guerre d’Algérie : combien de victimes ? L’apport de Charles-Robert Ageron


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > la guerre d’Algérie
date de publication : dimanche 7 septembre 2008


En hommage à Charles-Robert Ageron [*]

Les apports de Charles-Robert Ageron à l’histoire maghrébine et, plus largement, à l’histoire de la colonisation sont considérables. Sur la base de documents démographiques, il avait conclu que la guerre d’indépendance algérienne avait fait environ 250 000 victimes du côté algérien. Plus récemment, le démographe Kamel Kateb [**] a évalué à 400 000 le nombre des morts algériens de cette guerre – un chiffre considérable : proportionnellement plus que les morts français de la Première guerre mondiale ; mais en aucun cas 1 500 000 !

Que la validité de son estimation soit remise en cause n’enlève rien à l’intérêt du travail de Charles-Robert Ageron sur ce problème. Vous trouverez ci-dessous, extrait de sa préface à l’édition des Œuvres complètes d’Ageron (éd. Bouchène, 5 volumes, 2005), ce que l’historien Gilbert Meynier a écrit à ce propos en 2004 – lui non plus n’avait alors pas eu connaissance des travaux de Kamel Kateb, mais, depuis, il ne manque pas de citer aussi ses évaluations.


Le souci dominant, chez [Charles-Robert Ageron], fut toujours la production scientifiquement vérifiée de faits. En histoire coloniale, et particulièrement en histoire algérienne, où fleurirent si longtemps tant d’idéologues coloniaux, et où sévissent aujourd’hui tant d’idéologues nationaux, les faits s’imposent à l’historien : la plupart du temps, ces faits n’ont guère été scientifiquement relatés. On est donc bien obligé de repartir du degré 1 de l’Histoire, celui du positivisme, quitte à passer ensuite à d’autres degrés pour comprendre et éclairer, pour peu qu’on aime l’ « histoire-problèmes » qui fut chère à Marc Bloch. Le néo-positivisme d’Ageron fut à la fois un choix délibéré et une urgence méthodologique adéquate aux objets d’histoire qu’il traitait. Et, sur ce terrain, il ne craint la censure de personne ; pas plus des piliers de l’histoire officielle algérienne comme Belkacem Saadallah ou feu Amar Hellal [1], que des nostalgiques de l’Algérie française comme le général Maurice Faivre ou son épigone non dit Georges-Marc Benhamou.

- Aux premiers, Ageron assène tranquillement, par exemple, au risque d’être taxé de révisionnisme, que la guerre d’Algérie a fait entre 234 000 et 290 000 morts algériens, avec une probabilité tournant autour de 250 000 [2]. Déjà, au lendemain du recensement algérien de 1966, un homme de la stature d’André Prenant, pourtant résolument engagé aux côtés du FLN, avait montré que le bilan des victimes était inférieur à un million [3]. Or, on sait que, suite à une conférence de presse de Belkacem Krim en 1960, le chiffre officiel du FLN fut fixé à un million ; puis, deux ans plus tard, après une déclaration de Ben Bella, à un million et demi de chuhadâ’, chiffre qui est désormais demeuré publiquement incontestable, qui fait officiellement autorité et qu’il ne fait pas bon de révoquer publiquement en doute. De telles exagérations, qui furent par exemple relevées en privé par le propre ministre de l’Information du GPRA, M’hamed Yazid [4], correspondaient bien sûr au contexte d’une guerre atroce, grosse de traumatismes si graves qu’ils autorisèrent alors la parole désespérée extravagante, et qu’ils rejouent gravement encore aujourd’hui dans le champ de l’histoire immédiate de l’Algérie.

Ceci dit, même une intense sympathie pour le combat du peuple algérien n’autorise pas l’historien à avaliser toutes les faussetés produites, même sincèrement, en son nom. C’est même un devoir de déontologie que de se départir de la vergogne : en effet, des historiens comme Ageron n’ont jamais été pris dans le syndrome anti-colonial culpabilisant qui bloque l’esprit critique. Par respect même pour les Algériens, l’historien de l’Algérie a pour impératif de se débarrasser de tous les tabous complaisants qui ne font que prolonger le paternalisme colonial, ainsi que l’a bien fait remarquer Gilbert Grandguillaume [5]. Charles-Robert Ageron, lui, dit ce qu’il pense en conscience être le vrai après étude scientifique, et que cela plaise ou non ; de même qu’il a été l’un des premiers à oser analyser la guerre de libération algérienne dans les termes qui furent spontanément, et si souvent, ceux des mujâ-hidûn : les termes du jihâd, d’où procède d’ailleurs le substantif mujâhid. De même, il scrute avec sa passion méthodique coutumière les ravages de la « bleuite » et des purges sanglantes consécutives qui décimèrent si douloureusement les rangs de l’ALN à partir de 1958 [6].

Et la méthode suivie pour établir le bilan des victimes algériennes de la guerre de 1954-1962 fut fondée sur les documents démographiques, notamment sur l’étude comparée des recensements de 1954 et de 1966. C’est là une méthode qui se rapproche singulièrement de celle qui a été mise en œuvre pour rendre compte du chiffres des civils européens massacrés par les Nazis pendant la 2e Guerre mondiale dans des livres aussi fondamentaux que celui de Raul Hilberg, La Destruction des juifs en Europe [7], ou encore dans ce modèle d’analyse historique qui apprécie méticuleusement, pays par pays, l’ampleur de ces massacres, le grand livre dirigé par Wolfgang Benz, Der Dimension des Völkersmords [8], que les Français ne connaissent généralement pas parce qu’il n’est pas écrit en français, ou, à la rigueur, en anglais. On ne voit pas pourquoi ce qui serait scientifiquement bon d’un côté de la Méditerranée se révélerait mauvais concernant l’autre côté. Cela n’empêche pas la guerre de 1954-1962 d’avoir été atroce. Mais elle n’eut pas pour cela besoin d’inflation victimisante : la fourchette et la probabilité données par Ageron, sans souci des modes et des institutions idéologiques de pouvoir, représente, au prorata de la population de l’Algérie, à peu près le nombre des morts de l’horrible guerre d’Espagne. C’est beaucoup et c’est assez.

- Aux seconds, il assène sans répit possible les conclusions de toute son œuvre sur la spoliation coloniale, sur la discrimination, sur les dénis de justice structurels, sur ces occasions manquées qui furent à vrai dire manquées avant même que d’avoir été tentées, bref sur un système colonial qui stigmatisait, infériorisait et aliénait un peuple rendu étranger dans son propre pays. Il analyse aussi sans concessions, mais sans hargne, les camps de regroupement de la guerre de 1954-1962 [9] qui déracinèrent plus de deux millions de personnes, et furent si gros de traumatismes de masse et de déchirements du tissu social. Pour cela, les nostalgiques de l’Algérie française ont contre lui une dent, plus peut-être que contre tels anticolonialistes formellement plus engagés, mais souvent cantonnés dans la posture de la pure fonction tribunicienne. Car, avec Ageron, on n’est pas dans la polémique fumeuse. On est dans la confrontation avec des faits établis avec le scrupule scientifique et la passion raisonnée du chercheur. Et ses contradicteurs, conduits sur le front des faits, ne tiennent guère le choc tant ils sont bien incapables de les reconstruire avec une égale méthode qui satisfasse leurs fantasmes.

Sans doute, l’air du temps de la révision médiatique ne joue pas forcément en faveur des Ageron : l’incroyable Un Mensonge français. Retours sur la guerre d’Algérie [10], signé par le journaliste Georges-Marc Benhamou, a eu droit, lors de sa sortie à l’automne 2003, à un battage médiatique éhonté, dont le clou fut l’émission télévisée Mots croisés, produite par le service public et animée par Arlette Chabot. Ce livre, charge véhémente contre la politique algérienne du président De Gaulle, tend par exemple, aussi, à avaliser la thèse du général Maurice Faivre et de quelques autres, dont notablement le colonel Henri Le Mire [11] et aussi – quo non descendat – une sociologue, respectable fille de Raymond Aron [12], par ailleurs auteur de travaux reconnus sur l’oralité en histoire, selon laquelle il y aurait eu plusieurs dizaines de milliers de harkis massacrés en Algérie en 1962-1963. On est allé, dans les évaluations fantaisistes, jusqu’à parler de 150 000 massacrés, ce qui signifie, si l’on retient ce chiffre délirant, que lesdits harkis auraient à peu près tous été tués. Avec Benhamou, on a déjà divisé par plus de deux : on en est à 70 000, toujours sans aucune démonstration et sans aucune preuve… tous chiffres dont Ageron a prouvé qu’ils étaient impossibles [13].

Par honnêteté, quand il ne peut donner de chiffres, Ageron s’abstient d’en livrer quand ils ne peuvent être scientifiquement établis – comme c’est le cas par ailleurs pour mai 1945. Sur ce sujet, l’historien algérien Boucif Mekhaled [14], dans son bilan sur mai 1945, n’en donne pas non plus : il passe en revue les diverses évaluations chiffrées en les soumettant avec une simple probité à la critique historique. Il reste que personne ne connaît Boucif Mekhaled et que personne ne cite Ageron alors que tout le monde a un temps cité Benhamou. Il semble heureusement que la fièvre occasionnée par la sortie de son livre se soit salutairement calmée. Au vrai, les idéologues de nostalgie coloniale veulent bien qu’il y ait eu relativement peu de morts algériens dans la guerre de 1954-1962 parce que cela dédouane la France coloniale. Mais, parmi ces morts, ils veulent beaucoup de harkis parce que cela charge le FLN – et de Gaulle, accusé, non sans quelque raison pour le coup, de les avoir abandonnés. Dans quelque sens que ce soit, de toute façon, l’inflation victimisante est une offense à l’Histoire. Et tant pis pour ceux qui se sentent offensés par une histoire scientifique rigoureuse que tels ressentiments et délires ne pourront jamais très longtemps contrer au fond.

Faudra-t-il ajouter que les deux camps opposés – celui de l’histoire algérienne officielle bureaucratisée et celui du révisionnisme de nostalgérie française, mieux connu en France – se retrouvent finalement dans le même camp méthodologique frelaté ? Les uns et les autres martèlent qu’il faut attendre que tous les cartons d’archives de l’armée française aient été dépouillés pour cerner la vérité. Or, la plupart de ces cartons ont été déjà dépouillés (j’en ai pour ma part consulté plus de 600) ; et, à supposer qu’un dépouillement exhaustif ait été effectué, il ne pourra à l’évidence apporter que des précisions factuelles locales puisque les données comptables alimentant la macro-histoire, la seule où l’on puisse établir des chiffres sérieux, se trouvent dans des recensements scientifiques de la population de l’Algérie, et que ces recensements sont archi-connus. Ageron, lui, ne s’y est pas trompé.

Gilbert Meynier

P.-S.

Gilbert Meynier, Professeur émérite à l’université de Nancy 2, est un spécialiste du monde arabe, principalement de l’Algérie.

Parmi ses dernières publications :
- Histoire intérieure du F.L.N. 1954-1962, Fayard, Paris, 2002, 812 p.
- Le FLN, documents et histoire 1954-1962, écrit avec Mohammed Harbi, Fayard, Paris, 2004, 898 p.
- L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’Islam, La Découverte, Paris, 2007, 236 p.
- Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire, La Découverte, avril 2008, 250 p. Synthèse du colloque de Lyon (juin 2006) qu’il a dirigé avec Frédéric Abécassis.

Notes

[*] Charles-Robert Ageron est mort le 3 septembre 2008.
Lire également le décès d’un grand historien, Charles Robert Ageron, par Benjamin Stora.

[**] Européens, indigènes et Juifs en Algérie, 1830-1962. Représentations et réalités des populations, Publications de l’INED, Paris, 2002.

[1] J’ai été, dans les années 80, le directeur de la thèse d’État d’Amar Hellal, inscrite à Nancy 2, et soutenue en février 1990 (HELLAL Amar, Les intellectuels arabophones algériens entre l’identité, le modernisme et l’indépendance (1918-1962), thèse dactylographiée, université de Nancy 2, 1990, 1051 p.). Je crois donc savoir de quoi je parle.

[2] AGERON Charles-Robert, in Matériaux pour l’histoire de notre temps, Bibliothèque de Documentation et d’Information Contemporaine, 1992, 11 p. ; repris dans Enseigner la guerre d’Algérie, ADHE, SFHOM, avec le concours de l’université Paris VII-Saint Denis, 1993.

[3] PRENANT André, « Premières données sur le recensement de la population de l’Algérie (1966) », Bulletin de l’Association des géographes français, nov.-déc. 1967, n° 357-358. Guy Pervillé et feu Xavier Yacono ont de leur côté également travaillé sur le sujet. Les évaluations vont de 200 000 à 500 000 morts.

[4] Cf. MEYNIER Gilbert, Histoire intérieure du FLN, Paris, Fayard, 2002, réimpression 2004, p. 288. ; cf. aussi MARTINI Michel, Souvenirs algériens, I, L’Algérie française, s.l., chez l’auteur, 1997, p. 582.

[5] « Guerre d’Algérie, une question de voile ? », La Quinzaine Littéraire, 16-31 mai 2004, n° 877, p. 19.

[6] « Complots et purges dans l’Armée de libération algérienne (1958-1961) », Vingtième Siècle Revue d’Histoire n°59, juillet-septembre 1998, p. 15-27.

[7] Paru en français chez Fayard, Paris, 1988.

[8] München, Oldenburg Verlag, 1991.

[9] AGERON Charles-Robert, « Une dimension de la guerre d’Algérie : les « regroupements de populations, in JAUFFRET Jean-Charles, VAÏSSE Maurice, Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Bruxelles, Complexe, p. 327-362, Actes du colloque de Montpellier des 5 et 6 mai 2000 organisé par le Centre d’Études d’histoire de la Défense et l’UMR n° 5609, Société, Idéologies, Défense, du CNRS.

[10] Paris, Robert Laffont, 2003.

[11] LE MIRE Henri, Histoire militaire de la guerre d’Algérie, Paris, Albin Michel, 1982, 408 p.

[12] Dominique Schnapper, préface à HAMOUMOU Mohand, Et ils sont devenus harkis, Paris, Fayard, 1993.

[13] Cf. « Le drame des harkis en 1962 », Vingtième siècle Revue d’Histoire, avril 1994 ; et « Les supplétifs algériens dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie », op. cit., octobre-décembre 1995, p. 3-20.

[14] MEKHALED Boucif, Chronique d’un massacre : 8 mai 1945, Sétif-Guelma-Kherrata, Paris, Syros/Au nom de la mémoire, 1995, 250 p., livre qui a été tiré de sa thèse de doctorat.


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