état de l’opinion ou opinion de l’État ? par le collectif LMSI


article de la rubrique discriminations > les “banlieues”
date de publication : jeudi 17 novembre 2005


Quoi qu’on pense des faits, certainement complexes, et sans doute divers quant à leurs auteurs, leurs motivations, leur signification sociale et leurs débouchés politiques, on est forcé de constater que les « émeutes » de novembre 2005 ont, pendant plusieurs jours, bousculé l’agenda et les habitudes journalistiques, au point de transformer de manière sensible le regard porté sur les banlieues populaires et sur ses habitants... avant que tout revienne dans l’ordre.

Un texte rédigé le 13 novembre 2005, par Le Collectif les mots sont importants [1]


En dépit de nombreuses critiques possibles, un certain nombre de clichés ont en effet été battus en brèche pendant quelques jours par l’entrée par effraction, sur l’écran de télévision et dans les pages des journaux, d’une parole jusqu’alors quasi-absente, et de locuteurs jusqu’alors cantonnés dans le rôle d’objets de discours. Des jours durant, on a vu et entendu, encore insuffisamment mais incomparablement plus qu’à l’accoutumée, des « jeunes de banlieue », des garçons, des filles, des adolescents, leurs pères, leurs mères, des jeunes adultes travaillant dans « le social ». La parole qui s’est exprimée, encore insuffisamment mais incomparablement plus qu’à l’accoutumée, était diverse, comme est divers le vécu et le ressenti des habitants de ces banlieues populaires, mais au sein de cette diversité, un fond commun s’est dégagé, que la routine médiatique cantonnait jusqu’alors dans l’invisibilité et l’inaudibilité : quel que soit le niveau de solidarité, de compréhension ou de réprobation exprimé par ces habitants à l’égard des « émeutes » et des diverses dégradations qu’elles ont occasionnées, tous ou presque ont dénoncé la responsabilité écrasante de l’État, son incurie face au chômage, à la précarité et aux discriminations qui frappent ces banlieues, beaucoup ont évoqué le harcèlement policier dont font l’objet les jeunes et parfois leurs parents, jusque dans un lieu de culte, beaucoup ont également dénoncé les propos injurieux tenus par Nicolas Sarkozy.

Il semble que le temps de la normalisation soit venu. En même temps que les mesures policières de « pacification », une certaine mise au pas des médias est observable. C’est notamment le cas du Parisien. À la Une de son édition du 9 novembre 2005, il annonce en caractères énormes :

« Le sondage qui change tout »

Quel est ce sondage, et que change-t-il ? À la lecture des trois chiffres indiqués en Une, en caractères encore plus énormes, et des gros titres qui les accompagnent dans les deux pages suivantes, on comprend que ce qui change, c’est précisément le regard porté sur les événements, et l’évaluation des responsabilités respectives de la population émeutière et des autorités politiques. Après le temps de la critique, voici venu le temps du ralliement à la politique brutale du gouvernement. Après le temps de la prise en compte des clivages sociaux, celui de l’union sacrée et d’une logique étroite d’ordre public :

« 73% des Français favorables au couvre-feu
83% pour l’apprentissage à 14 ans
86% scandalisés par les violences ou mécontents »

« Massivement, les Français disent oui à la fermeté »

Pourquoi un tel « recentrage » du journal ? Parce que Sarkozy l’ordonne ? Parce que De Villepin l’ordonne ? Non, bien entendu : nous sommes dans une société démocratique, dotée d’une presse libre et indépendante ! Si la petite brèche de libre critique ouvert par les émeutiers doit être immédiatement refermée, si le lectorat du Parisien est invité à s’unir sous la bannière d’un Ministre de l’Intérieur et d’un gouvernement que tout accuse pourtant, ce n’est pas parce que ces gouvernants l’ordonnent, mais parce que telle est la volonté du Dieu « Opinion », l’Idole de nos sociétés « démocratiques ». Ce Dieu dont la Parole est « révélée », nous y arrivons, par un « sondage qui change tout »...

Sur ce sondage, sa construction, son interprétation, et sa prétention à « tout changer », quelques remarques s’imposent.

1. Aucun sondage ne « change tout » !

Quand bien même les trois chiffres exhibés en Une du Parisien donneraient un aperçu fidèle et exhaustif de ce que pensent « les Français » - ce qui, nous allons le voir, est loin d’être le cas -, cela doit-il vraiment « tout » changer ? La majorité n’est pas infaillible, et une adhésion massive n’a jamais été un gage absolu de pertinence et de légitimité. Si ce type de plébiscites devaient vraiment « tout changer », combien d’innocents seraient condamnés pour des crimes qu’ils n’ont pas commis, combien d’immigrés, de SDF, de prostituées, de Tziganes, d’homosexuels ou de « marginaux » devraient être stigmatisés et maltraités, sous prétexte qu’ils sont une minorité et qu’il s’est trouvé une majorité pour les diffamer ?

2. L’opinion de qui ?

Si, dans une démocratie, l’opinion publique ne change pas tout, s’il existe des droits fondamentaux inaliénables, que même un mouvement de colère majoritaire ne saurait remettre en cause, il est vrai en revanche que l’opinion publique joue dans une démocratie un certain rôle, et qu’il est donc intéressant d’en tenir compte. Reste à savoir ce qu’on nomme « opinion publique », et comment on la mesure.

Concernant les émeutes urbaines de novembre 2005, par exemple, deux « opinions publiques » au moins doivent être distinguées :

-   la population qui vit dans les zones où ont lieu les émeutes

-   le reste de la population française, qui n’en subit aucune conséquence et n’en prend connaissance que par le biais de la presse et des médias audiovisuels

Le premier groupe subit de manière directe, concrète, tangible, les effets de tout ce qui se passe : aussi bien les dégradations, la casse que la réponse policière, les contrôles d’identité, les couvre-feux - et en amont de tout cela : le contexte général de chômage, de précarité et de discriminations que dénoncent tant les émeutiers ou leurs défenseurs que les habitants hostiles aux émeutes.

Ce premier groupe dispose également d’éléments de référence empiriques (une voiture brûlée en bas de chez soi, un bus détruit occasionnant des perturbations dans sa journée de travail, une école dégradée dans sa commune, mais aussi des enfants ou des voisins, émeutiers ou non, contrôlés et malmenés par la police, etc.) susceptibles de compléter, nuancer ou contredire la vision médiatique.

Le second groupe, en revanche, ne vit pas la situation de misère sociale, de révoltes violentes et de surenchère répressive que vit le premier. Il est beaucoup moins directement touché par les événements, et il dispose de sources d’information beaucoup moins directes et variées. En clair : la presse et la télévision sont pour ce groupe le seul lien aux questions posées par le sondage.

Pour résumer, il y a un groupe directement concerné par le sujet du sondage (les gens qui vivent dans les zones où se déroulent les émeutes, à qui risquent de s’appliquer les couvre-feux, et dont les enfants sont socialement prédisposés à être orientés de manière précoce vers l’apprentissage), et un groupe de téléspectateurs, pour qui aussi bien la violence des émeutes que celle de la police, aussi bien les couvre-feux que l’apprentissage à 14 ans sont, et seront durant toute leur vie, de pures abstractions, des sujets de réflexion et rien d’autre - parce que ce ne sont pas leurs quartiers qui sont sinistrés socialement, ce ne sont pas leurs voitures ou leurs bus qui sont brûlés, ce ne sont pas leurs enfants ou leurs voisins qui les brûlent, ce ne sont pas leurs enfants non plus qui sont réprimés violemment par la police et condamnés expéditivement par la Justice, ce ne sont pas leurs enfants non plus qui risquent un jour d’être envoyés en apprentissage, ni à quatorze ans ni à seize ans.

Il est donc légitime de recueillir l’avis de toute la population, mais il aurait aussi été intéressant d’entendre, et pour cela d’interroger par sondage, un sous-ensemble plus restreint : celui des habitants de Clichy, Aulnay, Toulouse, Roubaix, etc. ayant vécu les émeutes dans leurs quartiers. Le Parisien a préféré s’en tenir au sacro-saint « échantillon national représentatif de 805 personnes âgées de 18 ans et plus, constitué d’après la méthode des quotas ». Représentatif, donc ; mais de quoi ? De l’ensemble de la population française, toutes classes sociales confondues, tous lieux d’habitation confondus (campagnes, centre-villes, banlieues calmes, banlieues « à émeutes »). Ce qui signifie concrètement que sur les 805 personnes interrogées, seule une poignée habite dans une zone concernée par les questions du sondage. L’échantillon sélectionné est donc représentatif, avant tout, de ce que des téléspectateurs ont retenu des images télévisées qu’ils ont regardé, en fonction de leurs a-priori politiques respectifs.

3. « Oui » à quoi, exactement ?

À côté de cette question du choix de l’échantillon, la remarque suivante peut sembler plus anodine. Elle concerne le flou des questions posées, et le décalage entre ce qui a été demandé, ce qui a été répondu, et la manière dont ces réponses sont retranscrites et interprétées en « Une » du Parisien.

La première donnée annoncée en Une est :

« 73% des Français favorables au couvre-feu ».

Il se trouve, quand on se réfère aux résultats complets reproduits en page 3, que ce n’est pas au « couvre-feu » que 73% des sondés ont acquiescé, mais à « l’autorisation donnée aux préfets de recourir au couvre-feu »

Cela revient au même, dira-t-on. Pas si sûr : la question posée présente le couvre-feu comme une simple possibilité, un « recours », et non une mesure à mettre en œuvre immédiatement et sans condition. Il est donc possible qu’une partie des sondés ait répondu favorablement en prenant au sérieux les mots « autorisation » et « recourir », c’est-à-dire en considérant le couvre-feu comme une option possible dans un futur plus ou moins proche et plus ou moins probable, au cas où la situation continuerait à se « dégrader », sans être nécessairement favorables « au couvre feu » ici et maintenant, en l’état actuel de la situation. Or, le titre retenu en Une fait au contraire comme si les 73% avaient tous acquiescé « au couvre feu » en général, sans délais ni conditions ni limites.

La seconde donnée annoncée en Une est :

« 83% pour l’apprentissage dès 14 ans ».

Là encore, la formulation de la Une n’est pas celle qui avait été proposée aux sondés. On peut en effet lire en page 3 que ce à quoi ont acquiescé 83% des sondés, ce n’est pas « l’apprentissage à 14 ans », mais un énoncé beaucoup plus séduisant, conçu en des termes propres à attirer nombre de « sans-conviction » : « La possibilité pour les jeunes d’avoir accès à l’apprentissage dès 14 ans et non 16 ans ».

En d’autres termes, pour toutes les personnes qui connaissent mal les réalités de l’échec scolaire, de l’orientation précoce, de l’apprentissage, et des perspectives professionnelles correspondantes, ce qui ressort de cette proposition est la connotation positive des mots « possibilité » et « accès ». Ce sont de nouvelles opportunités, de nouvelles ouvertures, de nouveaux horizons qui s’ouvrent plus tôt aux « jeunes ». De manière totalement abstraite, sans que soit par exemple mentionné l’échec scolaire qui caractérise 99% des « jeunes » en question, l’apprentissage est présenté comme un libre choix, dont Dominique de Villepin, dans sa grande bonté, permet aux « jeunes » de bénéficier plus tôt !

Imaginons maintenant une autre formulation, plus précise, plus concrète, plus conforme à la réalité de l’orientation en apprentissage. Imaginons qu’aux sondés, on ait demandé ceci :

« Êtes vous favorables ou opposés à la possibilité pour le système scolaire de se débarrasser plus vite des élèves en difficulté, en les envoyant en apprentissage dès l’âge de 14 ans, et non à seize ans ? »

Ou bien ceci :

« Face à l’échec scolaire en collège, quelle mesure préconisez vous :
-   débloquer des moyens importants pour assurer aux collégiens en difficulté un soutien individualisé
-  sélectionner dès 14 ans les élèves qui poursuivent leur scolarité au Collège, et envoyer les élèves en difficulté en apprentissage dès 14 ans »

Sans doute le score de 83% n’aurait-il pas été atteint...

Enfin, la troisième donnée exhibée en Une du Parisien est la suivante : « 86% scandalisés par les violences ou mécontents »

Et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur la nature des violences en question, pour qu’il soit clair que c’est la violence des émeutiers, et non celle de la répression policière, qui est condamnée, une photo nous montre un homme, de dos, vêtu d’un bonnet et d’un gros blouson, et contemplant un incendie qu’il vient de provoquer. Pourquoi cette présentation pose-t-elle problème ? Les sondés ne se sont-ils pas déclarés à 86% « scandalisés » ou « mécontents » de « la violence des émeutiers » ?

Eh bien non ! La question posée ne mentionne ni les émeutiers ni même le mot « violence ». Telle qu’elle est reproduite en page 3 du Parisien, elle demande aux sondés de se prononcer sur

« ce qui se passe actuellement dans les banlieues » ! Tout le monde sait ce qui se passe actuellement dans les banlieues, dira-t-on. Rien n’est moins sûr. La valeur d’un sondage est en tout cas sujette à caution lorsque ledit sondage ne circonscrit pas de manière précise l’objet sur lequel il interroge les gens. En l’occurrence, nous avons affaire à un véritable fourre-tout : « ce qui se passe actuellement dans les banlieues » englobe une multitude d’éléments divers : la somme de toutes les informations concernant la banlieue qu’un téléspectateur moyen a pu recevoir et mémoriser ces derniers jours. C’est-à-dire à la fois :

-   une intervention policière douteuse, qui a provoqué la mort accidentelle de deux adolescents
-   une répression policière outrancière, faite de contrôles d’identités répétés et de violences illégitimes, parmi lesquelles l’envoi de gaz lacrymogènes dans un lieu de culte
-  des propos insultants tenus à plusieurs reprises par le ministre de l’Intérieur
-   des voitures brûlées
-   des bus, des écoles, des commerces brûlés ou dégradés
-   des affrontements avec les forces de l’ordre
-   une répression et des arrestations arbitraires
-   un contexte plus général dénoncé par nombre d’acteurs de terrain : chômage de masse, précarité, discriminations racistes, humiliations policières...
-   etc.

Un sondage un tant soit peu rigoureux aurait consisté à demander aux sondés de se prononcer sur chacun des ces points. Telle qu’elle est au contraire posée, la question du Parisien est faite pour recueillir un maximum de « scandalisés » et de « mécontents », sans se soucier de l’objet précis des divers mécontentements. Tant et si bien que le banlieusard discriminé à l’embauche, la victime de violence policière, le musulman écoeuré par l’attaque d’une mosquée ou n’importe quel sondé scandalisé par la mort de deux adolescents sont poussés à donner la même réponse (« scandalisé » ou « mécontent ») que le propriétaire d’une voiture brûlée, le professeur ou l’élève choqué par la destruction d’une école et le « petit blanc » ouvertement raciste qui craint « l’islamisation de la France ». Leur unique dénominateur commun (le mécontentement) ne dit évidemment rien de précis, et ne permet de constituer aucun ensemble cohérent, dès lors que les motifs de mécontentement ne sont pas formulés clairement, ni dans les réponses proposées, ni même dans le préambule de la question.

Notons enfin la curieuse formulation de la couverture. La formulation la plus simple, la plus logique, permettant clairement de comprendre que le chiffre de 86% est la somme des « mécontents » et des « scandalisés », aurait été : « 86% scandalisés ou mécontents des violences »

Ou bien, dans l’autre sens :
« 86% mécontents ou scandalisés par les violences »

Le Parisien a préféré une formule plus alambiquée :
« 86% scandalisés par les violences ou mécontents ».

L’effet est implacable : de manière subliminale, une idée totalement fausse s’imprime dans l’esprit du lecteur pressé : 86% de scandalisés !

Enfin, si nous comparons d’un côté la couverture et le gros titre « Massivement, les Français disent oui à la fermeté », et de l’autre le tableau récapitulatif de l’ensemble des résultats de l’enquête, un autre point saute aux yeux : trois résultats font la Une du quotidien, alors que quatre questions ont été posées. Et le plus étrange est que le résultat qui a été écarté de la Une est pourtant le plus spectaculaire, celui qui manifeste la plus forte approbation des sondés :

89% d’approbation au rétablissement du financement des associations travaillant en banlieue sur l’aide au logement et l’aide scolaire. Ainsi donc, trois résultats « droitiers », ou en tout cas interprétables de manière droitière, sont mis en avant, tandis qu’un quatrième, manifestant de manière plus forte encore une adhésion à un traitement social des problèmes, est relégué dans un coin de tableau.

4. Qui choisit les questions ?

Les multiples petites fourberies que nous venons de relever dans la formulation des questions posées ne sont rien, nous l’avons déjà dit, à côté du choix, autrement plus décisif, d’un échantillon de population massivement éloigné de « ce qui se passe en banlieue ». Ces fourberies sont également minuscules si on les rapporte au dernier point : le choix des questions elles mêmes, et l’effet de censure qu’il implique.

En effet, comme l’a bien montré Patrick Champagne [1], le principal biais, celui qui produit les écarts les plus considérables entre les sondages qui font la Une des journaux et la réalité de « ce que pensent les gens », ne réside pas dans la manière dont une question est formulée, mais dans la manière dont cette question est imposée comme question « à se poser », au détriment d’autres questions. Pour le dire plus simplement, en revenant à la Une du Parisien, la manipulation et l’alignement servile sur la politique gouvernementale résident moins dans les quatre questions posées (de manière certes biaisée et partisane) ou dans la mise en scène et dans l’interprétation (tout aussi partisanes) des réponses que dans la multitude des questions qui n’ont pas été posées et qui auraient pu l’être. Une multitude de questions que se posent une multitude d’acteurs sociaux. Une multitude de questions que ces acteurs sociaux aimeraient poser aux pouvoirs publics. Une multitude de questions que posent à leurs manières les émeutiers, et qu’on verbalisée de manière très claire les quelques garçons, filles, pères, mères, éducateurs, travailleurs sociaux et responsables associatifs qui ont profité de la brèche pour accéder à quelques secondes voire quelques minutes d’antenne. Des questions très éloignées des quatre questions du Parisien. Par exemple celles-ci :

« Pensez-vous que les jeunes émeutiers sont les seuls responsables de la situation ? »

« Pensez vous que le gouvernement actuel a une responsabilité dans les affrontements et les dégradations qui frappent actuellement certaines banlieues ? »

« Approuvez vous les déclarations de Nicolas Sarkozy sur “la racaille” et le “nettoyage” au “Kärcher” des cités populaires ? »

« Pensez vous que ces déclarations ont joué un rôle déclencheur dans la rage des émeutiers ? »

« Jugez vous acceptable ou pas, grave ou pas, le jet par la police de gaz lacrymogènes dans une mosquée ? »

« Pensez vous que ces actes, et l’absence d’excuses du ministre de l’Intérieur, sont pour quelque chose dans la dégradation de la situation ? »

« Pensez vous que la démission de Nicolas Sarkozy calmerait la situation ? »

« Pensez vous que Nicolas Sarkozy doit présenter ses excuses, démissionner, ni l’un ni l’autre ? »

« Croyez vous Dominique de Villepin lorsqu’il déclare que les émeutiers sont “une criminalité organisée qui ne recule devant aucun moyen” ? »

« Selon vous, Dominique de Villepin lui même croit-il cela quand il le dit ? »

« Pour chacun de ces points de vue exprimés par des hommes politiques, dites s’ils vous paraissent très pertinents, plutôt pertinents, pas très pertinents ou pas du tout pertinents :
-   les émeutiers sont essentiellement des “caïds” qui protègent leurs trafics
-   les émeutiers sont des intégristes musulmans organisés dont le projet est de renverser la république
-   les émeutiers sont avant tout des jeunes révoltés par leur situation sociale, et qui choisissent la violence par désespoir »

« Pour chacun des actes suivants, dites si vous le jugez injustifiable quelle que soit la détresse des émeutiers, condamnable mais compréhensible vu l’état de détresse des émeutiers, légitime vu l’état de détresse des émeutiers, ou nécessaire parce qu’il n’y a que comme cela qu’on est entendu :
-   “caillasser” des cars de policiers
-   brûler des voitures de police
-   dégrader des équipements (poubelles, abribus) ou des biens (voitures) dans des quartiers riches
-   dégrader des équipements ou des biens dans son propre quartier
-   dégrader des services publics (bus, écoles, gymnases) dans son propre quartier
-   mettre en danger la vie d’autrui en incendiant des véhicules ou des bâtiments occupés »

« Pour chacune des mesures annoncées par Dominique de Villepin ou Nicolas Sarkozy (couvre-feu, sanctions immédiates et exemplaires pour les émeutiers interpellés, expulsion sans jugement des étrangers interpellés, apprentissage à 14 ans, rétablissement de subventions aux associations), dites si vous le jugez appropriées ou pas à la situation actuelle dans les banlieues »

« Pour chacune de ces mesures, dites si elles vous paraissent de nature à rétablir le calme et le dialogue dans les banlieues »

« Pour chacune de ces mesures, dites si elles vous paraissent de nature à résoudre à long terme la crise sociale que traduisent ces émeutes »

« Selon vous, quelles sont, parmi les mesures suivantes, celles qui sont les plus urgentes pour résoudre vraiment cette crise :
-   plus de présence policière et une répression plus sévère
-  moins d’abus de la part des policiers (contrôles à répétition, propos injurieux, excès de violence dans les interpellations)
-   plus de moyens pour les services sociaux
-   un grand plan de lutte contre le chômage et la précarité
-  une grand plan de lutte contre les discriminations
-   plus de moyens pour les écoles
-  autres » Etc.

Si ce type de questions étaient posées, a fortiori à un échantillon ciblé, composé uniquement d’habitants de « banlieues à émeutes », la réprobation demeurerait sans doute élevée à l’égard des violences commises par les émeutiers, ou du moins à l’égard d’une grande partie d’entre elles, mais une certaine compréhension s’exprimerait aussi, et surtout une hostilité au moins aussi forte se ferait aussi entendre à l’égard de Nicolas Sarkozy, de Dominique de Villepin, et plus largement à l’égard d’une classe politique considérée comme responsable de la situation déplorable de ces « banlieues ». C’est tout cela qui manque dans la « radiographie de l’opinion » que prétend apporter Le Parisien. C’est avant tout par omission que cette Une est mensongère.

Ces questions « oubliées » ne sont pas des question neutres, dira-t-on ; certes, mais elles ne sont pas moins neutres que le questionnement du Parisien, étroitement sécuritaire et extrêmement complaisant pour le pouvoir en place. Tout le monde ne se les pose pas en ces termes ; certes, mais certains se les posent en ces termes - et ils sont sans doute plus nombreux que ceux qui se contentent de l’approche purement sécuritaire du Parisien. La principale carence de ces questions « oubliées » est ailleurs, ce n’est ni leur manque de « neutralité » ou d’ « objectivité », ni leur manque d’assise populaire : c’est le fait que ceux qui se les posent n’ont pas les moyens financiers de rémunérer un institut de sondages, et de transformer ainsi leurs préoccupations et leurs demandes en « questions du moment », que sont censés se poser « les Français » dans leur ensemble.

Ces « sondés » pas assez riches pour être sondeurs forment en revanche une bonne partie du lectorat du Parisien...

Le Collectif Les mots sont importants


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