il y a 110 ans, Emile Zola publiait « j’accuse »


article de la rubrique droits de l’Homme > la LDH
date de publication : mercredi 16 janvier 2008


Il faudra plus de huit ans pour obtenir la réhabilitation d’Alfred Dreyfus. Mais le geste d’Emile Zola est à l’origine de la fondation en 1998 de la Ligue française des droits de l’Homme et du citoyen (LDH).


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L’Aurore, le 13 janvier 1898.

L’affaire Dreyfus en quelques dates

1894 - L’affaire Dreyfus, qui va profondément troubler la vie politique française pendant plusieurs décennies, commence comme une banale affaire d’espionnage militaire par la découverte d’un bordereau adressé par un officier français à l’attaché militaire de l’ambassade allemande, le major Schwartzkoppen.

Sur simple ressemblance d’écriture, Alfred Dreyfus, capitaine au deuxième bureau de l’état-major, est accusé par le général Mercier, ministre de la Guerre, d’en être l’auteur. Dreyfus est arrêté le 15 octobre et, le 22 décembre, il est condamné par un conseil de guerre au bagne à vie, pour espionnage au profit de l’Allemagne.

1895 - Dreyfus est dégradé le 5 janvier dans la cour de l’Ecole militaire. Il est ensuite embarqué pour la Guyane, et transféré en avril à l’île du Diable.

1896 - En mars, le lieutenant-colonel Georges Picquart, qui dirige le 2ème bureau (le service de renseignements), reçoit un pneumatique (un "petit bleu") qui révèle une correspondance entre Schwartzkoppen et un officier français, le commandant Charles Esterhazy. Il découvre par ailleurs que le procès de Dreyfus s’est fondé sur un dossier secret contenant des pièces trafiquées et sans valeur.

Entre temps, la famille du capitaine Dreyfus, qui appartient à la bourgeoisie alsacienne d’origine israélite, a fait appel au journaliste Bernard Lazare pour chercher des motifs de réviser le procès. Celui-ci publie en novembre 1896 une brochure sur l’Affaire, sans rencontrer d’écho, sauf auprès du vieux sénateur de Strasbourg, Auguste Scheurer-Kestner.

1897 - Le 14 novembre 1897, Scheurer-Kestner publie dans Le Temps une lettre où il annonce des faits nouveaux et assure de l’innocence de Dreyfus.

1898 - Le frère du condamné, Mathieu Dreyfus, le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, et le député Joseph Reinach obtiennent enfin qu’Esterhazy soit traduit en conseil de guerre. Le 10 janvier 1898, Esterhazy est acquitté par un conseil de guerre malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui.

En réaction à ce jugement, Emile Zola publie le 13 janvier 1898 une lettre ouverte au président de la République dans L’Aurore sous le titre J’accuse. L’écrivain prend sciemment le risque de se faire arrêter et condamner pour diffamation publique. En février, Emile Zola est traduit en cour d’assises et condamné à un an de prison.

Le 4 juin : première assemblée générale de la Ligue des droits de l’Homme, autour de Ludovic Trarieux : l’association a pour but de provoquer la révision du procès inique, puis, plus généralement, de défendre et promouvoir les principes de liberté, d’égalité, de fraternité de la République.

En août, on découvre que le colonel Henry a fabriqué un faux pour perdre Dreyfus. Emprisonné, le faussaire se suicide.

1899 - Le ministre de la Guerre Dupuy consent à la révision du procès de Dreyfus qui rentre enfin du bagne. Un procès houleux se tient à Rennes.

Le 9 septembre 1899, Dreyfus est à nouveau condamné pour haute trahison, mais seulement à dix ans de réclusion en raison de "circonstances atténuantes" (!). Le Président de la République accorde aussitôt une grâce à Dreyfus, mais ses défenseurs réclament un acquittement complet.

1906 - Le jugement ne sera cassé et Dreyfus définitivement innocenté que le 12 juillet 1906. A titre de réparation, il sera réintégré dans l’armée et décoré.

La publication en 1930 des Carnets de Schwartzkoppen confirmera la complète innocence de Dreyfus.

Loin d’avoir été seulement une erreur judiciaire, l’Affaire Dreyfus fut l’une des crises politiques majeures de notre pays. Elle a partagé la France en deux : d’un côté les antidreyfusards, nationalistes et antisémites, qui préfèrent une injustice à un désordre, de l’autre les dreyfusards pour qui le respect du droit et l’exigence de justice sont des valeurs fondamentales de la République.

Pour en savoir plus, voir le site extrêmement riche consacré à Alfred Dreyfus : http://www.dreyfus.culture.fr/fr/.

"J’accuse" toujours d’actualité

Un texte de Jean-Pierre Dubois publié dans Libération, le 15 janvier 2008

Voilà 110 ans qu’Emile Zola publiait son « J’accuse » pour faire libérer et réhabiliter Alfred Dreyfus. Parce que la vérité et la justice ne pouvaient s’incliner devant le mensonge officiel et la machine judiciaire. Zola fut condamné, mais son geste mit en mouvement des femmes et des hommes qui ne supportaient pas l’injustice au pays de la Révolution française. Ce sont eux qui fondèrent en 1898 la Ligue française des droits de l’Homme et du citoyen (LDH). C’est de l’affaire Dreyfus que date l’engagement des « intellectuels ». Contre la volonté des gouvernants, la vigilance citoyenne avait sauvé l’honneur de la République salie par l’antisémitisme et le militarisme.

Les fondateurs de la LDH décidèrent qu’après Dreyfus ils continueraient à défendre les droits et libertés de tout être humain victime de l’injustice. Face à la répression sociale, à l’oppression nazie ou à l’arbitraire colonial, militants, résistants et combattants ont trouvé à leurs côtés les héritiers d’Emile Zola. Toujours prêts à s’indigner, ils ont été couverts de sarcasmes comme l’avait été Zola par les xénophobes et les antisémites. On flétrit avant-hier la « République des professeurs », hier les « belles âmes », aujourd’hui les « droits-de-l’hommistes », invention du Club de l’horloge, dont la réapparition dans tel discours politicien rappelle la permanence de la haine des droits de l’homme et de leurs défenseurs.

Mais, dira-t-on, quelles horreurs présentes pourraient se comparer au déferlement antisémite antidreyfusard, aux camps nazis, à la torture en Algérie ou aux centaines de corps flottant sur la Seine le 17 octobre 1961 ? Comment assimiler les temps que nous vivons aux sinistres années 40 ou même aux sanglants affrontements de la guerre d’Algérie ? Certes, le 1er mai 1995, ce n’était plus que le corps d’un seul Algérien ou « présumé tel », celui de Brahim Bouarram, qui flottait sur la Seine. Mais la haine antisémite et raciste continue d’inspirer une cohorte de comportements haineux, violents et discriminatoires, et comment ne pas évoquer là la mort sous la torture d’Ilan Halimi, là l’assassinat de Chaïb Zehaf ?

Montaigne nous l’a appris, « chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition ». Avec chaque victime du racisme, de l’antisémitisme ou de la xénophobie, c’est notre humanité commune qui est frappée. Or des femmes et des enfants meurent sur les barbelés de Ceuta et de Melilla ou au large des îles Canaries ; des déboutés du droit d’asile sont tués ou torturés après leur reconduite à la frontière ; un enfant à Amiens, une femme à Belleville, un jeune futur père à Rosny-sous-Bois s’écrasent au pied d’un immeuble pour échapper à la chasse aux sans-papiers ; on se suicide en centre de rétention ; des enfants sont arrachés à leurs parents pour crime d’absence de carte de séjour. On fiche, on traque, on rafle ceux dont la vie n’est qu’exil, misère et angoisse. On poursuit pour délit de fraternité ceux qui leur apportent secours et assistance. Les instituteurs, les assistantes sociales, les inspecteurs du travail sont sommés de rabattre ce misérable gibier vers les convocations pièges et les souricières jusqu’aux portes des écoles. Alors, oui, nous sentons que la colère d’Emile Zola n’est pas passée de saison. Combien d’années devrons-nous supporter l’image d’une France qui claque la porte de l’asile et de la solidarité, qui expulse petits et grands, qui maintient dans la précarité, la peur, la surexploitation des centaines de milliers d’êtres humains qui vivent parmi nous ?

Chacun d’eux, désespéré au fond d’un centre de rétention, ligoté sur son siège d’avion, projeté dans l’inconnu à l’autre bout du monde, est comme un écho de l’innocent de l’île du Diable. Chacun de ces destins broyés est une nouvelle affaire Dreyfus. En leur nom à tous, au nom des milliers de « délinquants de la solidarité » qui restent fidèles à la République de Zola, j’ose me réclamer de la grande voix.

J’accuse ceux qui ont proposé, voté et fait voter ces lois inhumaines de persécuter des innocents pour le plus grand profit de mafieux, de marchands de sommeil et de travail au noir, et pour la plus grande honte des citoyens attachés à la liberté, à l’égalité et à la fraternité. J’accuse ceux qui, semaine après semaine, exigent plus d’arrestations, plus d’expulsions, plus d’exils d’être la cause de souffrances innombrables, voire trop souvent de la mort d’humains qui ne sont coupables que de fuir la terreur ou la misère, de vouloir vivre le plus dignement possible et de rêver, pour leurs enfants, d’un avenir meilleur.

J’accuse ceux qui, par calcul ou lâcheté, détournent les yeux, se bouchent les oreilles et se tiennent à l’écart de la solidarité humaine avec les sans-papiers, les sans-asile, les sans-droits, de contribuer par leur passivité et leur silence à un repli xénophobe qui, dans les manuels d’histoire de demain, restera comme une tache sur le livre de la République. La Ligue des droits de l’Homme, en ce 110e anniversaire de la publication du « J’accuse » d’Emile Zola, appelle chaque citoyenne et chaque citoyen à faire de cette cause d’humanité, d’égalité et de solidarité, en ces temps difficiles, notre affaire Dreyfus à tous.

Jean-Pierre Dubois
président de la Ligue des droits de l’Homme

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