Histoire coloniale et postcoloniale

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expédition punitive de légionnaires à Kourou

samedi 12 août 2006, par nf

Une cinquantaine de soldats de la Légion étrangère ont mené, dans la nuit de dimanche dernier à Kourou en Guyane, une très violente expédition punitive contre des civils. Cette vendetta, qui fait suite aux agressions perpétrées ces dernières semaines sur certains des leurs, a fait 15 blessés dont 5 graves parmi les Guyanais. Les réactions ont été unanimes pour dénoncer cette flambée de violence.

Un article de Louise Simondet, paru le 9 août 2006 sur le site Afrik.com [1].

[Première publication, le 11 août 2006,
mise à jour le 12 août 2006]

Œil pour œil, dent pour dent. Une cinquantaine de légionnaires du 3e Régiment étranger d’infanterie (REI) ont décidé de se faire justice eux-mêmes et s’en sont pris, dimanche soir, à des civils dans la ville de Kourou en Guyane. Ces dernières semaines, sept soldats ont été victimes de violence, mais c’est l’agression d’un légionnaire, dimanche midi, qui a déclenché de cette expédition punitive. Le bilan de la soirée est lourd : cinq personnes ont été hospitalisées et dix autres blessées parmi les habitants. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Le lendemain de l’incident, l’officier supérieur Patrick Lassée de la 3e REI, qualifiait ces actes « d’inexcusables » dans les colonnes du quotidien France Antilles et a déclaré, ce mercredi à l’AFP, que les membres du commando avaient été identifiés. Quant au maire de Kourou, Jean-Étienne Antoinette, il a condamné « cet acte d’une violence inouïe, de même, que toutes les formes de justice privée qui ne font que mettre en péril la sécurité de la société », rapporte France Antilles. Cinq plaintes ont été déposées. Plusieurs auditions ont déjà eu lieu, et cinq autres étaient en cours mercredi. Deux gardes à vue ont été prononcées, rapporte l’AFP.

Retour sur l’expédition punitive

Il était 22h30 sur la plage Cocoteraie, lorsqu’une troupe d’une cinquantaine d’hommes encagoulés, armés de bâtons et de battes de base-ball a débarqué. « Tous les dimanches sur cette plage, il y a de nombreuses animations et de nombreuses familles étaient présentes, déclare Marc-Phillipe Coumba, journaliste à RFO Guyane. Les hommes masqués s’en son pris aux jeunes Guyanais qui étaient sur place ». Mais les légionnaires ne se sont pas arrêtés là et ont poursuivi leur route vers le centre de la ville. Place Galilée, ces hommes « imbibés d’alcool » ont pris pour cible un homme d’une trentaine d’années qui se trouvait dans sa voiture. Passé à tabac, le jeune homme est actuellement à l’hôpital.

L’escadron punitif s’est finalement dispersé après s’en être pris aux jeunes de la Cité 205. « D’après les premiers éléments, rapporte le quotidien France Antilles, il semble que les fauteurs de troubles appartiennent à une de ces compagnies tournantes qui n’effectuent qu’un passage de quatre mois à Kourou. La majorité de ces hommes viendraient d’Europe de l’Est et d’Europe centrale ». Le 3e REI est composé de 680 hommes dont 280 sont des légionnaires permanents.


Une insécurité palpable

Des évènements similaires se sont déjà produits en 1985. Ces débordements impliquaient deux jeunes Anglais et avaient fait deux morts et de nombreux blessés. Face à la situation, des mesures draconiennes avaient été prises à l’époque. Un arrêté municipal avait alors interdit à tout légionnaire de se rendre dans la ville. Et ce, pendant dix ans. Ayant pour slogan « une nouvelle chance pour une nouvelle vie », la Légion étrangères s’est implantée dans le quartier Forget de Kourou en 1973. Elle a, avant tout, une mission de surveillance de la base spatiale, mais aussi de souveraineté française avec les pays limitrophes et peu être amenée à participer à des opérations d’aménagement du territoire.

« Il y a des gens de tout horizon, même d’anciens prisonniers, souligne Marc-Phillipe Coumba. En entrant dans la Légion, ces hommes mettent de côté leur nationalité. Il entre dans une nouvelle famille comme le clame la devise ‘Legio patria nostra’(la Légion est notre patrie) ». « Sur 8 000 candidats, seules 900 sont retenues », déclare un représentant de la Légion à France Antilles. Les frictions entre les soldats de la Légion et les Guyanais ne datent pas d’hier. « Il y a toujours eu des tensions entre la Légion et la population, estime une source en Guyane. D’une manière générale il faut reconnaître qu’il règne une insécurité quotidienne à Kourou. La ville est baignée dans un climat sud-américain. C’est une plaque tournante de la mafia. Tous les mois, il y a deux ou trois morts. »

Des sanctions exemplaires

Face à la tragique réalité des faits, la Légion a pris les dispositions qui s’imposent. « Nous avons pris des mesures conservatoires. Les responsables vont être très sévèrement punis, aucune obstruction ne sera faite au bon déroulement de la justice (militaire et civile ndlr) », souligne Patrick Lassée à France Antilles. Une enquête judiciaire a été décrétée. Elle s’accompagnera d’une enquête interne. « Ces légionnaires risquent d’être dégradés et même radiés. Ils encourent, par ailleurs, des peines de prison », confie Marc-Phillipe Coumba.

En attendant de trouver les coupables et que justice soit faite dans les règles de l’art, les légionnaires sont consignés dans leurs quartiers et sont interdits de sortie jusqu’au 16 août prochain. Quant aux cadres de la Légion, ils ont la permission de 19 heures. Calmer le jeu, tel est l’objectif principal de ces mesures décrétées le lendemain de ces débordements. Mais cela suffira-t-il pour apaiser la population ? « Les partis politiques ont déjà pris position, rapporte Marc-Phillipe Coumba. Il n’y a pour l’instant rien d’officiel, mais les mouvements politiques sont entrain de préparer une manifestation qui devrait voir le jour en fin de semaine pour dénoncer ce déchaînement de violence gratuite ». La polémique s’installe...

Louise Simondet

Réactions [2]

La députée PRG de Guyane, Christiane Taubira, a dénoncé les « atermoiements » de l’enquête. « Il y a généralement une sévérité extrême, une condamnation unanime lorsque des adolescents se livrent à des actes de ce genre, moins graves. Et là, parce que ce sont des légionnaires, on se perd dans des considérations, des explications, des atermoiements, des atténuations. Mais, qu’on m’explique, la morale n’est donc pas indivise ? », a déclaré Christiane Taubira sur RMC.

L’union syndicale Solidaires Guyane affirme pour sa part dans un communiqué reçu jeudi que cette expédition est bien « raciste », les légionnaires ayant « agressé les habitants de race noire ».
« La légion étrangère a organisé une expédition punitive à Kourou en cassant et agressant les habitants de race noire », dénonce l’union syndicale Solidaires Guyane - qui regroupe notamment les syndicats Sud. « Cette attitude raciste est digne des périodes les plus sombres de l’histoire de l’humanité », fustige le syndicat.

Des soldats de la Légion étrangère défilent le 14 juillet 2006 sur les Champs Elysées, à Paris (Jack Guez AFP)

Kourou : au pied de la fusée Ariane, un équilibre social précaire

par Mathieu GORSE [AFP - 12 août 2006 17h13]

"Leurs visages, c’était la haine". Loïc Bongo est encore sous le choc après son agression dimanche au cours d’une expédition punitive menée à Kourou par des légionnaires contre de jeunes noirs, une affaire qui met à mal une cohésion déjà fragile dans la ville de la fusée Ariane.

"J’étais en bas d’un immeuble à attendre un ami quand une trentaine d’hommes cagoulés sont arrivés en criant. Ils se sont mis à me frapper avec une barre de fer et à me mettre des coups de pieds dans les côtes", raconte ce lycéen à l’allure tranquille en soulevant son tee-shirt pour montrer ses cicatrices.

Même scénario pour Amoida Waldy, l’un de ses amis, lui aussi molesté. "J’étais sur un parking quand ils me sont tombés dessus. Après, je ne me souviens plus. Je sentais juste qu’on me traînait par terre et qu’on me rouait de coups", relate-t-il. Les deux jeunes hommes ont porté plainte comme deux autres victimes. "On se méfie toujours des légionnaires quand ils sont dehors et qu’ils boivent, parce qu’ils peuvent partir en vrille mais d’habitude, il ne se passe jamais rien de bien méchant. Juste quelques bagarres", explique Loïc. "Mais aujourd’hui, beaucoup de jeunes veulent se venger. C’est tout Kourou qui est révolté", poursuit-il.

L’affaire a en effet suscité une grande émotion dans tout le département. L’ensemble des partis politiques guyanais, mais aussi les syndicats et plusieurs associations, ont exprimé publiquement leur indignation. Ces violences réveillent un douloureux souvenir pour les Kourouciens : celui des affrontements de 1985 entre jeunes et légionnaires qui s’étaient soldés par la mort d’un militaire. "Legio patria nostra" (La légion est notre patrie, ndlr). Sur le portail de la base du 3ème REI (Régiment Etranger d’Infanterie), la devise de ce corps d’élite annonce la couleur : la Légion est une armée dans l’armée, avec ses rites et ses codes. Et une réputation parfois sulfureuse.

Mais le commandant en second du régiment, le lieutenant-colonel Zanolini, n’entend pas laisser ces évenements ternir la réputation des "bérets verts". "On ne peut pas taxer la Légion de racisme. Ces actes sont inadmissibles, ce sont des comportements indignes d’un légionnaire et les auteurs seront punis", martèle-t-il. Pour tenter d’apaiser la situation, interdiction est actuellement faite aux légionnaires de sortir en ville le soir.

Mais cette nouvelle tension entre jeunes et militaires pourrait fragiliser encore plus un équilibre social déjà précaire entre métropolitains et guyanais, riches et pauvres. Pris en étau entre l’Océan Atlantique et le centre spatial, Kourou s’étend sur des kilomètres sans véritable centre, divisée entre quartiers de villas cossues des cadres du secteur spatial et grands ensembles délabrés. Célébrée comme le "port spatial de l’Europe", comme le rappellent les immenses panneaux publicitaires présents à chaque coin de rue, Kourou n’en reste pas moins une ville guyanaise aux inégalités sociales criantes : 22% de taux de chômage malgré le nombre important d’emplois directs et indirects créés par l’industrie spatiale, 66% de logements sociaux ...

"Kourou était auparavant une ville aux disparités encore plus marquées", explique le maire Jean-Etienne Antoinette (divers gauche). "Nous avons mis fin à cette ségrégation sociale mais de tels actes remettent en cause la cohésion de la population", regrette-t-il.

Compléments


[2source : Le Nouvel Observateur du 10 août 2006