faire la guerre au nom des valeurs “universelles”


article de la rubrique histoire et colonies
date de publication : jeudi 10 avril 2008


Après la décision de Nicolas Sarkozy d’envoyer de nouvelles troupes en Afghanistan, il est bon de lire le dernier ouvrage paru en France d’Immanuel Wallerstein, L’Universalisme européen. De la colonisation au droit d’ingérence [1].

L’universitaire américain y rappelle que ce sont toujours des valeurs “universelles”, aujourd’hui la liberté et la démocratie, hier l’évangélisation et l’expansion de la chrétienté, qui sont invoquées pour justifier, aujourd’hui l’intervention armée en Afghanistan, hier la conquête des Amériques...

Pour éclairer son propos, nous reprenons plus bas l’entretien avec Immanuel Wallerstein qui a été publié dans Le Monde des livres du 29 février 2008.


Suivant l’exemple de Georges Marchais qui voulait voir dans l’invasion de leur pays par les troupes soviétiques en décembre 1979 une libération des femmes afghanes de leur situation médiévale, Nicolas Sarkozy a justifié l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan en déclarant : «  Quand on sait ce que les talibans ont fait aux Afghans, surtout aux femmes afghanes…  » [2] ?

Que ce soit pour libérer les femmes afghanes de leur pesante burqa, ou pour « éradiquer les Talibans » (Hervé Morin), il s’agit, là comme en Irak, d’imposer les valeurs universelles de la démocratie.

Dans son dernier ouvrage publié en France, Immanuel Wallerstein fait un utile rappel historique :

« Le droit des puissances européennes à coloniser avait été théorisé dès 1550, par Juan Ginès de Sepúlveda. Opposé à Bartolomé de Las Casas dans la célèbre controverse dite de Valladolid – pouvait-on réduire les Indiens en esclavage ? –, il défendit le droit de l’Espagne à soumettre les populations des Amériques. »

Wallerstein rappelle « l’importance du raisonnement de Sepúlveda. Premier argument, les Amérindiens sont des “barbares, simples, illettrés, sans éducation, […], remplis de vices et cruels, d’une espèce telle qu’il vaudrait mieux qu’ils soient gouvernés par autrui” ; le joug espagnol est nécessaire “à titre de rectification et punition des crimes contre la loi naturelle et divine…” » ; c’est d’ailleurs cette loi divine qui oblige les Espagnols à “empêcher le mal et les grandes calamités” dont les Indiens ont accablé “un grand nombre d’innocents” ; enfin, dernière thèse, la domination espagnole va faciliter l’évangélisation chrétienne. »

On retrouve, écrit Wallerstein, « les quatre arguments de base qui ont toujours servi à justifier les “ingérences” des “civilisés” du monde moderne dans les zones “non civilisées” : la barbarie des autres, le devoir de mettre fin à des pratiques qui violent des valeurs universelles, la défense des innocents face à la cruauté des autres, la nécessité de faciliter la diffusion des idées universelles ».

Comme l’écrit Alain Gresh auquel nous devons les citations précédentes d’Immanuel Wallerstein, « ce raisonnement est, bien évidemment, celui de M. Sarkozy en Afghanistan. Et, au nom de la civilisation, l’OTAN multiplie les bombardements et... les victimes civiles. » [3]

Immanuel Wallerstein : « Finissons-en avec la rhétorique de l’humiliation »

[entretien publié dans Le Monde des Livres du 29 février 2008]
  • L’universalisme européen, écrivez-vous, est « la dernière et perverse justification de l’ordre moral existant ». Pourquoi ?

Les Européens, ou les Occidentaux si vous préférez, sont convaincus qu’ils sont les seuls détenteurs de valeurs universelles. Pour moi, il s’agit d’une rhétorique du pouvoir qui sert à légitimer toutes sortes de politiques de type impérialiste. C’est le même dispositif rhétorique qui a été utilisé au XVIe siècle pour justifier l’évangélisation chrétienne, au XIXe siècle pour justifier la « mission civilisatrice » des puissances coloniales et au XXe siècle pour justifier le droit d’ingérence. Certes, la terminologie a évolué - la référence au christianisme a été remplacée par la référence aux droits de l’homme -, mais l’idée est la même. Rien n’a changé depuis le débat qui opposa Las Casas à Sepulveda au XVIe siècle. Hier comme aujourd’hui, l’enjeu est de savoir si nous pouvons nous immiscer dans les affaires des « barbares », voire introduire chez eux des valeurs que nous croyons universelles.

  • Le risque n’est-il pas de tomber dans un relativisme absolu ?

Je ne prêche ni le relativisme ni l’indifférence. Considérons le débat sur le droit d’ingérence. Las Casas nous invite à être prudents quand nous prétendons apporter aux autres des solutions. « Avant tout, ne pas nuire », dit-il. Il faut toujours se demander si notre intervention ne risque pas d’aggraver la situation plutôt que de l’améliorer. Pensez à l’Irak. Cette lucidité critique doit porter aussi sur les valeurs qui fondent nos actes.

Prenons les droits de l’homme. Si vous relisez les textes écrits pendant la Révolution, vous verrez que les droits de la femme ne sont pas pris en compte. Si vous relisez la Déclaration universelle de 1948, vous constaterez que le problème du colonialisme n’est pas mentionné. Pourquoi rappeler cela ? Parce qu’avant de demander aux autres d’adopter tel ou tel modèle philosophique, politique ou économique, on doit s’interroger sur la valeur véritable du modèle, et donc sur ses limites.

  • Est-ce la condition pour atteindre ce que vous appelez un « "universalisme authentiquement universel »  ?

C’est une condition, mais pas la seule. Ce qu’il faut changer, c’est notre disposition d’esprit. Vis-à-vis de nous-mêmes comme vis-à-vis des autres. Senghor voulait que les hommes se retrouvent dans une sorte de « rendez-vous du donner et du recevoir ». J’aime cette formule. C’est sur cet idéal démocratique et égalitaire que l’on peut ébaucher un « universalisme universel ». Je pense, par exemple, qu’il faut reconnaître les droits des minorités et accepter tous les particularismes, linguistiques, sexuels, culturels, etc. C’est une idée qui dérange, notamment en France, mais je crois qu’on ne peut pas faire autrement. Sinon, que se passe-t-il ? Les individus et les groupes se sentent humiliés et ils entrent en conflit les uns contre les autres. Voyez ce qui s’est passé après le 11-Septembre : Ben Laden a accusé les Américains d’humilier les musulmans, puis les néoconservateurs ont accusé l’Irak d’humilier les Etats-Unis. Finissons-en avec la rhétorique de l’humiliation. La politique, c’est l’art du compromis et du dialogue. Si on élimine d’avance l’idée que l’autre a quelque chose de légitime à proposer, alors c’est l’échec assuré.

Propos recueillis par Thomas Wieder

Notes

[1] Ed. Demopolis, 140 p., 15 €.

[2] Libération, 4 avril, « Otan et défense européenne : le pas de deux de Sarkozy ».

[3] Alain Gresh, « Nicolas Sarkozy, l’Afghanistan et l’universalisme européen », Carnets du Diplo, 5 avril 2008 : http://blog.mondediplo.net/2008-04-....


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