2004


Une présentation de l’ouvrage de Marie-Monique Robin [1] suivie d’extraits du dernier chapitre du livre.


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en haut, de g.à dr. : col. Marcel Bigeard, gén. Jacques Massu, col. Roger Trinquier, cap. Paul-Alain Léger - pendant la bataille d’Alger, en 1957 ; en bas, au centre : les généraux Jorge Videla et Augusto Pinochet, à Viña del Mar, le 1er nov. 1976.

Dans les années 1970 et 1980, les dictatures militaires du Cône sud de l’Amérique latine ont férocement réprimé leurs opposants, utilisant à une échelle sans précédent les techniques de la « guerre sale » : rafles indiscriminées, torture systématique, exécutions extrajudiciaires et « disparitions », escadrons de la mort... C’est en enquêtant sur l’organisation transnationale dont s’étaient dotées ces dictatures - le fameux « Plan Condor » - que Marie-Monique Robin a découvert le rôle majeur joué secrètement par des militaires français dans la formation à ces méthodes de leurs homologues latino-américains (et en particulier argentins). Des méthodes expérimentées en Indochine, puis généralisées au cours de la guerre d’Algérie, pendant laquelle des officiers théoriseront le concept de « guerre révolutionnaire ».

Dès la fin des années 1950, les méthodes de la « Bataille d’Alger » sont enseignées à l’École supérieure de guerre de Paris, puis en Argentine, où s’installe une « mission militaire permanente française » constituée d’anciens d’Algérie (elle siègera dans les bureaux de l’état-major argentin jusqu’à la dictature du général Videla). De même, en 1960, des experts français en lutte antisubversive, dont le général Paul Aussaresses, formeront les officiers américains aux techniques de la « guerre moderne », qu’ils appliqueront au Sud-Viêtnam.

Fruit d’une enquête de deux ans, menée en Amérique latine et en Europe, ce livre apporte d’étonnantes révélations, appuyées sur des archives inédites et sur les déclarations exclusives de nombreux anciens généraux - français, américains, argentins, chiliens... Des dessous encore méconnus des guerres françaises en Indochine et en Algérie, jusqu’à la collaboration politique secrète établie par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing avec les dictatures de Pinochet et de Videla, ce livre dévoile une page occulte de l’histoire de France, où se croisent aussi des anciens de l’OAS, des fascistes européens ou des « moines soldats » agissant pour le compte de l’organisation intégriste la Cité catholique...

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L’histoire continue...

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité [2]

« J’ai été bouleversé par ce documentaire et je dois dire que j’ai honte pour la France... J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer comme la patrie des droits de l’homme... » C’était le 10 mars 2004 sous les lambris du Palais du Luxembourg. Ancien ministre et actuel médiateur de la République, Bernard Stasi a été désigné par les organisateurs de la neuvième édition des « Lauriers de la radio et de la télévision au Sénat » pour me remettre le prix du « meilleur documentaire politique de l’année ». À dire vrai, quand un mois plus tôt, j’avais été informée du choix du jury, présidé par Marcel Jullian, j’avais d’abord cru à une erreur. Un prix au Sénat pour « Escadrons de la mort : l’école française » : la nouvelle paraissait incroyable ! Ma surprise est à son comble quand j’entends les mots courageux de Bernard Stasi, premier homme politique français - à ma connaissance - à assumer ainsi publiquement la « face cachée de notre histoire ».

Car, il faut bien le reconnaître, après la diffusion de mon documentaire sur Canal Plus, le lundi 1er septembre 2003, la classe politique et la presse françaises ont fait preuve d’une belle unanimité : silence radio, ou, pour reprendre l’expression de Marie Colmant, « apathie générale ». « On guette la presse du lendemain, écrit l’éditorialiste de l’hebdomadaire Télérama, on regarde les infos, en se disant que ça va faire un fameux barouf, que quelques députés un peu plus réveillés que les autres vont demander une enquête parlementaire, que la presse va prendre le relais... Mardi, rien vu, à l’exception d’un billet en bas de page dans la rubrique télé d’un grand quotidien du soir. Mercredi rien vu. Jeudi rien vu. Vendredi, toujours rien vu. Je ne comprends pas. C’est quoi ce monde “mou du genou” dans lequel on vit [3] ? »

C’est vrai qu’il y a de quoi s’offusquer de cette bonne vieille spécificité française : tandis qu’aux États-Unis, la publication de photos, par la chaîne CBS, montrant l’usage de la torture en Irak par des militaires américains déclenchera en avril 2004 une crise légitime outre-Atlantique et fera la une des journaux français pendant une quinzaine de jours, les déclarations, documents à l’appui, d’une palanquée de généraux français, nord et sud-américains et d’un ancien ministre des Armées sur le rôle joué par le « pays des droits de l’homme » dans la genèse des dictatures du Cône sud ne provoquent en France que... l’indifférence générale.

Ou presque : le 10 septembre 2003, le jour où paraît le numéro précité de Télérama, les députés Verts Noël Mamère, Martine Billard et Yves Cochet déposent une demande de commission d’enquête parlementaire sur le « rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine de 1973 à 1984 [4] », auprès de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, présidée par Édouard Balladur. Pas un journal, à l’exception du Monde [5], ne se fait l’écho de cette demande. Qu’importe : on se dit, à l’instar de Marie Colmant, qu’il existe bien, en France, « quelques députés plus réveillés que les autres » et que quelque chose va, enfin, se passer. Nenni ! Nommé rapporteur, le député Roland Blum, qui, malgré ma demande écrite, n’a même pas daigné m’auditionner, publie, en décembre 2003, son « rapport » : douze pages où la langue de bois rivalise avec la mauvaise foi [6].

On peut notamment y lire : « La proposition de résolution est fondée, sur un point, sur des faits inexacts. En effet, elle émet le souhait qu’une éventuelle commission d’enquête puisse étudier le “rôle du ministère des Armées et en particulier l’application des accords de coopération entre la France, le Chili, le Brésil et l’Argentine entre 1973 et 1984”. Or, aucun accord de coopération militaire entre la France et l’un de ces trois pays d’Amérique latine n’était applicable lors de la période considérée. [...] Aucun accord de ce type ne figure au recueil des accords et traités publié par le ministère des Affaires étrangères. » Roland Blum - c’est un comble ! - n’a manifestement pas vu mon documentaire, où je montre une copie de l’accord, signé en 1959, entre la France et l’Argentine, pour la création d’une « mission permanente militaire française » à Buenos Aires, laquelle perdurera jusqu’à la fin des années 1970, ainsi que le prouvent les documents que je produis également à l’antenne (voir supra, chapitres 14 et 20). D’ailleurs, si le rapporteur avait fait l’effort de me contacter, j’aurais pu lui indiquer où retrouver ledit accord dans les archives du Quai d’Orsay [7]...

Fondé sur le déni pur et simple, le reste du rapport procède du même tonneau négationniste. En voici quelques morceaux choisis : « Que des généraux argentins ou chiliens indiquent qu’ils ont appliqué des méthodes enseignées par d’autres peut se comprendre : ils cherchent à atténuer leur responsabilité individuelle en faisant croire qu’ils agissaient dans le cadre d’une lutte mondiale contre le communisme, mais cela ne doit pas nous faire oublier que les tortionnaires en question ne sont pas vraiment des témoins dignes de confiance. [...] La politique française à l’égard de l’Amérique latine fut à l’époque dépourvue de toute ambiguïté. Au-delà des condamnations verbales de ces régimes, la France agissait concrètement en accueillant massivement des réfugiés de ce pays. [...] Certes, il n’est pas inenvisageable que des personnes de nationalité française aient pu participer à des activités de répression, mais si cela a été le cas, ce fut à titre individuel. »

La lecture du rapport devant la commission des Affaires étrangères a provoqué quelques remarques acerbes du député Noël Mamère, qui a estimé que « les arguments avancés par le rapporteur n’étaient ni valables ni justifiés. Leur seul objectif est d’éviter de faire la lumière et de travestir la vérité ». Venant à la rescousse de son collègue Vert, le député socialiste François Loncle a, quant à lui, « souligné l’intérêt pour les membres de la commission parlementaire de visionner ce documentaire »... Chose que ceux-ci n’ont pas jugé nécessaire, puisque « conformément aux conclusions du rapporteur, la commission a rejeté la proposition de résolution »...

Le déni, encore et toujours. Voilà l’attitude adoptée systématiquement par les gouvernants du « pays des droits de l’homme » chaque fois que des journalistes ou des historiens tentent de lever le voile qui couvre la face peu glorieuse de l’histoire post-coloniale de la France. Le ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin s’est lui aussi comporté en bon petit soldat de l’omerta institutionnelle, lorsqu’il a effectué, en février 2004, une visite officielle au Chili, où les journaux avaient largement rendu compte de mon film [8]. Interrogé à ce sujet lors d’une conférence de presse, le ministre de la République s’est contenté de nier purement et simplement toute forme de collaboration de l’armée ou du gouvernement français avec les dictatures latino-américaines, en laissant entendre que l’enquête sous-tendant le documentaire, qu’il n’a selon toute vraisemblance pas vu, n’était pas sérieuse [9]...

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Le pays des droits de l’homme [10]

Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements - à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense - toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». Dès le début des années 1960, et sur ordre, comme on l’a vu, du général de Gaulle cette « matière » si prisée du temps des guerres coloniales a disparu des programmes militaires, pour ainsi dire du jour au lendemain.

Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie - l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien -, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. Mais dès qu’un Aussaresses ouvre la bouche, les loups se mettent à hurler - sur le thème qu’il faut taire ce qui pourrait salir l’honneur de la France -, entraînant de tragiques conséquences : combien de vieux militaires ai-je rencontré, qui échaudés par l’expérience de leur « ancien camarade », ont finalement décidé d’emporter leurs « secrets » dans la tombe ? Les déboires en justice du général Aussaresses sont révélateurs de cette incapacité qui caractérise la classe politique et intellectuelle française de se pencher sereinement sur ce que Bernard Stasi appelle la « face cachée de l’histoire de la France ». Tout aussi révélateur est le fait qu’aujourd’hui encore, il ne soit pas possible de consulter librement l’ensemble des archives disponibles sur la guerre d’Algérie : théoriquement « déclassifiées » après le délai de quarante ans de rigueur, bon nombre d’entre elles sont, en fait, soumises à des dérogations spéciales que n’octroie jamais le ministre de la Défense.

Cette « omerta légale », pour reprendre l’expression de mon confrère Paul Moreira, et cet « excès de secret » [11] ne sont pas dignes d’un grand pays démocratique comme la France, si prompte, par ailleurs, à donner des leçons de morale humanitaire, dès qu’il s’agit, par exemple, de réclamer l’extradition d’un tortionnaire argentin comme Alfredo Astiz... Or, telle la lune du poète allemand Rainer Maria Rilke, les deux faces de la France sont intimement liées : pour que sa face lumineuse brille pleinement - à l’intérieur comme à l’extérieur -, il faut que soit reconnue, et donc enfin assumée publiquement, sa face cachée et sombre. Il y va tout simplement de la crédibilité, et donc de la respectabilité, du « pays des droits de l’homme »...

Notes

[1] Escadrons de la mort,l’école française, Éd. La Découverte, septembre 2004, 22 €.

Née en 1960, Marie-Monique Robin est lauréate du Prix Albert Londres (1995). Journaliste et réalisatrice, elle a réalisé de nombreux documentaires, couronnés par une dizaine de prix internationaux, et reportages tournés en Amérique latine, Afrique, Europe et Asie. Elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Voleurs d’organes, enquête sur un trafic (Bayard), Les 100 photos du siècle (Le Chêne/Taschen), et Le sixième sens, science et paranormal (Le Chêne).

[2] Le début du dernier chapitre du livre Escadrons ...

[3] Télérama, 10 septembre 2003.

[4] Dans la proposition de résolution n° 1060, les députés Verts, qui seront finalement relayés par le groupe socialiste, écrivent notamment : « Pour la première fois, le film de Mme Marie-Monique Robin apporte une démonstration éclatante des conditions dans lesquelles les militaires français ont livré à leurs homologues argentins le savoir-faire qu’ils avaient acquis pendant la bataille d’Alger. »

[5] Le Monde, 25 septembre 2003.

[6] Rapport 1295, décembre 2003. On peut le consulter sur le site de l’Assemblée nationale : .

[7] Pour les curieux, l’accord est à chercher dans le « carton » intitulé « Série B. Amérique 1952-1963. Sous-série : Argentine, n° 74. Cotes : 18.6.1. mars 52-août 63 ».

[8] Lire notamment Siete +7, 5 septembre 2003.

[9] El Mercurio, 2 février 2004 ; Le Monde, 5 février 2004.

[10] La fin du dernier chapitre

[11] « Crever l’excès de secret en France » : c’est le titre d’un appel pour un « accès plus libre à l’information », publié dans Libération le 16 avril 2004, et signé dix jours plus tard par deux cents journalistes et hommes politiques. Cet appel demande que soit votée une loi permettant la déclassification des dossiers d’État gardés secrets, à l’instar de la procédure américaine du Freedom of Information Act, qui « oblige toute administration, même la plus sensible, à fournir au public l’accès aux documents classés, sous réserve de neuf exceptions qui devront être correctement motivées ».


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