Histoire coloniale et postcoloniale

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ils ont su garder des réactions humaines …

samedi 30 avril 2011, par nf

Incorporé le 1er septembre 1960, Bernard a été envoyé en Algérie début mars 1961. Il a alors rejoint son premier poste, dans les contreforts de l’Ouarsenis, à 150 km au Sud-Ouest d’Alger. Il est demeuré dans cette zone jusqu’à l’été 1962.
Ses fonctions au « bureau des problèmes humains » le mettaient en contact journalier avec les habitants d’un village de regroupement. En août 1961, il a été muté dans un petit poste isolé...

Guerre d’Algérie : le témoignage de Bernard

Les comportements des appelés pendant la guerre d’Algérie ont été différents selon les prises de conscience, les situations, les événements… Il y a eu parfois une certaine connivence avec la population algérienne. C’est de cela que je voudrais témoigner mais aussi du climat très tendu qui a pu s’instaurer entre appelés et une partie des militaires de carrière quand il a bien fallu choisir son camp.

Une vie sociale

Au cours de l’été 61, j’ai été envoyé dans un petit poste isolé qui avait été construit par l’armée, principalement pour la surveillance d’un village où l’on avait regroupé les habitants de fermes dispersées dans les contreforts de l’Ouarsenis. Nous étions une dizaine d’appelés avec un sous-officier de carrière. Le poste servait aussi de PC aux opérations importantes qui avaient repris de plus belle malgré l’approche d’un cessez-le-feu.
Il fallait aller chercher l’eau assez loin en contrebas. A quelques centaines de mètres du village, une ancienne ferme était en cours d’aménagement pour en faire une école. Maçon de profession, un appelé du poste s’était beaucoup investi avec peu de moyens. Nous étions deux instituteurs dans le civil. Nous avons pu ouvrir une classe le matin et une autre l’après-midi pour 70 garçons et filles.

L’école du village

Quand nous ne faisions pas la classe nous allions dans le village pour donner des soins. Nous avions aussi trouvé une femme capable d’animer des activités d’économie familiale et nous avons pu ouvrir un cercle féminin à l’école.
Faire accepter aux maris que leur épouse fréquente le cercle n’allait pas de soi, d’autant que nous ne voulions pas utiliser les menaces, mais progressivement un groupe s’est constitué. Les femmes étaient heureuses de pouvoir se retrouver pour des activités et surtout pour parler entre elles.
Faire accepter que les filles aillent en classe ne s’était pas fait non plus sans discussions mais le chef du village nous avait aidés. Alors qu’ailleurs en Algérie des écoles avaient été détruites, je crois que les parents avaient été encouragés par des maquisards de l’ALN après qu’ils aient pénétré dans la classe et probablement vérifié que nous n’utilisions pas la propagande fournie par l’armée en direction des enfants.

De la coexistence

En octobre 61 notre chef dut être hospitalisé à cause d’une vieille blessure qui l’empêchait de marcher.
J’étais le seul à avoir le grade de maréchal des logis. Je me retrouvai donc chef de poste. Nous avions deux préoccupations qui était intimement liées : éviter les incidents avec les maquisards de l’ALN qui venaient au village la nuit et essayer de soulager un peu les conditions de vie des familles, quitte à détourner certaines instructions. De toute manière, notre sécurité tenait en grande partie à l’état de nos relations avec le village.

Dès que nous nous sommes retrouvés entre appelés, nous avons réuni les habitants :
« Nous savons que les maquisards viennent ici. Nous respectons leur combat pour la liberté et l’indépendance de leur pays. Nous pensons qu’il y aura bientôt un cessez-le-feu et que le mieux est d’éviter que cette guerre ne fasse encore des victimes. Nous voyons bien que la vie est difficile pour vous. Nous nous efforcerons de ne pas la rendre plus dure. Nous sommes tous des appelés. Dites aux maquisards que nous les laisserons tranquilles. Dites-leur qu’ils nous laissent tranquilles de leur côté. »

Après cela, une sorte d’accord tacite s’établit entre le village et nous. Nous laissions les bergers faire paître leurs moutons en zone interdite. Certains retournaient voir leur maison. Quand nous apprenions que des pelotons allaient monter dans les parages, le village était bouclé. Tout le monde comprenait ce que cela signifiait.

A l’intérieur du village

La misère était grande, et pourtant, il n’était pas rare que nous revenions d’une tournée de soins avec des oeufs ou un poulet squelettique après avoir bu le café. Refuser aurait été un affront pour la famille.

Ma vision des habitants du village avait évolué. Au début je les trouvais arriérés et étonnement fatalistes. Je me disais qu’ils avaient besoin d’être guidés. Puis j’ai pris conscience que cette vision me rapprochait sérieusement du point de vue colonialiste alors que les Arabes avaient eu une civilisation florissante. Ahmed, le chef du village et Akri, le chef de l’autodéfense, une autodéfense bien inutile dans notre situation, parlaient le Français. Je discutais souvent avec eux et je les trouvais plutôt ouverts et tolérants à l’égard d’autres cultures ( nous évitions toutefois de parler de religion ). Avec Akri nous parlions de la nécessité d’une réforme agraire et je pensais alors que c’était bien aux Algériens de trouver leur voie.

En soirée, il y avait un temps pour régler « les chicayas » qui n’étaient jamais très graves. Le seul point de profond désaccord que nous avions avec les hommes du village, c’était la place des femmes. « Tu ne peux pas comprendre, me disaient-ils, les femmes arabes, c’est pas pareil ! »

L’hiver était assez rude dans les djebels. Cinq petits enfants sont morts en janvier-février 62. Nos parents nous envoyaient des colis de vêtements. Je me souviens d’une anecdote qui nous avait bien amusés : nous avions reçus des lots de petites culottes pour les fillettes, le lendemain de la distribution, elles s’étaient mises à faire les pieds au mur à l’école pour bien montrer qu’elles les portaient… Les enfants avaient une formidable soif d’apprendre. Tout les passionnait. Nous les aimions.

Mon collègue « instituteur/ infirmier » et moi étions les seuls à sortir tous les jours du périmètre du poste. Nous ne portions jamais d’arme et il nous arrivait d’aller faire un tour dans les collines, accompagnés de quelques hommes. Nous étions très occupés mais, parmi ceux qui n’avaient qu’à monter la garde et qui étaient là depuis de longs mois, certains commençaient « à péter les plombs ». Nous craignions qu’ils ne finissent par s’en prendre à des femmes du village. Une ancienne prostituée de Miliana, plus très jeune, atterrie ici nous ne savions comment, avait proposé ses services. Alors, très discrètement, quelques-uns la retrouvaient dans un petit local attenant à l’école !

L’approche du cessez-le-feu ne ralentissait pas le rythme des opérations, au contraire. Un canon de 105 et des caisses d’obus ont été amenés au poste à la fin de février 62. Un peloton de combat s’y est installé pendant une quinzaine de jours. Les sorties consistaient en partie à détruire des maisons qui restaient encore debout pour éviter qu’elles ne servent de refuge aux « fellaghas ».

A l’escadron et dans un poste assez important qui en dépendait, la propagande pour la poursuite de la guerre devenait insupportable. Mais parmi les appelés, ceux qui, quelques mois auparavant, étaient assez manipulés pour vouloir « casser du fell », aspiraient maintenant à la paix.

Un maquis... de l’OAS

Nos camarades découvrirent que des gradés organisaient l’approvisionnement d’un commando de l’OAS qui cherchait à s’implanter dans la région. Un véhicule de l’escadron allait prendre vivres et munitions dans un café de la ville et revenait à la nuit les déposer dans un poste militaire. Un half-track emmenait enfin le tout dans une ferme isolée.
Le sous-lieutenant du poste avait dit au conducteur du half-track que c’était pour un groupe de l’armée placé ici en observation mais les membres du commando, croyant que la chauffeur était dans le coup, n’avaient rien caché.

Appelés et harkis du poste commencèrent alors à ne plus accepter d’obéir à certains ordres. Au sous-lieutenant qui demandait des boites de pansements l’infirmier refusa de donner quoi que ce soit. Les radios commencèrent par « oublier » puis refusèrent d’envoyer les messages destinés au commando. En représailles leur tour fut mitraillée de nuit et ils échappèrent de peu aux tirs. Un rapport détaillé que les appelés firent parvenir au PC du régiment n’eut aucun effet. A l’escadron les appelés écrivirent sur les murs OAS – ASSASSINS et manifestèrent dans la cour. Sous la colère, un officier les menaça d’une aventure semblable à celle qui était arrivée aux radios. De notre côté, nous mîmes au point des mesures de précaution pour toute arrivée au poste de véhicule militaire.

Des consignes avaient été données pour faire payer des amendes et pour s’emparer de bétail sous n’importe quel prétexte. Il fallait trouver de l’argent pour le maquis de l’OAS. Alors, les bergers ne s’aventuraient plus en zone interdite. Ahmed, le chef de village, m’avait confié que l’ALN avait pour ordre de ne plus harceler les postes ( ce qui était déjà le cas, nous concernant ) et qu’elle n’interviendrait pas contre le commando de l’OAS avant le cessez-le-feu, de crainte que l’armée française ne lui porte secours.

Le cessez-le-feu… et le refus du cessez-le-feu

Le 19 mars 1962, quand la radio annonça le cessez-le-feu, nous nous sommes précipités dans le village. Nous voulions faire la fête avec les habitants mais le FLN avait donné des consignes pour éviter des effusions qui pourraient déborder. Je confiai à Akri que je m’étais bien amusé à le voir s’asseoir toujours sur le même rocher, visible de loin, à chaque fois que des militaires arrivaient en vue du poste. Il en avait bien ri lui aussi. Il m’avait dit que j’étais comme son frère et qu’il fallait que je revienne quand l’Algérie serait indépendante.

Ailleurs cependant les gradés avaient décidé d’ignorer le cessez-le-feu et de continuer les patrouilles et les embuscades. Des hommes et des femmes pris dans l’ex-zone interdite étaient ramenés au poste, tabassés, enfermés dans un silo. Et puis un jour que les harkis étaient une fois encore appelés par un sous officier à collaborer avec l’OAS : des rafales de PM. On relevait trois morts, ( le sous-officier et deux harkis ) et plusieurs blessés pendant qu’un groupe de harkis s’enfuyait. Les enquêteurs du PC firent disparaître les douilles et firent retomber la responsabilité de la fusillade sur les appelés. Deux de nos camarades furent accusés auprès du tribunal militaire de refus d’obéissance ayant entraîné la mort de trois hommes !

Quelques jours après le maquis de l’OAS fut attaqué par l’ALN. L’armée française prit le relais et poursuivit les rescapés. L’aventure était terminée.

Le moment d’abandonner le poste arrivait. Le jour de notre départ une grande partie des habitants s’était rassemblée. Ils étaient évidemment heureux de pouvoir retourner sur les lieux de leurs maisons quand elles n’avaient pas été détruites. Cependant l’instant était chargé d’émotion. Les relations que nous avions eues avec eux montraient qu’ils faisaient la différence entre les militaires qui se livraient à la répression et ceux qui n’approuvaient pas cette guerre. Des enfants pleuraient. Nous savions que nous ne les reverrions plus et nous étions bouleversés.

C’est au poste où la fusillade avait eu lieu que nous nous sommes retrouvés. La tension entre appelés et militaires de carrière était loin de s’apaiser. Pendant que ceux-ci tambourinaient les cinq coups d’Algérie Française sur des assiettes en métal, nous resserrions les rangs : déplacements armés à l’intérieur même du poste (jusqu’à ce qu’on nous retire nos armes) garde de nuit devant notre dortoir. Il fut décidé de constituer un dossier avec des témoignages, à faire parvenir à Rocher Noir (où venaient de s’installer les services du Délégué Général du Gouvernement) pour défendre les deux camarades qui avaient été accusés (ils furent finalement acquittés par le tribunal militaire).

De retour à l’escadron, je constatais que le cessez-le-feu n’y était pas mieux respecté. Des maquisards de l’ALN qui se rendaient dans leur famille étaient interceptés et conduits au PC pour être interrogés. Dans un escadron voisin, des appelés étaient tombés sur un groupe important de maquisards de l’ALN. Ils avaient pris contact sans incident. Quelques heures après, sur l’initiative d’un lieutenant qui s’était empressé de faire appel à des renforts, le groupe était encerclé et emmené prisonnier à Miliana.

Le temps de la Force Locale et les premiers jours de l’indépendance

Après cela, j’ai été affecté dans une unité de la Force Locale qui était presque entièrement composée d’appelés algériens. Les relations entre eux et notre petit groupe d’appelés français étaient vraiment bonnes ainsi qu’avec le capitaine, lui aussi algérien. Par contre, avec les quelques militaires de carrière qui étaient présents et qui continuaient à trafiquer avec les activistes locaux de l’OAS, c’était bien plus que de la méfiance.

Début juillet , toutes les forces locales de la région rejoignirent l’ALN. L’indépendance venait d’être proclamée. Partout, c’était la fête.

De retour dans un escadron, le capitaine me donna la responsabilité de l’approvisionnement. Les barrages étaient désormais tenus par l’ALN où je retrouvais les anciens de la Force Locale qui ne me faisaient bien entendu aucune difficulté pour circuler.

Un jour je fus envoyé à Alger avec une ambulance qui transportait de faux malades, en réalité des harkis qu’il fallait soustraire aux recherches de l’ALN. Je n’étais pas très fier de cette mission. Ils avaient peut-être accompli de sales besognes mais la terrible épuration qui était en cours (souvent le fait de résistants de la dernière heure) était effroyable …

Les évènements tragiques qui se sont produits dans l’Algérie indépendante ont donné des arguments aux nostalgiques de l’Algérie française mais le combat pour l’indépendance n’en était pas moins historiquement juste. Les appelés qui ont été contre la guerre et des militaires comme le général de Bollardière qui a dénoncé l’usage de la torture ne trahissaient pas leur patrie. C’est leur patrie qui trahissait alors des valeurs universelles. Cinquante ans après la fin de la guerre, la coopération entre les peuples français et algérien passe toujours par une connaissance et une reconnaissance des faits, de tous les cotés.

Bernard