Histoire coloniale et postcoloniale

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il faudra tirer les leçons du désastre absolu que représente la Centrafrique

lundi 13 janvier 2014, par nf

« Il faudra un jour tirer les leçons du désastre absolu que représente la Centrafrique et se demander s’il fut bien raisonnable, au nom des politiques d’ajustement structurel, d’empêcher les Etats africains de se doter d’armées et d’administrations fonctionnelles et de fermer les yeux sur la corruption des régimes » écrit Colette Braeckman, avant de poursuivre sur son carnet : « Mais avant le temps des regrets, il faut passer à l’action : arrêter les massacres, sortir les Français de leur isolement, faire jouer la solidarité européenne. Car Bangui aujourd’hui, cela pourrait être demain Brazzaville, Abidjan, Yaoundé sinon Kinshasa… » [1]

Nous reprenons deux billets du carnet de Colette Braeckman, suivis d’un entretien avec l’écrivaine et femme politique malienne Aminata Traoré qui, un an après le début de l’opération Serval, réagit aux interventions françaises au Mali et en Centrafrique...

La Centrafrique en quelques questions

par Colette Braeckman, le 28 décembre 2013 [2]


La France, engagée sur deux fronts africains, le Mali et la Centrafrique, souhaiterait un soutien militaire européen afin de l’aider à repousser les islamistes dans le Nord du Mali et à faire cesser les tueries en Centrafrique.

- Pourquoi l’ex-puissance coloniale se sent elle obligée d’intervenir ?
La Centrafrique appartient au « pré carré » franco africain, ces Etats francophones d’Afrique de l’Ouest et du Centre, qui, depuis l’indépendance, ont gardé des liens privilégiés avec l’ancienne métropole, avec laquelle ils sont liés par des accords de défense mais aussi par une monnaie commune, le franc CFA, qui, jadis lié au franc français et donc au Trésor, est aujourd’hui lié à l’euro. Abandonner ces ex colonies représenterait une démission sur le plan humanitaire mais aussi un signal politique, indiquant l’affaiblissement de la position française sur le plan international.

- Pourquoi les pays africains sont ils impuissants ?
L’Union africaine, qui a pris la relève de l’OUA s’est dotée d’un organe de sécurité et de défense qui, avec les organisations régionales dont l’Organisation des Etats d’Afrique de l’Ouest, est de plus en plus disposée à envoyer des troupes chargées du maintien de la paix. En Centrafrique, la FOMAC est déjà à pied d’œuvre et va être renforcée par des militaires venus du Burundi. Mais les forces africaines souffrent de deux handicaps : le premier, peu cité, est politique. Dans des cas comme celui de la Centrafrique, les soldats originaires de pays de la région (le Tchad par exemple) peuvent avoir des sympathies pour l’un ou l’autre camp en raison d’affinités culturelles, ethniques ou religieuses, ce qui hypothèque leur action et met en cause leur neutralité. Le second facteur est économique : lorsqu’ils sont disposés à intervenir les Etats africains sollicitent des soutiens extérieurs, qu’il s’agisse de payer les troupes, d’assurer les moyens de transport et la logistique. Lorsque les troupes africaines sont intégrées dans un dispositif onusien, leurs pays respectifs en tirent des revenus non négligeables et trouvent là un moyen efficace de recycler leurs combattants démobilisés.

En République démocratique du Congo, où la Tanzanie, le Malawi et l’Afrique du Sud ont envoyé une Brigade d’intervention forte de 3000 hommes, mais cette force qui a joué un rôle décisif contre le M23 au Nord Kivu a du être intégrée dans le dispositif de la Monusco (Mission des Nations unies au Congo) pour disposer d’une logistique et de moyens financiers suffisants.

- Pourquoi la France compte-t-elle sur des appuis européens ?
En raison de ses moyens de plus en plus limités (les troupes françaises sont à leur étiage maximum) mais aussi parce qu’elle compte sur la solidarité des anciennes puissances coloniales (la Grande Bretagne, la Belgique) afin de ne pas totalement céder le terrain aux nouveaux venus (Chinois mais aussi Coréens, Turcs…) dans ces pays potentiellement riches (diamant, pétrole, uranium dans le cas de la Centrafrique) et de plus en plus courtisés.

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Du bon usage du terme génocide

par Colette Braeckman, le 17 décembre 2013 [3]


Lorsqu’il s’est agi de justifier une intervention militaire pour mettre fin aux tueries que les milices de la Seleka commettaient depuis des mois en Centrafrique, les responsables français n’ont pas lésiné sur le vocabulaire. François Hollande a parlé de « chaos, d’exactions extraordinairement graves » mais surtout Laurent Fabius, son ministre des Affaires étrangères, qui sait ce que parler veut dire, n’a pas hésité à lancer une « bombe atomique langagière » en assurant « le pays est au bord du génocide ». Une expression que devait reprendre le directeur du Bureau Afrique du département d’Etat américain, Robert Jackson qui évoquait « une situation pré-génocidaire ».

La gravité de ces propos a évidemment entraîné un feu vert du Conseil de Sécurité, autorisant officiellement la France à lancer une opération « Sangaris » qui avait déjà commencé à se déployer au départ du Cameroun.

En réalité, la Centrafrique est aujourd’hui en proie à des violences d’une extrême gravité qui, de plus en plus, prennent un tour communautaire, puisque les milices musulmanes de la
Seleka – parmi lesquelles de nombreux combattants étrangers – s’en prennent à des populations majoritairement chrétiennes tandis que des groupes paysans d’autodéfense, soucieux de défendre leurs communautés, ripostent aux Seleka et, par extension, s’en prennent à des civils de confession musulmane. Des civils sont donc ciblés du seul fait de leur appartenance ethnique ou communautaire, ce qui est l’une des définitions du génocide. Mais les massacres ne sont pas organisés systématiquement par un pouvoir étatique, ils ne visent pas l’élimination d’un groupe humain, comme naguère les Juifs ou voici vingt ans les Tutsis.

L’usage du terme génocide paraît donc excessif, pour l’instant en tous cas, même si le cycle des représailles justifie pleinement l’envoi d’une force militaire mandatée pour mettre fin aux tueries et au chaos.

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Aminata Traoré : Pourquoi devrions-nous dire merci à la France ?

par Faustine Vincent,20 Minutes, le 9 janvier 2014


Aminata Traoré, ancienne ministre malienne et militante altermondialiste, s’est montrée critique dès le début de l’intervention Serval au Mali, dont c’est le premier anniversaire samedi. Elle publie avec Boubacar Boris Diop La gloire des imposteurs, lettres sur le Mali et l’Afrique (Ed. Philippe Rey) ce jeudi.

  • Vous êtes critique sur les interventions françaises au Mali et en Centrafrique. Pourquoi ?

On ne résout pas par les armes des problèmes liés à la politique économique internationale menée depuis plus de trente ans en Afrique. Il faut revenir aux origines du problème : les institutions internationales de financement, auxquelles participe la France, n’ont pas développé l’Afrique mais l’ont au contraire fragilisée, secrétant le chômage et la pauvreté.

Parmi les terroristes il y a aussi des jeunes désespérés, sans avenir. On les retrouve parmi les djihadistes au Mali ou au sein de la Seleka [ex-rébellion, accusée d’avoir commis de nombreuses exactions contre les civils centrafricains]...

Les points communs entre le Mali et la Centrafrique ce sont le profil des acteurs, les causes profondes de la déstabilisation et la militarisation.

  • Au Mali, les djihadistes menaçaient d’atteindre Bamako et terrorisaient la population, tandis qu’en Centrafrique les violences avaient pris une ampleur alarmante. Fallait-il ne pas intervenir malgré tout ?

Je ne veux pas me laisser enfermer dans ce questionnement car je n’aime pas commencer par la fin de l’histoire. Il faut se demander comment on en est arrivé là. La guerre en Libye menée par Nicolas Sarkozy a déstabilisé toute la région. Le Mali a été le premier pays à en faire les frais, à cause de la circulation des armes venant de Libye et la rébellion touareg.

  • En quoi ?

La France a fait un mauvais calcul : elle croyait que les touaregs d’origine malienne, qu’elle a soutenus, se battraient contre al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), qui est une menace pour la France. Or les rebelles se sont alliés aux djihadistes, et ont eu raison de l’armée malienne. La France est donc intervenue pour réparer les dommages qu’elle avait causés, et nous devrions dire merci ? Si on n’explique pas aux gens les origines du problème, on devient redevable à la France de nous avoir libérés alors qu’on était victime.

  • François Hollande, qui a décidé d’intervenir, a hérité de cette situation…

Sarkozy a eu sa guerre en Libye, fallait-il que la gauche ait la sienne ? François Hollande aurait pu faire autrement, sans déployer l’armada. Il avait dit qu’il n’enverrait pas de troupes au sol, ce qu’il n’a pas respecté. Je suis militante de gauche. Quand François Hollande est arrivé je me suis dit qu’il y aurait un dialogue. Mais il n’y a aucune volonté d’écouter l’Afrique. Les officiels et les ONG sont écoutés, certes, mais pas les voix dissonantes comme la mienne.

  • Quelles conséquences a selon vous l’intervention au Mali ?

Au début l’opération a été saluée. Les terroristes ne sévissent plus à Gao, Kidal et Tombouctou. Mais ils se sont dispersés. On a connu des attentats après l’opération Serval : peut-on dire que le pays a été sécurisé ?

  • Vous mettez en doute les motifs de l’intervention française au Mali et en Centrafrique…

On nous prend pour des idiots : on nous dit « on va vous protéger » alors que la France est là simplement pour ses intérêts. Derrière l’humanitaire, c’est une guerre de positionnement pour défendre des intérêts géopolitiques – contre le terrorisme –, mais aussi pétroliers et miniers –le Mali et la Centrafrique ont des ressources naturelles convoitées.

  • La France souhaite que les Africains puissent assurer leur sécurité par eux-mêmes, et va par ailleurs réduire ses effectifs au Mali. Vous vous en réjouissez ?

Ce n’est pas mon souci. Le plus important c’est d’expliquer, et que la France respecte les Africains. Il ne faut pas faire de l’Afrique une planète à part.

Propos recueillis par Faustine Vincent



[1Source : Colette Braeckman, le 28 décembre 2013 : http://blog.lesoir.be/colette-braec....