Histoire coloniale et postcoloniale

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expo Camus à Aix-en-Provence : changement de direction

dimanche 5 août 2012

Trois mois après en avoir décidé l’annulation, la mairie d’Aix-en-Provence vient d’annoncer officiellement que l’exposition sur Albert Camus ouvrira bien ses portes le 7 novembre 2013, centenaire de la naissance de l’écrivain.

Le commissaire de la manifestation est l’essayiste Michel Onfray, auteur notamment de L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus (éd. Flammarion). Il remplace l’historien Benjamin Stora, enseignant-chercheur en histoire coloniale et notamment en histoire algérienne, désigné pour ce poste en 2009 avec le documentariste Jean-Baptiste Péretié.

Un changement de responsables qui traduit un changement d’orientation : initialement intitulée “Camus, l’étranger qui nous ressemble”, la manifestation est maintenant baptisée “Camus, l’homme révolté”.

Un commentaire de l’historien Vincent Duclert [1] :

Benjamin Stora, dont nous avons récemment rendu compte [voir ci-dessous] de la réédition de ses trois volumes de synthèse sur l’Algérie – en coffret – à La Découverte, est l’un des premiers chercheurs par lequel ce pays et la guerre qui porte son nom sont devenus des objets historiques. Né à Constantine en 1950 dans une famille juive modeste, très bon connaisseur de la culture algérienne comme de celle des pieds-noirs, il a pourtant été débarqué de la responsabilité scientifique d’une exposition sur Albert Camus qui sera présentée à Aix-en-Provence à partir du 7 novembre 2013, jour où l’écrivain aurait eu cent ans. Il a été remplacé par Michel Onfray, auteur de notamment de L’ordre libertaire : la vie philosophique d’Albert Camus. La décision a été rendue publique de manière précipitée, il y a deux jours, sans que l’historien ni la ministre de la Culture et de la Communication n’aient été informés au préalable. La maire d’Aix-en-Provence et présidente de la communauté du pays d’Aix (CPA), Maryse Joissains Masini, a été déterminante dans cette réorientation, apparemment politique, du projet, Benjamin Stora semblant ne pas convenir aux anciens rapatriés d’Algérie, électeurs influents de la ville. On peut le regretter, sachant que les événements traumatiques ne peuvent s’apaiser, principalement, que dans l’histoire.

Le 4 août 2012

Vincent Duclert


La présentation par Vincent Duclert de l’Histoire de l’Algérie de Benjamin Stora [2] :

Au pays de mes racines

19 mars 2012. Cinquantième anniversaire du cessez-le-feu en Algérie, au lendemain de la signature des accords d’Evian. La Découverte réédite en coffret la trilogie très remarquable de Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance (I. 1962-1988) (coll. « Repères », 3 x 128 p., 30 €).

La commémoration de la fin de la guerre, qui marque la fin de la colonisation et la fin de la présence française en Algérie, va durer plusieurs mois, jusqu’à l’été et le double souvenir qui sera réactivé de l’indépendance de la nation algérienne et de l’exil définitif d’un million d’Européens et seulement quelques dizaines de harkis (sur 230 000 musulmans profrançais). De nombreux ouvrages sont annoncés ou déjà parus sur ce conflit aux 500 000 morts (toutes catégories confondues mais surtout algériens).

L’intérêt de regrouper ici les trois volumes de l’historien réside dans la possibilité de mieux comprendre une guerre qui en associe en réalité trois, une guerre coloniale, une guerre révolutionnaire, et une guerre civile du fait de la forte présence démographique et sociale de la France en Algérie. Les communautés se développaient séparément et de nombreux murs tant économiques que juridiques, tant politiques qu’idéologiques isolaient les musulmans et les Européens. Cependant ils vivaient sur la même terre ; des relations aux modes complexes existaient ; des formes de culture commune s’agençaient du fait aussi que ni les Européens ni les musulmans ne constituaient des ensembles homogènes.

Les pieds-noirs ont entretenu avec l’Algérie un rapport intense, et cela d’autant mieux que cette terre, souvent d’exil pour eux, fut le lieu où ils purent reconstruire leur vie ou pour certains, commencer de la construire. Ils surent établir des liens intimes, corporels, avec un pays d’une grande beauté restituée par les premiers écrivains « algériens », Gabriel Audisio, Albert Camus. Né à Constantine en 1950 dans une famille juive modeste, Benjamin Stora restitue dans le premier volume de sa trilogie ce sentiment d’appartenance fait de l’expérience vécue.

Le départ brutal en 1962, dans une ambiance de sauve-qui-peut et d’anarchie généralisée (que rappelle Stora dans le deuxième volume), oblige les Européens à rompre avec tous les repères d’une vie. Un tel déracinement (qu’avaient subi auparavant près de deux millions de musulmans déplacés dans des camps de l’armée française comme l’étudièrent, jeune sociologue et jeune inspecteur des finances, Pierre Bourdieu et Michel Rocard) a engendré une mémoire douloureuse mais aussi la conscience aigue de la notion même de racines, d’existences vécues, de déchirements et de souffrances, telle que la littérature, par exemple, sut l’exprimer.

Dans les dernières pages de l’Histoire de la guerre d’Algérie, Benjamin Stora cite un extrait du livre de Marie Cardinal, Au pays de mes racines (1980). Un court texte où tout est dit :

« Ce que je vais chercher n’appartient pas, je crois, à l’ordre de la raison.

Non c’est quelque chose qui vient de la terre, du ciel et de la mer que je veux rejoindre, quelque chose qui, pour moi, ne se trouve que dans cet endroit précis du globe terrestre. Je suis, actuellement, incapables d’imaginer ce que c’est. Peut-être des creux, des tourbillons liquides, des vides, où, au long de mon enfance et de mon adolescence, je m’engloutissais.

Bruissement sec des feuilles d’eucalyptus agitées par le vent du désert. Tintamarre des cigales. La sieste. La chaleur fait bouger le paysage. Rien n’est stable, tout est éternel. Le ciel est blanc. Pourquoi est-ce que je vis ? Qu’est-ce que c’est que la vie ?

Vivre ailleurs que là a changé pour moi le sens du mot vivre. Depuis il n’y a plus pour moi que labeur, vacances, lutte. Il n’y a plus d’instants où, sans restriction, je suis en parfaite harmonie avec le monde. »

Le 19 mars 2012

Vincent Duclert



Le dernier ouvrage de Benjamin Stora est une tentative d’explication de la guerre d’Algérie à la portée de tous (Le Seuil, 144 p., 8,10 €).