Histoire coloniale et postcoloniale

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Eva Joly 2013 : et si comparaison était raison ?

mardi 19 novembre 2013, par nf

Des associations de rapatriés d’Algérie et des responsables politiques ont vivement réagi à certains propos d’Eva Joly. Cette dernière a en effet déclaré le 16 octobre dernier, lors d’un entretien télévisé : « Si nous ne sommes pas capable d’intégrer quelques dizaines de milliers de Roms, alors que, en 62-63, nous avons intégré un million de pieds-noirs [...] c’est que nous les considérons comme nos intouchables [...] ».

Comme nous l’avons écrit [1], il ne nous semble pas que cette déclaration d’Eva Joly constitue « une insulte adressée à la communauté pied-noire ». Eva Joly n’a pas commis d’« amalgame », entre les pieds-noirs et les Roms, comme cela a pu être écrit. Elle a rapproché le comportement de la France par rapport à ceux que l’on désigne habituellement par le terme de Roms de son comportement en 1962 par rapport aux pieds-noirs.

Pour prolonger ce rapprochement, il est intéressant de revenir sur la façon dont l’État français a assumé le rapatriement des Français d’Algérie au cours des années 1961-1962. Nous nous sommes adressés pour cela à l’historien Yann Scioldo-Zürcher [2] dont la contribution à l’ouvrage Histoire de l’Algérie à la période coloniale [3] traite précisément de « La loi du 26 décembre 1961 ».

Suite aux propos d’Eva Joly

Il paraît intéressant de revenir sur la comparaison opérée par Eva Joly entre rapatriés d’Algérie et populations Roms.

Bien évidemment, les Français d’Algérie ont une toute autre histoire que celle de ces migrants Roms, roumains pour la plupart. Ils sont de nationalité française au moment de leur arrivée, et ont précédemment participé, à ce titre, à tous les « rendez-vous nationaux ». Ils ont été mobilisés pendant les deux guerres mondiales, ont participé à la libération de la France avec les débarquements d’Italie, la bataille du Monte Cassino, et le débarquement de Provence. Ils ont aussi bénéficié, au même titre que les autres citoyens français, des politiques de naturalisation, de scolarisation et de protection sociale mises en place depuis la IIIe République, et poursuivies par la suite, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Leur appartenance à la nationalité française n’a par ailleurs jamais été remise en cause, à l’exception notable des populations de confession juive durant le régime de Vichy. Aussi, en 1962, il était clair dans l’esprit des gouvernements, que tous les Français d’Algérie appartenaient à la nation française, à l’exception des musulmans automatiquement « devenus » Algériens. Par ailleurs, au moment de leur départ d’Algérie, dans les conditions dramatiques que l’on connaît, les rapatriés, au contraire des Roms, n’ont pas été plongés par les pouvoirs publics dans une extrême précarité qui les aurait empêchés de s’installer, de travailler et de reconstruire une vie loin de chez eux. Même si leur mémoire collective conserve, et à juste raison, le souvenir d’un accueil qui n’a pas toujours été à la hauteur de leurs attentes, jamais les préfectures, et encore moins les gouvernements de Michel Debré et de Georges Pompidou, n’ont œuvré pour les éloigner des politiques d’intégration qu’ils créaient d’ailleurs à leur intention !

Si les offuscations manifestées par quelques associations de rapatriés tiennent de la précision historique, elles ont raison ! La trajectoire des Français d’Algérie et celle des Roms découlent de deux logiques différentes. L’une a été secondée par les pouvoirs publics dans une logique d’inclusion à la société métropolitaine, la seconde, au contraire, exclut toute possibilité d’insertion. J’ose cependant espérer que si certaines associations en appellent à des excuses publiques de la part de l’ancienne candidate à l’élection présidentielle, ce n’est pas dû à une vision xénophobe qu’elles auraient pu développer et à la crainte qui en découlerait d’avoir été confondues avec une population malheureusement objet de toutes les stigmatisations…

Par contre, ce qu’il faut retenir des propos d’Éva Joly, et qui me paraît bien plus important, tient de l’histoire migratoire et des politiques d’intervention publique. Les gouvernements de Michel Debré, par la loi du 26 décembre 1961, puis par la politique mise en place dès les Accords d’Évian, ont créé une inédite politique d’intégration qui s’est soldée par une aide au voyage, un accueil transitoire dans des bâtiments publics, puis par une importante construction de logements. Cet interventionnisme a aussi œuvré pour organiser la réinstallation professionnelle des Français d’Algérie, en prenant soin de ne jamais les couper de leurs droits sociaux. En d’autres termes, les Français d’Algérie ont bénéficié d’une intense attention des pouvoirs publics (plus de 800 lois votées entre 1961 et aujourd’hui) qui ont organisé leur réinsertion professionnelle et sociale. Ils étaient 600 000 à être venus en 1962. Ils furent presque un million à terme. À ce titre l’État a su créer une politique d’intégration inédite, dont on pourrait bien s’inspirer aujourd’hui pour les quelques milliers de Roms présents en France qui sont plongés dans une précarité délétère par les pouvoirs publics français et même européens. Renoncer à œuvrer à leur installation en France revient à affirmer qu’une population n’est pas intégrable, alors que l’on sait, avec l’exemple des rapatriés, que lorsque l’État s’en donne les moyens, il est possible d’assurer le bien-être de populations migrantes, et in fine, de la société française. Et là, la comparaison faite par Éva Joly prend tout son sens. Elle révèle la grande disparité des politiques publiques qui peuvent tout aussi bien inclure qu’exclure une population et créer de fait, ce qu’elle nomme « des intouchables ».

Il nous faut enfin nuancer les propos du politologue Thomas Guenolé qui a déclaré, sur les ondes de France-inter, le 8 juillet 2013 à 13 heures : « […] c’est un fait que, culturellement, le racisme est quand même plus développé dans le Sud de la France. Cela s’explique en partie – faut dire les choses – par le fait qu’il y a une très forte communauté pied-noire dans le Sud de la France ». On sait que le vote des Français d’Algérie s’est redistribué sur l’entier échiquier politique métropolitain. Par contre, on constate dans le même temps combien certaines associations de rapatriés, qui ne représentent certainement pas l’ensemble du groupe, sont parfois ravies de se faire courtiser par l’extrême droite, ou du moins par des propos politiques xénophobes qui savent instrumentaliser à l’envi l’histoire complexe de la colonisation française en Algérie. Et cela se déroule principalement dans les départements du Sud de la France. Il n’empêche, ces associations, extrêmement nombreuses, ne représentent généralement que quelques adhérents, et certainement pas un groupe aussi divers que celui des rapatriés d’Algérie qui ne constituent ni une diaspora, ni même une communauté, et encore moins un groupe politiquement uni.

Yann Scioldo-Zürcher
François Nadiras



[1Voir article 5626.

[2Yann Scioldo-Zürcher est historien des migrations et spécialiste des politiques migratoires mises en place pour les rapatriés d’Algérie. Il est chargé de recherche au CNRS.

[3Éd La Découverte - Barzakh, 2012